Quant à l'écrivain politique, on ne peut contester dans ses écrits un
esprit net, ferme, original, distinct de son siècle, supérieur aux
engouements momentanés et aux réactions du temps. Il pense seul, il voit
loin, il sent juste, il exprime puissamment: c'est un radical
monarchique. Il ne veut comprendre que les deux points extrêmes de
l'autorité et de l'obéissance, le pouvoir absolu, l'obéissance sans
réplique. L'aristocratie lui plaît comme image de la monarchie innée
dans la famille; la démocratie lui soulève le coeur de mépris comme
élément d'abjection ou de révolte. On dirait qu'il est né d'un autre
limon qu'elle. Il tient ce préjugé un peu déplacé et un peu insolent de
son séjour à Chambéry, où l'anoblissement d'hier par la fonction ou par
la faveur du prince établit une distance infranchissable entre la
noblesse et la bourgeoisie. C'est un publiciste de l'école des castes;
il était né pour être un législateur des Indes; mais, à ces systèmes et
à ces préjugés près, on ne peut lui refuser en politique de la grandeur,
de la profondeur, de l'horizon, de la nouveauté dans l'esprit; il ose
comme Machiavel, il analyse comme Montesquieu, il éclaire d'un mot comme
Tacite; il écrit autrement, mais aussi éloquemment que J.-J. Rousseau.
On peut le réfuter, on ne peut le mépriser; il force à l'admiration même
ses ennemis. Il eût été le premier des journalistes dans un pays de
gouvernement de discussion et de presse libre. Il ne lui manque, en
religion et en politique, qu'une chose: le sérieux, qui est la dignité
des convictions; il procède trop souvent, comme le caprice, par sauts et
par bonds. Au milieu des plus solennelles discussions il lui échappe une
saillie qui amuse, mais qui discorde avec le sujet. On a peine à croire
à la pleine conviction d'un philosophe ou d'un publiciste qui se
détourne à chaque instant de son chemin pour cueillir un bon mot, et qui
s'interrompt d'un dithyrambe par un éclat de rire. Voilà, selon nous,
les défauts du grand écrivain.
Mais son vrai triomphe est dans le style. Ici il est, non pas sans
égal, mais sans pareil. Solidité, éclat, propriété, mouvement, images,
souplesse, hardiesse, originalité, onction, brusquerie même, il a toutes
les qualités de la parole qui sait se faire écouter; et seul peut-être
de son siècle, même en y comprenant Voltaire, il n'imite rien ni
personne; il est le gentilhomme du Danube de son temps. Ses pensées
passeront ou sont passées, mais son style restera la durable admiration
de ceux qui lisent pour le plaisir de lire. On dirait que, comme
certaines fontaines de son pays qui pétrifient en un moment ce qu'on
jette dans leur bassin, il a le don de pétrifier en un instant ce qui
tombe dans sa pensée, tant ce qui en sort est moulé sur nature, revêtu
d'une surface impérissable, immortelle. Pour caractériser ce style il
faut trois noms: Bossuet, Voltaire, Pascal: Bossuet pour l'élévation,
Voltaire pour le sarcasme, Pascal pour la profondeur. Malheureusement
une inégalité continuelle, un goût plus allobroge que français, des
saccades fréquentes du sublime au quolibet déparent cette belle nature
de style. Il vise à l'effet autant qu'à la vérité; il délecte trop dans
l'_esprit_ cette grimace amusante, mais subalterne, du génie. Il veut
faire rire, et il était créé pour faire penser; il marche, en un mot,
entre Voltaire et Pascal, mais plus près de Pascal.