On retrouve les mêmes sentiments voilés sous une allusion transparente
dans la belle ode pindarique où Horace prophétise par la bouche de Nérée
sur la ruine imminente de Troie; dans Troie menacée il est impossible de
ne pas reconnaître Rome déclinant vers la servitude. Si vous pouviez
lire l'ode en latin, vous sentiriez la mélancolie et la gravité sinistre
jusque dans le mètre des vers; ce sont des voix de poitrine qui
gémissent en chantant.
«Quand l'hôte perfide de Ménélas traînait après lui, de mers en mers,
sur des vaisseaux construits des pins du mont Ida, Hélène ravie à
l'hospitalité de son époux, Nérée imposa aux flots un calme funeste pour
chanter au ravisseur les secrets menaçants de l'avenir.
«Tu conduis, sur un vaisseau de mauvais augure, à ton palais, celle que
la Grèce en armes bientôt te viendra redemander, après avoir conjuré la
rupture de tes noces adultères et l'anéantissement du royaume antique de
Priam!»
Et, franchissant tout à coup les temps, il se transporte en pensée au
milieu de cette prophétie déjà accomplie, il jette les cris d'horreur et
de pitié d'un champ de bataille.
«Oh! quelle sueur mortelle aux flancs des coursiers et au front des
hommes! Quelles innombrables funérailles tu prépares à la race de
Dardanus! Ne vois-tu pas Pallas s'armer déjà de son casque, de son
bouclier, de ses chars de guerre, de sa fureur dans les combats?
«C'est vainement que, fier de la faveur de Vénus, tu peigneras ta
chevelure et tu cadenceras les chants corrupteurs et les lâches accords
qui séduisent l'oreille des femmes; c'est vainement que tu te réfugieras
dans les délices de ta couche contre les pesants javelots, contre les
flèches à dards aigus des Crétois, le fracas de la mêlée et le cheval
rapide d'Ajax. Un jour, tardif peut-être, mais un jour tu traîneras dans
la poussière et dans le sang tes cheveux adultères!»
Là une terrible et saisissante description prophétique de tous les
ennuis qui poursuivent le criminel; puis ce vers plus terrible qui
pétille comme l'incendie d'une ville prise d'assaut dans la nuit:
«La flamme des Grecs dévore déjà les toits des palais d'Ilion!»
Rome ne pouvait se méconnaître dans _Ilion_ menacée des flammes.
Quiconque a lu cette ode vraiment pindarique ne peut refuser à Horace
les ailes de Pindare, si le voluptueux Romain avait voulu livrer plus
souvent ses ailes légères au souffle du lyrisme politique ou du lyrisme
sacré. Sa corde, ordinairement molle et tendre, devenait d'airain quand
il voulait parler à la patrie, au lieu de roucouler pour ses amours ou
de badiner pour ses amis.