Des deux plaidants qui furent plumés à propos par leurs avocats[802].
Un paysan assez résolu en ses affaires, s’étant avisé, en mangeant
ses choux, du tort et dommage que lui faisoit un sien voisin, le mit
en procès en la cour; et, par l’avis d’aucuns siens amis, choisit un
avocat, lequel il pria vouloir prendre sa cause en main; ce qu’il
accepta. Au bout de deux heures après, vint la partie adverse, qui
étoit un homme riche, et le prie semblablement d’être son avocat en
cette même cause, ce qu’il accepta aussi. Le jour approchant que la
cause se devoit plaider, le paysan s’en vint à son avocat (duquel il
se pensoit assuré, qu’il ne faudroit à ce qu’il lui avoit promis), et
ce, pour l’avertir de se tenir prêt à plaider le lendemain: dont il fut
aucunement honteux, attendu la charge qu’il avoit prise pour sa partie
adverse. Toutefois, pour contenter le paysan, il lui remontra et fit
accroire qu’il ne lui avoit promis s’employer pour lui. Et, pour mieux
se décharger, lui disoit: «Mon ami, l’autre fois que vous vîntes, je
ne vous dis rien, pour raison des empêchements que j’avois; maintenant
je vous avertis que je ne puis être votre avocat, étant celui de
votre partie adverse: mais je vous baillerai lettres adressantes à un
homme de bien qui défendra votre cause.» Alors, mettant la main à la
plume, écrivit à l’autre avocat ce qui s’ensuit: «_Deux chapons gras
sont venus entre mes mains: desquels ayant choisi le meilleur et le
plus gras, je vous envoie l’autre._» Puis, sous secret, étoit écrit:
«_Plumez de votre côté, et je plumerai du mien._» Cette lettre, ainsi
expédiée, fut baillée par le susdit avocat à ce paysan: lequel, ne
s’assurant mieux de celui à qui il devoit porter les recommandations,
qu’à l’avocat qui les envoyoit, s’enhardit de les ouvrir: et, icelles
lues, après avoir long-temps plaidé sans avoir rien avancé, et se
voyant déçu par les trop grandes faveurs et autorités de sa partie,
délibéra d’appointer avec lui, ayant été plusieurs fois sollicité de ce
faire par ses amis propres.