IV

Cependant Napoléon se hâte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour

expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est élevé au trône des

Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment où il renoue

les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, déclamateur de la paix,

lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet

éloquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau

partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas

celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du talent, la faveur aveugle

de son pays; la postérité juge les hommes d'État par leurs actes et non

par leurs discours. Si M. Fox avait été un homme d'État tel que M.

Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox aurait renouvelé

très-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France;

mais, obstacle à la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et

impuissant pour la paix au moment où la paix était possible et

honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes

pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il mourut bientôt

après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais il laissa peu

de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers ici n'est pas

de l'histoire d'homme d'État, c'est du panégyrique d'orateur. Il importe

à la jeunesse actuelle de la prémunir contre cette partialité de

l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de

popularité parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voilà tout.

V

Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le

continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire

d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son

beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données

à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses

généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il

partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il

élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la

Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui

crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les

mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des éléments

d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de

l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions

françaises qui savent les routes de la Germanie.

La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se

croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle

avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une

alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude

hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse

l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux

agitations toujours intempestives de la Prusse.

Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses

meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route

pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est

neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la

campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur

le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irritée de l'acceptation

du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde sans intérêt

la lutte. L'armée de Napoléon est émue de ses récents triomphes, des

insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de

bataille cette prestigieuse renommée de la tactique et de

l'invincibilité des troupes et des généraux du grand Frédéric. Divisée

en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants assouplis à la

main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney,

Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille combattants

aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le plan de la

campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé par M.

Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille.

Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du

grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée

prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son

invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en

1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de

180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par

la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de

solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent

en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par

diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux

généraux.

Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et

la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie

et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de

Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de

son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc

de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous

le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue

de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées

où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie

militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins

solennellement décrite.

«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le

champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré

formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais

l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du

prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de

l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le

vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu

tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer,

toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il

envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et

Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de

Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur

les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il

ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de

concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout

s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc

des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus

rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt

qu'il pourrait avec sa cavalerie.»

Voyez le réveil!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à

ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit

était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme

celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille

d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon

parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur

expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens

étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente; que,

vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder,

séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie

prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps

français qui se laisserait battre ferait échouer les plus vastes

desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à se tenir en

garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec

leur fermeté ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_

accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à

travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la

lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et

allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.»

L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son

armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix

heures du matin. Les manoeuvres alors se développent, les charges se

croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille

champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules

derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie

irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur

la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la

poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive

imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus

historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille.

«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de

bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui

se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des

maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante

mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'armée

prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de

vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers,

courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille

Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français,

morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On

voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une

quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie

leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de

canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des

Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on

avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de

l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la

menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la

traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en

parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas

assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante

cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau

commerce d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à Iéna, une

partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en maîtres

de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs

hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna,

s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et

entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mêler aux gémissements des

mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable si le

génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient l'horreur, et si la

gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses

rayons éblouissants!»

Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à

quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de

Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en

lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes

avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une

seconde victoire. Cette victoire emporte tout.

«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français,

éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont

le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. Ce vieux

guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre

lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à l'assaut

de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à côté de la

chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au village.

Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen l'atteint

au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, après avoir

jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne reconnaisse pas

l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur s'empare de

l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre à

cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le

roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le

roi a un cheval tué sans quitter le feu.»

La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie

prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à

croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait

mérité dans l'antiquité le nom de _Prussique_, comme Scipion celui

d'Africain. La campagne est à Napoléon, la victoire est à Davout;

l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse son

maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue la

gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.

M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre

et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de

Davoust.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 81 / 163 题