Et il fallait voir mon oncle Sosthène offrir à dîner à un franc-maçon.
Ils se rencontraient d'abord et se touchaient les mains avec un air
mystérieux tout à fait drôle, on voyait qu'ils se livraient à une série
de pressions secrètes. Quand je voulais mettre mon oncle en fureur, je
n'avais qu'à lui rappeler que les chiens aussi ont une manière toute
franc-maçonnique de se reconnaître.
Puis mon oncle emmenait son ami dans les coins, comme pour lui confier
des choses considérables; puis, à table, face à face, ils avaient une
façon de se considérer, de croiser leurs regards, de boire avec un coup
d'œil comme pour se répéter sans cesse: «Nous en sommes, hein!»
Et penser qu'ils sont ainsi des millions sur la terre qui s'amusent à
ces simagrées! J'aimerais encore mieux être jésuite.
Or, il y avait dans notre ville un vieux jésuite qui était la bête noire
de mon oncle Sosthène. Chaque fois qu'il le rencontrait ou seulement
s'il l'apercevait de loin, il murmurait: «Crapule, va!» Puis, me prenant
le bras, il me confiait dans l'oreille: «Tu verras que ce gredin-là me
fera du mal un jour ou l'autre. Je le sens.»
Mon oncle disait vrai. Et voici comment l'accident se produisit par ma
faute.
Nous approchions de la semaine sainte. Alors, mon oncle eut l'idée
d'organiser un dîner gras pour le vendredi, mais un vrai dîner, avec
andouille et cervelas. Je résistai tant que je pus; je disais: «Je ferai
gras comme toujours ce jour-là, mais tout seul, chez moi. C'est idiot,
votre manifestation. Pourquoi manifester? En quoi cela vous gêne-t-il
que des gens ne mangent pas de viande?»
Mais mon oncle tint bon. Il invita trois amis dans le premier restaurant
de la ville; et comme c'était lui qui payait, je ne refusai pas non plus
de manifester.
Dès quatre heures, nous occupions une place en vue au café Pénelope, le
mieux fréquenté, et mon oncle Sosthène, d'une voix forte, racontait
notre menu.
A six heures on se mit à table. A dix heures on mangeait encore et nous
avions bu, à cinq, dix-huit bouteilles de vin fin, plus quatre de
champagne. Alors mon oncle proposa ce qu'il appelait la «tournée de
l'archevêque». On plaçait en ligne, devant soi, six petits verres qu'on
remplissait avec des liqueurs différentes; puis il les fallait vider
coup sur coup pendant qu'un des assistants comptait jusqu'à vingt.
C'était stupide; mais mon oncle Sosthène trouvait cela «de
circonstance».
A onze heures, il était gris comme un chantre. Il le fallut emporter en
voiture et mettre au lit, et déjà on pouvait prévoir que sa
manifestation anticléricale allait tourner en une épouvantable
indigestion.
Comme je rentrais à mon logis, gris moi-même, mais d'une ivresse gaie,
une idée machiavélique, et qui satisfaisait tous mes instincts de
scepticisme, me traversa la tête.
Je rajustai ma cravate, je pris un air désespéré, et j'allai sonner
comme un furieux à la porte du vieux jésuite. Il était sourd; il me fit
attendre. Mais comme j'ébranlais toute la maison à coups de pied, il
parut enfin, en bonnet de coton, à sa fenêtre, et demanda: «Qu'est-ce
qu'on me veut?»
Je criai: «Vite, vite, mon révérend père, ouvrez-moi; c'est un malade
désespéré qui réclame votre saint ministère!»
Le pauvre bonhomme passa tout de suite un pantalon et descendit sans
soutane. Je lui racontai d'une voix haletante, que mon oncle, le libre
penseur, saisi soudain d'un malaise terrible qui faisait prévoir une
très grave maladie, avait été pris d'une grande peur de la mort, et
qu'il désirait le voir, causer avec lui, écouter ses conseils, connaître
mieux les croyances, se rapprocher de l'Église, et, sans doute, se
confesser, puis communier, pour franchir, en paix avec lui-même, le
redoutable pas.
Et j'ajoutai d'un ton frondeur: «Il le désire, enfin. Si cela ne lui
fait pas de bien cela ne lui fera toujours pas de mal.»
Le vieux jésuite, effaré, ravi, tout tremblant, me dit: «Attendez-moi
une minute, mon enfant, je viens.» Mais j'ajoutai: «Pardon, mon révérend
père, je ne vous accompagnerai pas, mes convictions ne me le permettent
point. J'ai même refusé de venir vous chercher; aussi je vous prierai
de ne pas avouer que vous m'avez vu, mais de vous dire prévenu de la
maladie de mon oncle par une espèce de révélation.»
Le bonhomme y consentit et s'en alla, d'un pas rapide, sonner à la porte
de mon oncle Sosthène. La servante qui soignait le malade ouvrit
bientôt, et je vis la soutane noire disparaître dans cette forteresse de
la libre pensée.
Je me cachai sous une porte voisine pour attendre l'événement. Bien
portant, mon oncle eût assommé le jésuite, mais je le savais incapable
de remuer un bras, et je me demandais avec une joie délirante quelle
invraisemblable scène allait se jouer entre ces deux antagonistes?
Quelle lutte? quelle explication? quelle stupéfaction? quel
brouillamini? et quel dénouement à cette situation sans issue, que
l'indignation de mon oncle rendrait plus tragique encore!
Je riais tout seul à me tenir les côtes; je me répétais à mi-voix: «Ah!
la bonne farce, la bonne farce!»
Cependant il faisait froid, et je m'aperçus que le jésuite restait bien
longtemps. Je me disais: «Ils s'expliquent.»
Une heure passa, puis deux, puis trois. Le révérend père ne sortait
point. Qu'était-il arrivé? Mon oncle était-il mort de saisissement en le
voyant? Ou bien avait-il tué l'homme en soutane? Ou bien s'étaient-ils
entre-mangés? Cette dernière supposition me sembla peu vraisemblable,
mon oncle me paraissant en ce moment incapable d'absorber un gramme de
nourriture de plus. Le jour se leva.
Inquiet, et n'osant pas entrer à mon tour, je me rappelai qu'un de mes
amis demeurait juste en face. J'allai chez lui; je lui dis la chose, qui
l'étonna et le fit rire, et je m'embusquai à sa fenêtre.
A neuf heures, il prit ma place, et je dormis un peu. A deux heures, je
le remplaçai à mon tour. Nous étions démesurément troublés.
A six heures, le jésuite sortit d'un air pacifique et satisfait, et nous
le vîmes s'éloigner d'un pas tranquille.
Alors honteux et timide, je sonnai à mon tour à la porte de mon oncle.
La servante parut. Je n'osai l'interroger et je montai, sans rien dire.
Mon oncle Sosthène, pâle, défait, abattu, l'œil morne, les bras
inertes, gisait dans son lit. Une petite image de piété était piquée au
rideau avec une épingle.
On sentait fortement l'indigestion dans la chambre.