De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il
en fut moqué[866].
Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il
avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il
n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867]
s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient
pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison
d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence
de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la
chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant
arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en
un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant
très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit,
pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot
pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir
une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table
du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce
créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la
somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots
qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière
assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce
bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte.
Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource
qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond
qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on
lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit
été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais
je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été
nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se
fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit
incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de
sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon,
tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par
toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le
nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.