Cependant Napoléon se hâte de profiter de la stupeur d'Austerlitz pour
expulser les Bourbons de Naples; son frère Joseph est élevé au trône des
Deux-Siciles. M. Pitt, l'Annibal anglais, meurt au moment où il renoue
les fils d'une coalition dans sa main. M. Fox, déclamateur de la paix,
lui succède pour déclamer la guerre. Le jugement de M. Thiers sur cet
éloquent orateur d'opposition et sur ce faible ministre est de nouveau
partial et faux comme un jugement populaire; ce jugement ne sera pas
celui de l'histoire: M. Fox n'a laissé que du talent, la faveur aveugle
de son pays; la postérité juge les hommes d'État par leurs actes et non
par leurs discours. Si M. Fox avait été un homme d'État tel que M.
Thiers s'efforce en vain de le dépeindre, M. Fox aurait renouvelé
très-facilement alors la paix d'Amiens entre l'Angleterre et la France;
mais, obstacle à la guerre pendant que son pays devait la soutenir, et
impuissant pour la paix au moment où la paix était possible et
honorable, M. Fox n'osa pas professer comme ministre les principes
pacifiques qu'il avait professés comme chef de parti. Il mourut bientôt
après son grand rival Pitt; il laissait une mémoire, mais il laissa peu
de regrets. L'appréciation de ce caractère par M. Thiers ici n'est pas
de l'histoire d'homme d'État, c'est du panégyrique d'orateur. Il importe
à la jeunesse actuelle de la prémunir contre cette partialité de
l'historien. La gloire de M. Fox ne fut jamais qu'une vogue de
popularité parlementaire, un _Wilkes_ aristocrate, voilà tout.
V
Cette faute de M. Fox ouvre à Napoléon la carrière libre sur le
continent pour une ambition qui devient sans limite. Il rêve l'empire
d'Occident; il couronne son second frère Louis roi de Hollande; son
beau-frère Murat reçoit le duché de Berg; des principautés sont données
à tous les princes et à toutes les princesses de sa famille; ses
généraux reçoivent des titres, des dotations, des souverainetés; il
partage les dépouilles d'Austerlitz entre sa cour; il rétrécit ou il
élargit à son gré les États des princes allemands; il crée la
Confédération du Rhin, dont il se déclare le chef: grande pensée qui lui
crée un parti français en Allemagne, et qui mine l'Autriche par les
mains de ses propres feudataires. Pendant ces créations des éléments
d'un empire d'Occident, il appuie sa politique d'intimidation de
l'Allemagne par une armée de cinq cent mille vétérans, légions
françaises qui savent les routes de la Germanie.
La Prusse, subissant la peine de ses triples intrigues dévoilées, se
croit menacée dans son existence; elle arme hors de propos, comme elle
avait désarmé hors de l'honneur allemand. La Russie, prête à signer une
alliance avec Napoléon, hésite et retire sa main en voyant l'attitude
hostile de la Prusse. Tout se prépare à la guerre sans qu'on puisse
l'imputer à personne, si ce n'est aux hésitations de M. Fox et aux
agitations toujours intempestives de la Prusse.
Napoléon avait déjà 170,000 hommes cantonnés en Allemagne sous ses
meilleurs lieutenants; en vingt jours le reste est organisé et en route
pour recevoir ou pour porter le premier coup à la Prusse. L'Autriche est
neutre par représailles de la neutralité de la cour de Berlin pendant la
campagne d'Austerlitz. La Russie est trop loin pour arriver à temps sur
le champ de manoeuvre. L'Angleterre, justement irritée de l'acceptation
du Hanovre, sa dépouille, par la cour de Berlin, regarde sans intérêt
la lutte. L'armée de Napoléon est émue de ses récents triomphes, des
insultes des Prussiens, de l'impatience de sonder enfin sur le champ de
bataille cette prestigieuse renommée de la tactique et de
l'invincibilité des troupes et des généraux du grand Frédéric. Divisée
en sept corps d'armée et commandée par des lieutenants assouplis à la
main du maître, Marmont, Bernadotte, Davout, Soult, Lannes, Ney,
Augereau, Oudinot, Murat, elle présentait deux cent mille combattants
aguerris, attendant à Wurzbourg la présence de Napoléon. Le plan de la
campagne conçu par Napoléon à loisir et pertinemment exposé par M.
Thiers est la plus lumineuse préface de la bataille.
Le vieux duc de Brunswick est trop illustre par son titre d'élève du
grand Frédéric pour qu'on puisse donner un autre généralissime à l'armée
prussienne; il est trop suranné néanmoins, et trop discrédité par son
invasion malheureuse de la France et par sa retraite de Champagne en
1792, pour inspirer la confiance à l'armée prussienne; cette armée de
180,000 hommes mollit sous sa main. La cour de Prusse, enthousiasmée par
la beauté et le patriotisme de sa reine, porte plus de jactance que de
solidité dans l'armée; les plans de campagne s'y forment et s'y brisent
en un instant; on consume le temps en conseils de guerre; on finit par
diviser l'armée en deux corps pour satisfaire aux exigences de deux
généraux.
Pendant ces hésitations Napoléon s'avance, avec l'unité de direction et
la rapidité de marche d'un commandement absolu, à travers la Franconie
et la Saxe; les avant-gardes s'entre-choquent; le prince Louis de
Prusse, le plus chevaleresque des partisans de la guerre à la cour de
son frère, tombe mort sous le sabre d'un sous-officier français; le duc
de Brunswick replie l'armée sur Naumbourg, laissant 50,000 hommes sous
le prince de Hohenlohe, à Iéna; Napoléon arrive avec ses masses en vue
de la ville. La description de la vallée d'Iéna et des hauteurs étagées
où campe l'armée prussienne est un véritable modèle de topographie
militaire; la nuit qui précède la bataille n'est pas moins
solennellement décrite.
«La journée du 13 s'était écoulée; une obscurité profonde enveloppait le
champ de bataille. Napoléon avait placé sa tente au centre d'un carré
formé par sa garde, et n'avait laissé allumer que quelques feux; mais
l'armée prussienne avait allumé tous les siens. On voyait les feux du
prince de Hohenlohe sur toute l'étendue des plateaux, et au fond de
l'horizon à droite, sur les hauteurs de Naumbourg, que surmontait le
vieux château d'Eckartsberg, ceux de l'armée du duc de Brunswick, devenu
tout à coup visible pour Napoléon. Il pensa que, loin de se retirer,
toutes les forces prussiennes venaient prendre part à la bataille. Il
envoya sur-le-champ de nouveaux ordres aux maréchaux Davout et
Bernadotte. Il prescrivit au maréchal Davout de bien garder le pont de
Naumbourg, et même de le franchir, s'il était possible, pour tomber sur
les derrières des Prussiens, pendant qu'on les combattrait de front. Il
ordonna au maréchal Bernadotte, qui était placé en intermédiaire, de
concourir au mouvement projeté, soit en se joignant au maréchal Davout
s'il était près de celui-ci, soit en se jetant directement sur le flanc
des Prussiens s'il avait déjà pris à Dornbourg une position plus
rapprochée d'Iéna. Enfin il enjoignit à Murat d'arriver le plus tôt
qu'il pourrait avec sa cavalerie.»
Voyez le réveil!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Napoléon, debout avant le jour, donnait ses dernières instructions à
ses lieutenants et faisait prendre les armes à ses soldats. La nuit
était froide, la campagne couverte au loin d'un brouillard épais, comme
celui qui enveloppa pendant quelques heures le champ de bataille
d'Austerlitz. Escorté par des hommes portant des torches, Napoléon
parcourut le front des troupes, parla aux officiers et aux soldats, leur
expliqua la position des deux armées, leur démontra que les Prussiens
étaient aussi compromis que les Autrichiens l'année précédente; que,
vaincus dans cette journée, ils seraient coupés de l'Elbe et de l'Oder,
séparés des Russes, et réduits à livrer aux Français la monarchie
prussienne tout entière; que, dans une telle situation, le corps
français qui se laisserait battre ferait échouer les plus vastes
desseins et se déshonorerait à jamais. Il les engagea fort à se tenir en
garde contre la cavalerie prussienne, et à la recevoir en carré avec
leur fermeté ordinaire. Les cris: _En avant! Vive l'Empereur!_
accueillirent partout ses paroles. Quoique le brouillard fût épais, à
travers son épaisseur même, les avant-postes ennemis aperçurent la
lueur des torches, entendirent les cris de joie de nos soldats, et
allèrent donner l'alarme au général Tauenzien.»
L'espace que Napoléon cherchait d'abord à conquérir pour y déployer son
armée encore à demi cachée derrière les montagnes est balayé avant dix
heures du matin. Les manoeuvres alors se développent, les charges se
croisent, les péripéties de la mêlée se nouent et se dénouent sur mille
champs de carnage à la fois. L'armée prussienne, acculée aux monticules
derrière Iéna, les gravit en retraite, puis, chargée par la cavalerie
irrésistible de Murat, se précipite en déroute comme une avalanche sur
la route de la Thuringe. Lisez cette déroute, écrite avec la fougue, la
poudre et le sang de la bataille elle-même. L'historien dont la vive
imagination a ressuscité sur les lieux ces deux armées n'est plus
historien; il est combattant, soldat, général, peintre de bataille.
«Des soixante-dix mille Prussiens qui avaient paru sur ce champ de
bataille, il n'y avait pas un seul corps qui fût entier, pas un seul qui
se retirât en ordre. Sur les cent mille Français composant les corps des
maréchaux Soult, Lannes, Augereau, Ney, Murat, et la garde, cinquante
mille au plus avaient combattu et suffi pour culbuter l'armée
prussienne. La plus grande partie de cette armée, frappée d'une sorte de
vertige, jetant ses armes, ne connaissant plus ni drapeau ni officiers,
courait sur toutes les routes de la Thuringe. Environ douze mille
Prussiens et Saxons, morts ou blessés, environ quatre mille Français,
morts ou blessés aussi, couvraient la campagne d'Iéna à Weimar. On
voyait, étendus sur la terre et en nombre plus qu'ordinaire, une
quantité d'officiers prussiens qui avaient noblement payé de leur vie
leurs folles passions. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de
canon étaient aux mains de nos soldats, ivres de joie. Les obus des
Prussiens avaient mis en feu la ville d'Iéna, et, des plateaux où l'on
avait combattu, on voyait des colonnes de flammes s'élever du sein de
l'obscurité. Les obus des Français sillonnaient la ville de Weimar et la
menaçaient d'un sort semblable. Les cris des fugitifs qui la
traversaient en courant, le bruit de la cavalerie de Murat qui en
parcourait les rues au galop, sabrant sans pitié tout ce qui n'était pas
assez prompt à jeter ses armes, avaient rempli d'effroi cette charmante
cité, noble asile des lettres, et théâtre paisible du plus beau
commerce d'esprit qui fût alors au monde! À Weimar comme à Iéna, une
partie des habitants avaient fui. Les vainqueurs, disposant en maîtres
de ces villes presque abandonnées, établissaient leurs magasins et leurs
hôpitaux dans les églises et les lieux publics. Napoléon, revenu à Iéna,
s'occupait, suivant son usage, de faire ramasser les blessés, et
entendait les cris de _Vive l'Empereur!_ se mêler aux gémissements des
mourants. Scènes terribles, dont l'aspect serait intolérable si le
génie, si l'héroïsme déployés n'en rachetaient l'horreur, et si la
gloire, cette lumière qui embellit tout, ne venait les envelopper de ses
rayons éblouissants!»
Le duc de Brunswick et le vieux Mollendorf, son rival, se réunissent à
quelques lieues pour forcer le passage défendu par le corps isolé de
Davout. Davout ne combat pas en lieutenant de Napoléon, mais en
lieutenant de Léonidas à ces Thermopyles. Il résiste à cent mille hommes
avec vingt mille, pour donner à Napoléon le temps d'accourir à une
seconde victoire. Cette victoire emporte tout.
«Le duc de Brunswick, en voyant l'opiniâtre résistance des Français,
éprouvait un secret désespoir et croyait toucher à la catastrophe dont
le pressentiment assiégeait depuis un mois son âme attristée. Ce vieux
guerrier, hésitant dans le conseil, jamais au feu, veut se mettre
lui-même à la tête des grenadiers prussiens et les conduire à l'assaut
de Hassenhausen, en suivant un pli de terrain qui se trouve à côté de la
chaussée, et par lequel on peut parvenir plus sûrement au village.
Tandis qu'il les exhorte et leur montre le chemin, un biscaïen l'atteint
au visage et lui fait une blessure mortelle. On l'emmène, après avoir
jeté un mouchoir sur sa figure, pour que l'armée ne reconnaisse pas
l'illustre blessé. À cette nouvelle, une noble fureur s'empare de
l'état-major prussien. Le respectable Mollendorf ne veut pas survivre à
cette journée; il s'avance, et il est à son tour mortellement frappé. Le
roi, les princes se portent au danger comme les derniers des soldats. Le
roi a un cheval tué sans quitter le feu.»
La déroute suprême est peinte comme les deux batailles; la monarchie
prussienne est anéantie dans son armée. Napoléon, resté à Iéna, hésite à
croire à ce second et complet triomphe de sa fortune. Davout aurait
mérité dans l'antiquité le nom de _Prussique_, comme Scipion celui
d'Africain. La campagne est à Napoléon, la victoire est à Davout;
l'historien ici est juste. Ce général égale et souvent surpasse son
maître; il ne lui manque que le commandement suprême, qui attribue la
gloire à celui pour qui meurent ou triomphent ses lieutenants.
M. Thiers rétablit partout dans le reste de cette histoire l'équilibre
et même la supériorité fréquente du génie des campagnes en faveur de
Davoust.