«Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,
À toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,
Chantas les doux loisirs, les vins et les amours,
Et qui connus si bien cette sagesse aimable
Que n'eut point de Quinaut le rival intraitable.
Je suis un peu fâché, pour Virgile et pour toi,
Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi;
Mon Frédéric, du moins, né roi très-légitime,
Ne dut point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;
Pour voler son tuteur il lui perça le sein;
Il trahit Cicéron, père de la patrie;
Amant incestueux de sa fille Julie,
De son rival Ovide il proscrivit les vers
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment le politique Octave
Payait l'encens flatteur d'un plus adroit esclave;
Frédéric exigeait des soins moins complaisants.
Nous soupions avec lui sans avilir l'encens;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table.
Nul roi ne fut jamais si fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons et les sots.
Maupertuis gâta tout; l'orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique;
Le plaisir s'envola: je partis avec lui!
Je cherchai la retraite; on disait que l'ennui
De ce repos trompeur est l'insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui n'en sait rien faire;
Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur valait pour toi la cour de l'empereur;
Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau; les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l'étendue,
Et les Alpes, au loin s'élevant dans la nue,
D'un large amphithéâtre embrassent les coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre États divers arrêtent ma pensée:
Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,
L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts,
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre
Je te dis, mais tout bas: Heureux un peuple libre!
Je suis libre en secret dans mon obscurité.
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
Je fais un peu de bien, c'est mon plus bel ouvrage!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge;
J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins;
Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins
À suivre les leçons de ta philosophie,
À mépriser la mort en savourant la vie,
À lire tes écrits pleins de grâce et de sens,
Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.
«Avec toi l'on apprend à souffrir l'indigence,
À jouir sagement d'une honnête opulence,
À vivre avec soi-même, à servir ses amis,
À se moquer un peu de ses sots ennemis,
À sortir d'une vie, ou triste ou fortunée.
En rendant grâce aux dieux de nous l'avoir donnée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Profitons bien du temps, ce sont là tes maximes:
Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,
Enfants demi-polis des Normands et des Goths;
Elle flatte l'oreille, et souvent la césure
Plaît je ne sais comment en rompant la mesure;
Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé;
Corneille, Despréaux et Racine ont rimé;
Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose
D'abaisser son cothurne et de chanter en prose!»
Voilà ce que pensait d'Horace l'homme qui, dans ses derniers jours, lui
ressemblait le plus, et qui, après avoir détendu son âme, sa vie et son
style, écrivait à Ferney des familiarités d'esprit dignes de Tibur.
Seulement le vieillard de Ferney n'avait pas le droit d'accuser trop
Virgile et Horace de leurs complaisances envers Auguste, lui qui avait
été le complaisant de Frédéric, le plus spirituel, mais le plus pervers
des rois; lui qui excusait dans Catherine de Russie jusqu'au meurtre
prémédité d'un époux pour affranchir ses moeurs dépravées et pour régner
à la place d'un fils au nom des prétoriens de la Russie et au mépris
des lois de l'empire. Frédéric, Catherine II, Octave, devenu Auguste,
avaient peu à s'envier en fait d'immoralité et d'ambition, sinon de
crimes; mais Auguste, repentant et vieilli, faisait depuis longtemps
oublier Octave quand Horace, entraîné par Mécène, consentit non à
l'absoudre, mais à lui pardonner. Il y eut faiblesse peut-être, mais
nulle bassesse intéressée dans l'amitié tardive d'Horace pour le maître
du monde; il ne lui demanda jamais rien que son indépendance et son toit
de paysan aisé dans son domaine des montagnes de la Sabine. Voltaire, à
cet égard, il faut en convenir, fut aussi désintéressé dans ses
cajoleries à Frédéric et à Catherine qu'Horace. Il fit sa fortune par
les produits de son talent, par les souscriptions à _la Henriade_ en
Angleterre et par quelques entreprises heureuses dans les vivres de
l'armée, sous les auspices des fournisseurs les frères _Paris_; puis il
se retira, non dans sa médiocrité comme Horace, mais dans son opulence
rurale, pour vivre magnifiquement et pour penser librement au bord d'un
lac plus beau que les cascades d'Horace à Tibur. Voltaire, dans ses
dernières années, fut aussi spirituel dans ses vers familiers qu'Horace;
mais, quoiqu'il fût plus grand que le solitaire de _Tibur_, il ne fut
jamais aussi gracieux ni aussi aimable.
L'amabilité, voilà le génie qui préside à la vie comme à la poésie de
l'ami de Mécène. L'amabilité peut se définir le don d'aimer et d'être
aimé; ce don se révèle dans les oeuvres d'un écrivain comme dans son
caractère; il n'est pas le génie, mais il est le charme, cette qualité
indéfinissable qui est le génie de l'agrément; le don de plaire, ce don
de plaire qu'on n'a jamais pu définir parce qu'il est divin, est bien
rarement compatible avec l'austérité de l'esprit, du caractère et des
oeuvres d'un homme. Mais il semble avoir été donné aux hommes fragiles,
précisément pour leur faire pardonner un peu de la fragilité humaine. Ce
sont des hommes de grâce: il n'y a de grâce que dans ce qui plie.
D'ailleurs on éprouve en secret un certain plaisir à leur pardonner ce
qu'on ne peut approuver en eux; l'indulgence n'est pas seulement une
vertu, c'est un plaisir; c'est ce plaisir qu'on éprouve à lire et à
aimer Horace comme à lire et à aimer ce grand enfant très-vicieux qu'on
appelle chez nous La Fontaine. Il y a de l'éternelle jeunesse dans
Horace comme il y a de l'éternelle enfance dans La Fontaine; seulement
j'aime mieux l'éternelle jeunesse de l'un que l'éternelle enfance de
l'autre. La jeunesse d'Horace devint maturité en vieillissant: il vécut
voluptueux et mourut philosophe; La Fontaine mourut aussi enfant qu'il
avait vécu.
Telle est la vie d'Horace en prose; nous allons la retrouver dans ses
oeuvres; chacun de ses vers est une empreinte de sa vie; il semait sa
route de ses feuilles et de ses fleurs; comme une canéphore dans les
processions antiques, on le suit à la trace de ses parfums.