XV

Octave cependant était devenu Auguste; à l'inverse des hommes

ordinaires, que la bonne fortune pervertit, le bonheur avait amélioré le

petit-neveu de César: en régnant il était devenu digne de régner.

Il cherchait à consoler le monde romain de sa liberté perdue par la

gloire des lettres: la familiarité des poëtes, qu'il recherchait, le

groupe éclatant d'hommes de génie dont la fortune avait doté son époque,

éblouissaient et charmaient l'Italie. Auguste était un Médicis anticipé,

un père de famille des lettres, plus qu'un prince; rien en lui ne

rappelait le tyran; il ne voulait être que l'ami couronné de tous les

Romains; sa cour n'était que la première maison de Rome; l'amitié,

l'égalité, la familiarité y formaient la seule étiquette. Horace ne

pouvait s'empêcher d'admirer de loin cette douceur qui rappelait celle

de César; il se laissait allécher involontairement par tant d'attraits

d'esprit qui lui déguisaient le pouvoir suprême; un hasard l'en

rapprocha tout à coup.

Virgile, le poëte divin de Mantoue, était venu à Rome revendiquer, par

l'entremise de Mécène, sa petite métairie paternelle dont la guerre

civile l'avait dépouillé. Mécène avait présenté Virgile à Auguste.

Auguste avait goûté, comme Rome tout entière, les poésies incomparables

du poëte alors pastoral de Mantoue. On lui avait rendu son petit

domaine; on l'avait enchaîné à Rome et à la cour par d'autres bienfaits.

Horace et Virgile s'aimaient sans aucune jalousie l'un de l'autre; leur

génie était égal, mais si divers qu'ils ne pouvaient se comparer.

Virgile, dans la vie privée, n'était qu'un homme simple, presque naïf,

sans grâce dans sa personne, sans piquant dans la conversation, sans

à-propos dans ses vers. Horace était l'homme d'esprit par excellence; il

traitait Virgile en dieu des vers quand il le lisait; il le traitait en

grand enfant quand il causait avec lui; leur amitié était cimentée par

ces contrastes mêmes dans leur caractère. Cependant Virgile, fils d'un

potier de campagne dans les marais de Mantoue, n'avait jamais été, comme

Horace, ami de Brutus et tribun militaire d'une légion de Cassius; il

n'éprouvait pas cette répugnance de l'honneur vaincu à se rapprocher du

vainqueur puissant; il était flatté au contraire de vivre en familier de

cour dans les palais de Mécène et d'Auguste. Rien n'indique qu'il se

soit jamais mêlé à la politique de son temps; il n'était pas soldat, il

n'était pas citoyen de Rome, il ne savait pas parler, il était timide

comme un pasteur des bords du lac de Garde, il n'avait d'autre ambition

que d'imiter Théocrite et Homère, le premier dans ses _Églogues_, le

second dans son _Iliade_. Les délicatesses qui retenaient son ami Horace

loin des puissants du jour lui échappaient. Il parlait sans cesse à

Mécène d'Horace et à Horace de Mécène; il voulait rejoindre ses deux

amis. Horace, qui avait contre Mécène les préventions d'un ennemi

politique, mais qui était las de son opposition sans espérance, finit

par se laisser séduire. Il raconte lui-même dans une de ses satires

comment le rapprochement eut lieu.

«Que l'on conteste mes droits à l'honneur de mon grade militaire,

dit-il, on le peut, et il est possible qu'on ait raison; mais il n'en

est pas de même de notre amitié, Mécène; cette amitié, on ne l'obtient

pas en la briguant; vous ne l'accordez qu'avec précaution et à ceux qui

en sont dignes. Dira-t-on que je la dois au hasard de la fortune? Non.

Ce ne fut point le hasard qui m'offrit à vous. Un jour Virgile,

l'excellent Virgile, vous parla de moi; Varius en fit autant; tous deux

vous dirent ce que j'étais. Je parus devant vous; je bégayai timidement

quelques paroles, car le respect ne me permit pas d'en dire davantage.

Je ne me vantai point d'être né d'un père illustre ni de parcourir mes

domaines sur un coursier de Saturium; je vous ai dit, Mécène, ce que

j'étais. Suivant votre usage, vous me répondîtes brièvement. Je me

retirai. Neuf mois s'écoulent; vous me rappelez, et vous me déclarez

qu'il faut que je compte au nombre de vos amis. Je m'en suis

enorgueilli, et avec juste raison, puisque j'avais su plaire à celui qui

sait apprécier l'homme par l'intégrité de sa vie et la pureté de son

coeur, et non par l'éclat de sa naissance.»

De ce jour Mécène et Horace devinrent inséparables. Horace avait besoin

d'un patron, Mécène d'un ami; ces deux hommes, d'autant d'esprit l'un

que l'autre, se complétaient pour leur félicité commune. Mécène présenta

Horace à Auguste, Auguste goûta Horace autant et plus qu'il n'avait

goûté Virgile. Horace était un homme universel, un homme de bonne

compagnie, un délicieux convive de cour. Ces trois hommes, Auguste,

Mécène, Horace, formèrent un triumvirat d'esprit bien différent du

triumvirat sanglant d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Auguste était un

ambitieux du repos; Mécène, son ami, un voluptueux sans ambition,

n'ayant pas même voulu être sénateur pour rester le confident

désintéressé d'Auguste; Horace, un épicurien modéré, heureux de plaire

aux maîtres de l'empire, mais fier de mépriser leurs faveurs. Cette

triple liaison fit longtemps le bonheur de ces trois hommes. Virgile se

joignait quelquefois à ce triumvirat; il accompagnait Horace et Mécène

dans leur voyage d'été sur les belles côtes de Tarente; mais sa mauvaise

santé et la réserve de ses moeurs à l'égard des courtisanes (quoique

moins pures qu'on ne les représente sous d'autres rapports) le rendaient

un convive moins agréable dans les festins et un poëte moins recherché

des femmes de cette cour.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 118 / 163 题