NOUVELLE CXVIII.

De celui qui prêta argent sur un gage qui étoit à lui, et comment il

en fut moqué[866].

Un bon fripon ayant convié à dîner deux siens compagnons, lesquels il

avoit rencontrés par la ville, et voyant au retour qu’en sa maison il

n’y avoit rien plus froid que l’âtre, et que tous les prisonniers[867]

s’en étoient fuis de sa bourse, s’avise incontinent de cet expédient

pour tenir promesse à ceux qu’il avoit conviés. Il s’en va en la maison

d’un quidam, avec lequel il avoit quelque familiarité; en l’absence

de la chambrière, prend un pot de cuivre, dedans lequel cuisoit la

chair; et, l’ayant mis sous son manteau, l’emporte chez soi. Étant

arrivé, commande à sa chambrière de verser le potage avec la chair en

un autre pot de terre. Et après que ce pot de cuivre fut vidé, l’ayant

très-bien fait écurer, envoya un garçon à celui auquel il appartenoit,

pour le prier de lui prêter quelque somme d’argent, en retenant ce pot

pour gage. Le garçon rapporte bonne réponse à son maître, à savoir

une pièce d’argent, qui vint fort bien à point pour fournir à table

du reste qu’il y falloit; et un petit mot de cédule, par laquelle ce

créditeur[868] confessoit avoir reçu le pot de cuivre en gage sur la

somme. Lequel, se voulant mettre à table, trouva faute d’un des pots

qui avoient été mis au feu; et alors, ce fut à crier. La cuisinière

assure que, depuis qu’elle l’avoit perdu de vue, n’étoit entré que ce

bon fripon. Mais on faisoit conscience de le soupçonner d’un tel acte.

Toutefois enfin on va voir si on l’apercevra point chez lui; et, pource

qu’on n’en oyoit point de nouvelles, on le mande à lui-même; il répond

qu’il ne sait que c’est. Et quand il se sentit pressé (d’autant qu’on

lui maintenoit qu’autre que lui n’étoit entré vers le temps qu’il avoit

été prins): «Il est bien vrai, dit-il, que j’ai emprunté un pot, mais

je l’ai renvoyé à celui duquel je l’avois emprunté.» Ce qu’ayant été

nié par le créditeur: «Voyez, messieurs, dit ce fripon, comme il se

fait bon fier aux gens de maintenant sans bonne cédule. Il me voudroit

incontinent accuser de larcin, si je n’avois cédule écrite et signée de

sa main.» Alors il montra la cédule que lui avoit apportée le garçon,

tellement que, pour paiement, le créditeur reçut de la moquerie par

toute la ville, le bruit étant couru incontinent qu’un tel (en le

nommant) avoit prêté argent sur un gage qui étoit à lui.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 153 / 168 题