À peine rentré en France il se repent de n'avoir ni anéanti la Prusse ni
reconstitué la Pologne; il se fie à l'alliance ambitieuse du jeune
empereur de Russie, à l'alliance humiliée de la Prusse, à l'alliance mal
désarmée de l'Autriche; ses pensées grandissent vers le Midi plus que sa
base dans le Nord; il laisse l'élite de ses forces de la Vistule au Rhin
et il forme des armées équivoques destinées éventuellement contre
l'Espagne et le Portugal. Il lui faut des trônes pour toutes les
ambitions de sa famille; il veut que tout le midi du continent
appartienne à une seule dynastie composée d'une confédération de
couronnes: le monde bourbonien doit devenir le monde napoléonien. Ce
n'est plus de la diplomatie raisonnée d'un homme d'État, c'est le songe
d'un favori de la fortune. L'homme habile qu'il a chargé d'éclairer et
de modérer ses négociations, M. de Talleyrand, cherche en vain à
l'éclairer; il s'irrite contre la raison, il fait des traités avec
l'Espagne et il les brise le lendemain. L'historien, ici dominé par la
puissance de la vérité, renonce enfin à flatter son héros; il se
contente de le peindre, il le donne en spectacle et on peut dire même en
scandale à la justice de l'histoire. Le récit des embûches dressées en
Espagne au malheureux roi Charles IV et à ses fils, l'astuce avec
laquelle Napoléon attire cette cour à Bayonne et où il détrône le père
par le fils, le fils par le père, est d'une implacable sévérité. La
conscience reprend ses droits; c'est un des crimes historiques les plus
fortement burinés par un écrivain contre un maître du monde. La tragédie
ne suffit pas ici pour fournir les couleurs au tableau, la comédie lui
en prête; Molière, Beaumarchais, Machiavel, Tacite semblent forcés de
se réunir dans ces ténébreuses journées de Bayonne pour peindre un rôle
où l'intrigue, l'hypocrisie, la violence et la trahison surpassent
Alexandre VI, Tartufe et César dans un même acte diplomatique. M. Thiers
n'a manqué ici à aucun des rigoureux devoirs du moraliste. Le jugement
est d'autant plus convainquant pour le lecteur qu'au lieu d'être écrit
en phrases il est écrit en actes. M. Thiers le résume cependant lui-même
en une réflexion courte, mais expressive.
«Napoléon fut entraîné ainsi, dit-il, de la ruse à la fourberie; il
ajoute à son nom la seconde des deux taches qui ternissent sa gloire
(_Vincennes_ et _Bayonne_). Il lui restait pour l'absoudre le bien à
faire à l'Espagne et par l'Espagne à la France.» (Comme si on pouvait
jamais s'absoudre du sang innocent et du larcin d'un peuple par les
avantages résultant d'un attentat et d'une perfidie!) «La Providence,
poursuit M. Thiers, ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une
perfidie indigne de son caractère. Mais ne devançons pas la justice des
temps; les récits qui vont suivre montreront bientôt cette justice
redoutable sortant des événements eux-mêmes et punissant le génie qui
n'est pas plus dispensé que la médiocrité elle-même de loyauté et de bon
sens!»