HIPPOLYTE.--J'entends un enfant à naître, que nous aurions ensemble,
comme si nous étions mari et femme.
LE JUGE DE PAIX.--Vous me surprenez infiniment. Dans quel but
pouvait-elle vous faire cette proposition anormale?
HIPPOLYTE.--Monsieur le juge, le but ne m'apparut pas au premier abord
et je fus aussi un peu intercepté. Comme je ne fais rien sans me rendre
compte de tout, je voulus me pénétrer de ses raisons et elle me les
énuméra.
Or son époux, Anthime Isidore, que vous avez connu comme vous et moi,
était mort la semaine d'avant, avec tout son bien en retour à sa
famille. Donc, la chose la contrariant, vu l'argent, elle s'en fut
trouver un législateur qui la renseigna sur le cas d'une naissance dans
les dix mois. Je veux dire que si elle accouchait dans les dix mois
après l'extinction de feu Anthime Isidore, le produit était considéré
comme légitime et donnait droit à l'héritage.
Elle se résolut sur-le-champ à courir les conséquences et elle s'en vint
me trouver à la sortie de l'église comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, vu que je suis père légitime de huit enfants, tous viables, dont
mon premier est épicier à Caen, département du Calvados, et uni en
légitime mariage à Victoire-Élisabeth Rabou...
LE JUGE DE PAIX.--Ces détails sont inutiles. Revenez au fait.
HIPPOLYTE.--J'y entre, monsieur le juge. Donc elle me dit: «Si tu
réussis, je te donnerai cent francs dès que j'aurai fait constater la
grossesse par le médecin.»
Or je me mis en état, monsieur le juge, d'être à même de la satisfaire.
Au bout de six semaines ou deux mois, en effet, j'appris avec
satisfaction la réussite. Mais ayant demandé les cent francs, elle me
les refusa. Je les réclamai de nouveau à diverses reprises sans obtenir
un radis. Elle me traita même de flibustier et d'impuissant, dont la
preuve du contraire est de la regarder.
LE JUGE DE PAIX.--Qu'avez-vous à dire, femme Luneau?
Mme LUNEAU.--Je dis, monsieur le juge de paix, que cet homme est un
flibustier!
LE JUGE DE PAIX.--Quelle preuve apportez-vous à l'appui de cette
assertion?
Mme LUNEAU (rouge, suffoquant, balbutiant).--Quelle preuve? quelle
preuve? Je n'en ai pas eu une, de preuve, de vraie, de preuve que
l'enfant n'est pas à lui. Non, pas à lui, monsieur le juge, j'en jure
sur la tête de mon défunt mari, pas à lui.
LE JUGE DE PAIX.--A qui est-il donc, dans ce cas?
Mme LUNEAU (bégayant de colère).--Je sais ti, moi, je sais ti? A tout le
monde, pardi. Tenez, v'là mes témoins, monsieur le juge; les v'là tous.
Ils sont six. Tirez-leur des dépositions, tirez-leur. Ils répondront...
LE JUGE DE PAIX.--Calmez-vous, madame Luneau, calmez-vous et répondez
froidement. Quelles raisons avez-vous de douter que cet homme soit le
père de l'enfant que vous portez?
Mme LUNEAU.--Quelles raisons? J'en ai cent pour une, cent, deux cents,
cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu qu'après lui
avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de cent francs,
j'appris qu'il était cocu, sauf votre respect, monsieur le juge, et que
les siens n'étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas un.
HIPPOLYTE LACOUR, avec calme.--C'est des menteries.
Mme LUNEAU, exaspérée.--Des menteries! des menteries! Si on peut dire! A
preuve que sa femme s'est fait rencontrer par tout le monde, que je vous
dis, par tout le monde. Tenez, vlà mes témoins, m'sieur le juge de
paix. Tirez-leur des dépositions?
HIPPOLYTE LACOUR, froidement.--C'est des menteries.
Mme LUNEAU.--Si on peut dire! Et les rouges, c'est-il toi qui les as
faits, les rouges?
LE JUGE DE PAIX.--Pas de personnalités, s'il vous plaît, ou je serai
contraint de sévir.
Mme LUNEAU.--Donc, la doutance m'étant venue sur ses capacités, je me
dis, comme on dit, que deux précautions valent mieux qu'une, et je
comptai mon affaire à Césaire Lepic, que voilà, mon témoin; qu'il me
dit: «A votre disposition, madame Luneau», et qu'il m'a prêté son
concours pour le cas où Hippolyte aurait fait défaut. Mais vu qu'alors
ça fut connu des autres témoins que je voulais me prémunir, il s'en est
trouvé plus de cent, si j'avais voulu, monsieur le juge.
Le grand que vous voyez là, celui qui s'appelle Lucas Chandelier, m'a
juré alors que j'avais tort de donner les cent francs à Hippolyte
Lacour, vu qu'il n'avait pas fait plus que l's'autres qui ne réclamaient
rien.
HIPPOLYTE.--Fallait point me les promettre, alors. Moi j'ai compté,
monsieur le juge. Avec moi, pas d'erreur: chose promise, chose tenue.
Mme LUNEAU, hors d'elle.--Cent francs! cent francs! Cent francs pour ça,
flibustier, cent francs! Ils ne m'ont rien demandé, eusse, rien de rien.
Tiens, les v'là, ils sont six. Tirez-leur des dépositions, monsieur le
juge de paix, ils répondront pour sûr, ils répondront. (_A Hippolyte._)
Guête-les donc, flibustier, s'ils te valent pas. Ils sont six, j'en
aurais eu cent, deux cents, cinq cents, tant que j'aurais voulu, pour
rien! flibustier!
HIPPOLYTE.--Quand y en aurait cent mille!...
Mme LUNEAU.--Oui, cent mille, si j'avais voulu...
HIPPOLYTE.--Je n'en ai pas moins fait mon devoir... ça ne change pas nos
conventions.
Mme LUNEAU, tapant à deux mains sur son ventre.--Eh bien, prouve que
c'est toi, prouve-le, prouve-le, flibustier. J' t'en défie!
HIPPOLYTE, avec calme.--C'est p't-être pas plus moi qu'un autre. Ça
n'empêche que vous m'avez promis cent francs pour ma part. Fallait pas
vous adresser à tout le monde ensuite. Ça ne change rien. J' l'aurais
bien fait tout seul.
Mme LUNEAU.--C'est pas vrai! Flibustier! Interpellez mes témoins,
monsieur le juge de paix. Ils répondront pour sûr.
Le juge de paix appelle les témoins à décharge. Ils sont six, rouges,
les mains ballantes, intimidés.
LE JUGE DE PAIX.--Lucas Chandelier, avez-vous lieu de présumer que vous
soyez le père de l'enfant que Mme Luneau porte dans son flanc?
LUCAS CHANDELIER.--Oui, m'sieu.
LE JUGE DE PAIX.--Célestin-Pierre Sidoine, avez-vous lieu de présumer
que vous soyez le père de l'enfant que Mme Luneau porte dans son flanc?
CÉLESTIN-PIERRE SIDOINE.--Oui, m'sieu.
(Les quatre autres témoins déposent identiquement de la même façon.)
Le juge de paix, après s'être recueilli, prononce:
«Attendu que si Hippolyte Lacour a lieu de s'estimer le père de
l'enfant que réclamait Mme Luneau, les nommés Lucas Chandelier, etc.,
etc., ont des raisons analogues, sinon prépondérantes, de réclamer la
même paternité;
«Mais attendu que Mme Luneau avait primitivement invoqué l'assistance
de Hippolyte Lacour, moyennant une indemnité convenue et consentie de
cent francs;
«Attendu pourtant que si on peut estimer entière la bonne foi du sieur
Lacour, il est permis de contester son droit strict de s'engager d'une
pareille façon, étant donné que le plaignant est marié, et tenu par la
loi à rester fidèle à son épouse légitime;
«Attendu, en outre, etc., etc., etc.
«Condamne Mme Luneau à vingt-cinq francs de dommages-intérêts envers
le sieur Hippolyte Lacour, pour perte de temps et détournement
insolite.»
_Le Cas de Madame Luneau_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 21 août
1883, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.