XV

Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un

esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux

engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit

loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical

monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de

l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans

réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée

dans la famille; la démocratie lui soulève le coeur de mépris comme

élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre

limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de

son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par

la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la

noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes;

il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et

à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur,

de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose

comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme

Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau.

On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même

ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de

gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en

religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité

des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et

par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une

saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire

à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se

détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui

s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous,

les défauts du grand écrivain.

Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans

égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images,

souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes

les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être

de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni

personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées

passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration

de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme

certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on

jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui

tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu

d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il

faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation,

Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement

une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des

saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature

de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans

l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut

faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot,

entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.

Cours familier de Littérature - Volume 08 · 第 22 / 163 题