XVI

Mais, si l'écrivain a des faiblesses, l'homme en lui n'avait que des

vertus. Il les portait toutes sur son beau visage d'inspiré, d'où

semblait sortir d'un recueillement sacré un perpétuel oracle. Jamais je

n'oublierai l'impression qu'il faisait sur ses neveux et sur moi quand,

dans l'ombre du crépuscule, après des journées d'été passées dans le

silence de son cabinet de travail, il se promenait, entouré de ses

charmantes filles, sous les platanes de la vallée de Servolex, qui

l'avaient vu petit enfant et qui le revoyaient grand vieillard, revenu

du Caucase aux Alpes pour se reposer et mourir. Il s'arrêtait à chaque

instant, comme rappelé par quelque voix intérieure derrière lui, et il

improvisait des souvenirs, des plaisanteries ou des sublimités de

philosophie qui nous faisaient passer des larmes au fou rire et du fou

rire de la jeunesse à l'enthousiasme de l'admiration. Nous sentions

qu'un génie marchait devant nous. C'était le premier grand homme que

j'eusse encore approché de si près dans ma vie; j'étais fier de

l'entendre, et je me recueillais respectueusement pour me souvenir; je

ne prévoyais pas que j'aurais un jour à le juger comme philosophe et à

rendre témoignage de ses petites faiblesses et de sa haute vertu.

Pardonnez-moi, grand esprit qui planez maintenant dans une autre sphère

et qui contemplez d'un point de vue plus général, plus permanent, plus

divin et plus vrai, ce spectacle mobile, et cependant toujours le même,

de ce que nous appelons le monde, et qui n'est qu'une minute dans le

temps. Quarante années se sont écoulées depuis ces soirées de Chambéry

où vous prophétisiez en famille des évolutions d'idées et d'événements

qui devaient renouveler l'univers sur des plans humains que votre génie

un peu trop altier prêtait à la Providence; quarante ans sont passés,

et, à l'exception de nos cheveux qui blanchissent et de nos idées qui

ont mûri comme des fruits différents de saisons diverses, qu'y a-t-il de

si prodigieusement changé autour de nous et autour de votre tombeau dans

le monde? Ce monde s'agite toujours, dans la même anxiété, à la

poursuite de vérités ou de systèmes soi-disant immuables et définitifs,

et qui nous échappent toujours, comme l'horizon qui semble marcher

échappe au navigateur qui le poursuit sur la mer.

Ce Napoléon, qui avait fait fléchir un jour votre foi dans la légitimité

devant sa fortune, est mort à Sainte-Hélène peu de temps après vous. Ces

Bourbons, auxquels vous aviez tant de fois prédit une possession

éternelle du trône de Louis XIV, relevé par la main de Dieu, se sont

précipités eux-mêmes de ce trône pour avoir eu trop de foi dans des

théories semblables aux vôtres, et leur dernier descendant, sans

descendants, erre exilé de ses palais, comme un hôte d'un soir dans

l'hôtellerie de Venise. D'autres Bourbons, qui lui avaient succédé sans

autre titre qu'une longue et fatale compétition à son trône, sont tombés

dans leur usurpation élective comme lui dans son droit héréditaire. La

république, que vous prophétisiez suivie de proscriptions et

d'échafauds, a reparu pour abolir la peine de mort, les confiscations,

l'esclavage, et pour convier les classes et les opinions hostiles entre

elles à ne former qu'un seul peuple solidaire de la même liberté; elle a

péri par sa mansuétude, qui sera un jour son titre à quelque future

réhabilitation de la liberté. L'Empire, tombé en 1814 sous les ruines

qu'il avait faites par la guerre, s'est relevé en 1850, comme une pensée

interrompue qui n'a pas achevé ce qu'elle avait à dire; il a réussi par

la paix. Les souvenirs de gloire militaire, qui faisaient sa popularité

rétrospective dans l'imagination d'un peuple de soldats, semblent

aujourd'hui le contraindre à la guerre: l'Europe s'émeut de répugnance

au sang, dans tous ses cabinets et dans tous ses conseils politiques.

Cette chère Savoie, votre berceau, ne sait pas de quel côté elle va

rouler, du haut de ses montagnes, dans la lutte de l'Allemagne et de la

France. Votre Sardaigne va revoir les flottes anglaises. Votre Piémont,

que vous appeliez _un grain de sable auquel il était à jamais interdit

de grandir par sa nature évidemment secondaire_, consume ses forces sans

consumer son ambition; Turin entraîne fatalement l'Europe dans sa

cause, qui n'est pas encore celle de la véritable Italie. Votre Rome,

occupée par une armée de compression, tremble de la voir remplacer par

une armée de révolution. Votre souverain pontife ne sait pas s'il sera

demain souverain ou proscrit. Les batailles qui vont se livrer autour de

lui vont jouer sa couronne terrestre au jeu de la guerre. L'Italie

secoue son sol pour engloutir ce régime autrichien que vous détestiez

parce qu'il était à vos yeux trop complaisant pour la révolution

française. Et qui sait si, en secouant son sol de l'occupation

teutonique, elle ne secouera pas aussi ce qui était pour vous le trône

des trônes, le trône temporel des Papes?... Vous le voyez, toutes vos

conjectures sur le renouvellement des religions et du monde ont été

trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le

même état où vous l'avez laissé. Prophétisez donc, ô hommes

présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu; mais,

si vous voulez prophétiser à coup sûr, annoncez au monde de demain le

monde à peu près semblable au monde de la veille, changeant de siècle

plutôt que de sort, flottant dans les mêmes oscillations entre l'erreur

et la vérité, cherchant sans cesse et ne trouvant jamais l'absolu que

dans ses désirs, _figure qui passe_, comme dit l'Écriture, mais qui

passe, hélas! par les mêmes sentiers!

Le comte de Maistre fut un de ces hommes qui présument trop de leur

propre infaillibilité et que la Providence punit dans leur mémoire

d'avoir trop empiété sur ses mystères. En système comme en politique il

ne sut pas assez douter: l'excès de la foi mène au fanatisme; mais, tel

qu'il fut, on ne pourra s'empêcher d'admirer et d'aimer en lui le plus

vertueux, le plus convaincu, le plus éloquent, le plus original, le plus

aimable des explorateurs d'idées.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 23 / 163 题