XI

On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente

dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée

sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de

ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez

lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre

jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui

gémissent en chantant.

«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers,

sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à

l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour

chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.

«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que

la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la

rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de

Priam!»

Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au

milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et

de pitié d'un champ de bataille.

«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des

hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de

Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son

bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?

«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta

chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords

qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras

dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les

flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval

rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans

la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»

Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les

ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui

pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:

«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»

Rome ne pouvait se méconnaître dans _Ilion_ menacée des flammes.

Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace

les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus

souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme

sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand

il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou

de badiner pour ses amis.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 142 / 163 题