Maître de la monarchie prussienne, sûr de l'immobilité de la Russie, de
la tolérance forcée de l'Autriche, de la complaisance de l'Espagne, de
l'obéissance de la Hollande, Napoléon rêve à Berlin le blocus du
continent contre l'Angleterre, qu'il veut étouffer dans son île par
l'écoulement refoulé de ses produits sur ses manufactures. Impuissant à
la guerre des boulets contre elle, il lui déclare la guerre de l'argent,
la ruine commerciale au lieu de la dévastation par les armes; pensée
gigantesque qui aurait exigé pour être accomplie la possession
incontestée du continent tout entier, et qui, pour tuer le commerce
d'une île, tuait d'abord le commerce du continent lui-même. C'était une
violence contre la nature des choses qui ne pouvait, comme toutes les
violences de cette nature, aboutir qu'à l'impuissance et à la ruine de
la France.
X
La campagne de 1807 en Pologne contre les restes des Prussiens et contre
les Russes est une étude d'un vif intérêt pour les militaires, étude
trop savante et trop détaillée peut-être pour le commun des lecteurs.
C'est un manuel d'état-major plus qu'un livre de bibliothèque. Mais la
bataille d'Eylau, qui termine ce vingt-cinquième livre, le relève à la
hauteur de l'épopée. L'historien ici est surtout grand paysagiste.
«Depuis qu'on avait débouché sur Eylau le pays se montrait uni et
découvert. La petite ville d'Eylau, située sur une légère éminence et
surmontée d'une flèche gothique, était le seul point saillant du
terrain. À droite de l'église, le sol, s'abaissant quelque peu,
présentait un cimetière. En face il se relevait sensiblement, et, sur ce
relèvement marqué de quelques mamelons, on apercevait les Russes en
masse profonde. Plusieurs lacs, pourvus d'eau au printemps, desséchés en
été, gelés en hiver, actuellement effacés par la neige, ne se
distinguaient en aucune manière du reste de la plaine. À peine quelques
granges réunies en hameaux, et des lignes de barrière servant à parquer
le bétail, formaient-elles un point d'appui ou un obstacle sur ce morne
champ de bataille. Un ciel gris, fondant par intervalles en une neige
épaisse ajoutait sa tristesse à celle des lieux, tristesse qui saisit
les yeux et les coeurs dès que la naissance du jour, très-tardive en
cette saison, eut rendu les objets visibles.
«Les Russes étaient rangés sur deux lignes fort rapprochées l'une de
l'autre, leur front couvert par trois cents bouches à feu, qui avaient
été disposées sur les parties saillantes du terrain. En arrière, deux
colonnes serrées, appuyant comme deux arcs-boutants cette double ligne
de bataille, semblaient destinées à la soutenir et à l'empêcher de plier
sous le choc des Français. Une forte réserve d'artillerie était placée à
quelque distance. La cavalerie se trouvait partie en arrière, partie sur
les ailes. Les Cosaques, ordinairement dispersés, tenaient cette fois au
corps même de l'armée. Il était évident qu'à l'énergie, à la dextérité
des Français, les Russes avaient voulu, sur ce terrain découvert,
opposer une masse compacte, défendue sur son front par une nombreuse
artillerie, fortement étayée par derrière, une véritable muraille enfin,
lançant une pluie de feu. Napoléon, à cheval dès la pointe du jour,
s'était établi de sa personne dans le cimetière à la droite d'Eylau. Là,
protégé à peine par quelques arbres, il voyait parfaitement la position
des Russes, lesquels, déjà en bataille, avaient ouvert le feu par une
canonnade qui devenait à chaque instant plus vive. On pouvait prévoir
que le canon serait l'arme de cette journée terrible.»