_Au baron de Vaux._
BLÉROT était mon ami d'enfance, mon plus cher camarade; nous n'avions
rien de secret. Nous étions liés par une amitié profonde des cœurs et
des esprits, une intimité fraternelle, une confiance absolue l'un dans
l'autre. Il me disait ses plus délicates pensées, jusqu'à ces petites
hontes de la conscience qu'on ose à peine s'avouer à soi-même. J'en
faisais autant pour lui.
J'avais été confident de toutes ses amours. Il l'avait été de toutes les
miennes.
Quand il m'annonça qu'il allait se marier, j'en fus blessé comme d'une
trahison. Je sentis que c'était fini de cette cordiale et absolue
affection qui nous unissait. Sa femme était entre nous. L'intimité du
lit établit entre deux êtres, même quand ils ont cessé de s'aimer, une
sorte de complicité, d'alliance mystérieuse. Ils sont, l'homme et la
femme, comme deux associés discrets qui se défient de tout le monde.
Mais ce lien si serré que noue le baiser conjugal, cesse brusquement du
jour où la femme prend un amant.
Je me rappelle comme d'hier toute la cérémonie du mariage de Blérot. Je
n'avais pas voulu assister au contrat, ayant peu de goût pour ces sortes
d'événements; j'allai seulement à la mairie et à l'église.
Sa femme, que je ne connaissais point, était une grande jeune fille,
blonde, un peu mince, jolie, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, un
teint pâle, des mains pâles. Elle marchait avec un léger mouvement
onduleux, comme si elle eût été portée par une barque. Elle semblait
faire en avançant une suite de longues révérences gracieuses.
Blérot en paraissait fort amoureux. Il la regardait sans cesse, et je
sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme.
J'allai le voir au bout de quelques jours. Il me dit: «Tu ne te figures
pas comme je suis heureux. Je l'aime follement. D'ailleurs elle est...
elle est...» Il n'acheva pas la phrase, mais posant deux doigts sur sa
bouche, il fit un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite, et bien
d'autres choses encore.