Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes
ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le
petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.
Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la
gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le
groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque,
éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé,
un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne
rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les
Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié,
l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne
pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle
de César; il se laissait allécher involontairement par tant d'attraits
d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard l'en
rapprocha tout à coup.
Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par
l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre
civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste.
Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables
du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit
domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits.
Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur
génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer.
Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf,
sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans
à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il
traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en
grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par
ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un
potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais été, comme
Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de Cassius; il
n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se rapprocher du
vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre en familier de
cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se
soit jamais mêlé à la politique de son temps; il n'était pas soldat, il
n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il était timide
comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition
que d'imiter Théocrite et Homère, le premier dans ses _Églogues_, le
second dans son _Iliade_. Les délicatesses qui retenaient son ami Horace
loin des puissants du jour lui échappaient. Il parlait sans cesse à
Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait rejoindre ses deux
amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions d'un ennemi
politique, mais qui était las de son opposition sans espérance, finit
par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de ses satires
comment le rapprochement eut lieu.
«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire,
dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en
est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne l'obtient
pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à ceux qui
en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non.
Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour Virgile,
l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux
vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai timidement
quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage.
Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de parcourir mes
domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mécène, ce que
j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes brièvement. Je me
retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et vous me déclarez
qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis
enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à celui qui
sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté de son
coeur, et non par l'éclat de sa naissance.»
De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin
d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un
que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. Mécène présenta
Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus qu'il n'avait
goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme de bonne
compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste,
Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent du
triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était un
ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition,
n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident
désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire
aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette
triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se
joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène
dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise
santé et la réserve de ses moeurs à l'égard des courtisanes (quoique
moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient
un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché
des femmes de cette cour.