Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des
vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où
semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je
n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand,
dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le
silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses
charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui
l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu
du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque
instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il
improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de
philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou
rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions
qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que
j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de
l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je
ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à
rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.
Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère
et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus
divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même,
de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le
temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry
où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements
qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie
un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés,
et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui
ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de
si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans
le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la
poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs,
et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher
échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.
Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité
devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces
Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession
éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont
précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des
théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans
descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans
l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans
autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés
dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La
république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et
d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations,
l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre
elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a
péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future
réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines
qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée
interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par
la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité
rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent
aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance
au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques.
Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va
rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la
France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont,
que vous appeliez _un grain de sable auquel il était à jamais interdit
de grandir par sa nature évidemment secondaire_, consume ses forces sans
consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa
cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome,
occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par
une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera
demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de
lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie
secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez
parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution
française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation
teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône
des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos
conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été
trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le
même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes
présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais,
si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le
monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle
plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur
et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que
dans ses désirs, _figure qui passe_, comme dit l'Écriture, mais qui
passe, hélas! par les mêmes sentiers!
Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur
propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire
d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il
ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel
qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus
vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus
aimable des explorateurs d'idées.