Il répondit d'une voix accablée: «Oh! mon pauvre enfant, j'ai été bien
malade, j'ai failli mourir.
--Comment ça, mon oncle?
--Je ne sais pas; c'est bien étonnant. Mais ce qu'il y a de plus
étrange, c'est que le père jésuite qui sort d'ici, tu sais, ce brave
homme que je ne pouvais souffrir, eh bien, il a eu une révélation de mon
état, et il est venu me trouver.»
Je fus pris d'un effroyable besoin de rire. «Ah! vraiment?
--Oui, il est venu. Il a entendu une voix qui lui disait de se lever et
de venir parce que j'allais mourir. C'est une révélation.»
Je fis semblant d'éternuer pour ne pas éclater. J'avais envie de me
rouler par terre.
Au bout d'une minute, je repris d'un ton indigné, malgré des fusées de
gaieté: «Et vous l'avez reçu, mon oncle, vous? un libre penseur? un
franc-maçon? Vous ne l'avez pas jeté dehors?»
Il parut confus, et balbutia: «Écoute donc, c'était si étonnant, si
étonnant, si providentiel! Et puis il m'a parlé de mon père. Il a connu
mon père autrefois.
--Votre père, mon oncle?
--Oui, il paraît qu'il a connu mon père.
--Mais ce n'est pas une raison pour recevoir un jésuite.
--Je le sais bien, mais j'étais malade, si malade! Et il m'a soigné avec
un grand dévouement toute la nuit. Il a été parfait. C'est lui qui m'a
sauvé. Ils sont un peu médecins, ces gens-là.
--Ah! il vous a soigné toute la nuit. Mais vous m'avez dit tout de suite
qu'il sortait seulement d'ici.
--Oui, c'est vrai. Comme il s'était montré excellent à mon égard, je
l'ai gardé à déjeuner. Il a mangé là auprès de mon lit, sur une petite
table, pendant que je prenais une tasse de thé.
--Et... il a fait gras?»
Mon oncle eut un mouvement froissé, comme si je venais de commettre une
grosse inconvenance, et il ajouta:
«Ne plaisante pas, Gaston, il y a des railleries déplacées. Cet homme
m'a été en cette occasion plus dévoué qu'aucun parent; j'entends qu'on
respecte ses convictions.»
Cette fois, j'étais atterré; je répondis néanmoins: «Très bien, mon
oncle. Et après le déjeuner, qu'avez-vous fait?
--Nous avons joué une partie de bésigue, puis il a dit son bréviaire,
pendant que je lisais un petit livre qu'il avait sur lui, et qui n'est
pas mal écrit du tout.
--Un livre pieux, mon oncle?
--Oui et non, ou plutôt non, c'est l'histoire de leurs missions dans
l'Afrique centrale. C'est plutôt un livre de voyage et d'aventures.
C'est très beau ce qu'ils ont fait là, ces hommes.»
Je commençais à trouver que ça tournait mal. Je me levai: «Allons,
adieu, mon oncle, je vois que vous quittez la franc-maçonnerie pour la
religion. Vous êtes un renégat.»
Il fut encore un peu confus et murmura: «Mais la religion est une espèce
de franc-maçonnerie.»
Je demandai: «Quand revient-il, votre jésuite?» Mon oncle balbutia:
«Je... je ne sais pas, peut-être demain... ce n'est pas sûr.»
Et je sortis absolument abasourdi.
Elle a mal tourné, ma farce! Mon oncle est converti radicalement.
Jusque-là, peu m'importait. Clérical ou franc-maçon, pour moi c'est
bonnet blanc et blanc bonnet; mais le pis, c'est qu'il vient de tester,
oui de tester, et de me déshériter, monsieur, en faveur du père jésuite.
_Mon Oncle Sosthène_ a paru dans _le Gil-Blas_ du samedi 12 août 1882,
sous la signature: MAUFRIGNEUSE.