Je me sentais gagné maintenant par une envie de rire qui grandissait,
mon premier désappointement s'envolant devant les déclarations de Mme
Rondoli mère. Il me fallut boire un verre de sirop.
Elle continuait: «Comment vous êtes tout seul? Oh! que je suis fâchée
alors que Francesca ne soit plus ici; elle vous aurait tenu compagnie le
temps que vous allez rester dans la ville. Ce n'est pas gai de se
promener tout seul; et elle le regrettera bien de son côté.»
Puis, comme je me levais, elle s'écria: «Mais si vous voulez que
Carlotta aille avec vous; elle connaît très bien les promenades. C'est
mon autre fille, monsieur, la seconde.»
Elle prit sans doute ma stupéfaction pour un consentement, et se
précipitant sur la porte intérieure, elle l'ouvrit et cria dans le noir
d'un escalier invisible: «Carlotta! Carlotta! descends vite, viens tout
de suite, ma fille chérie.»
Je voulus protester; elle ne me le permit pas: «Non, elle vous tiendra
compagnie; elle est très douce, et bien plus gaie que l'autre; c'est une
bonne fille, une très bonne fille que j'aime beaucoup.»
J'entendais sur les marches un bruit de semelles de savates; et une
grande fille parut, brune, mince et jolie, mais dépeignée aussi, et
laissant deviner, sous une vieille robe de sa mère, son corps jeune et
svelte.
Mme Rondoli la mit aussitôt au courant de ma situation: «C'est le
Français de Francesca, celui de l'an dernier, tu sais bien. Il venait la
chercher; il est tout seul, ce pauvre monsieur. Alors, je lui ai dit que
tu irais avec lui pour lui tenir compagnie.»
Carlotta me regardait de ses beaux yeux bruns, et elle murmura en se
mettant à sourire: «S'il veut, je veux bien, moi.»
Comment aurais-je pu refuser? Je déclarai: «Mais certainement que je
veux bien.»
Alors Mme Rondoli la poussa dehors: «Va t'habiller, bien vite, bien
vite, tu mettras ta robe bleue et ton chapeau à fleurs, dépêche-toi.»
Dès que sa fille fut sortie, elle m'expliqua: «J'en ai encore deux
autres, mais plus petites. Ça coûte cher, allez, d'élever quatre
enfants! Heureusement que l'aînée est tirée d'affaire à présent.»
Et puis elle me parla de sa vie, de son mari qui était mort employé de
chemin de fer, et de toutes les qualités de sa seconde fille Carlotta.
Celle-ci revint, vêtue dans le goût de l'aînée, d'une robe voyante et
singulière.
Sa mère l'examina de la tête aux pieds, la jugea bien à son gré, et nous
dit: «Allez, maintenant, mes enfants.»
Puis, s'adressant à sa fille: «Surtout, ne rentre pas plus tard que dix
heures, ce soir; tu sais que la porte est fermée.»