Je répondis: «N'est-ce pas ici que demeure Mlle Francesca Rondoli?
--Qu'est-ce que vous lui voulez?
--J'ai eu le plaisir de la rencontrer l'année dernière, et j'aurais
désiré la revoir.»
La vieille femme me fouillait de son œil méfiant: «Dites-moi où vous
l'avez rencontrée?
--Mais, ici-même, à Gênes!
--Comment vous appelez-vous?»
J'hésitai une seconde, puis je dis mon nom. Je l'avais à peine prononcé
que l'Italienne leva les bras comme pour m'embrasser: «Ah! vous êtes le
Français; que je suis contente de vous voir! Que je suis contente! Mais,
comme vous lui avez fait de la peine à la pauvre enfant. Elle vous a
attendu un mois, monsieur, oui, un mois. Le premier jour, elle croyait
que vous alliez venir la chercher. Elle voulait voir si vous l'aimiez!
Si vous saviez comme elle a pleuré quand elle a compris que vous ne
viendriez pas. Oui, monsieur, elle a pleuré toutes ses larmes. Et puis,
elle a été à l'hôtel. Vous étiez parti. Alors, elle a cru que vous
faisiez votre voyage en Italie, et que vous alliez encore passer par
Gênes, et que vous la chercheriez en retournant puisqu'elle n'avait pas
voulu aller avec vous. Et elle a attendu, oui, monsieur, plus d'un mois;
et elle était bien triste, allez, bien triste. Je suis sa mère!»
Je me sentis vraiment un peu déconcerté. Je repris cependant mon
assurance et je demandai: «Est-ce qu'elle est ici en ce moment?
--Non, monsieur, elle est à Paris, avec un peintre, un garçon charmant
qui l'aime, monsieur, qui l'aime d'un grand amour et qui lui donne tout
ce qu'elle veut. Tenez, regardez ce qu'elle m'envoie, à moi sa mère.
C'est gentil, n'est-ce pas?»
Et elle me montrait, avec une animation toute méridionale, les gros
bracelets de ses bras et le lourd collier de son cou. Elle reprit: «J'ai
aussi deux boucles d'oreilles avec des pierres, et une robe de soie, et
des bagues; mais je ne les porte pas le matin, je les mets seulement sur
le tantôt, quand je m'habille en toilette. Oh! elle est très heureuse,
monsieur, très heureuse. Comme elle sera contente quand je lui écrirai
que vous êtes venu. Mais entrez, monsieur, asseyez-vous. Vous prendrez
bien quelque chose, entrez.»
Je refusais, voulant partir maintenant par le premier train. Mais elle
m'avait saisi le bras et m'attirait en répétant: «Entrez donc, monsieur,
il faut que je lui dise que vous êtes venu chez nous.»
Et je pénétrai dans une petite salle assez obscure, meublée d'une table
et de quelques chaises.
Elle reprit: «Oh! elle est très heureuse à présent, très heureuse. Quand
vous l'avez rencontrée dans le chemin de fer, elle avait un gros
chagrin. Son bon ami l'avait quittée à Marseille. Et elle revenait, la
pauvre enfant. Elle vous a bien aimé tout de suite, mais elle était
encore un peu triste, vous comprenez. Maintenant, rien ne lui manque;
elle m'écrit tout ce qu'elle fait. Il s'appelle M. Bellemin. On dit que
c'est un grand peintre chez vous. Il l'a rencontrée en passant ici, dans
la rue, oui, monsieur, dans la rue, et il l'a aimée tout de suite. Mais,
vous boirez bien un verre de sirop? Il est très bon. Est-ce que vous
êtes tout seul cette année?»