NOUVELLE XCVIII.

De Triboulet, fol du roi François I^{er}, et de ses facétieux

actes[797].

Le défunt roi François, premier du nom (que Dieu absolve!), fut

très-vertueux prince et magnanime, lequel nourrissoit un pauvre

idiot, pour aucunefois en avoir quelque ébattement, après son travail

ès affaires du royaume de France; et le faisoit voulentiers marcher

devant lui quand il chevauchoit par les chemins. Advint quelque jour,

ainsi que Triboulet marchoit devant le roi, devisant toujours de

quelque sornette emmanchée au bout d’un bâton[798]; son cheval fit

six ou huit pets, dont Triboulet fut fort courroucé. Et, pour ce, il

descendit incontinent de la selle de son cheval, et prend la selle sur

son dos, et dit au roi: «Cousin, vous m’avez, ce jour d’hui, baillé

le plus méchant cheval qui fut oncques; c’est un ivrogne: après qu’il

a bien bu, il ne fait que péter. Par Dieu! il ira à pied. Ha, ha, il

a pété devant le roi!» Et de sa massue[799] frappoit son cheval, et,

lui, étoit toujours chargé de la selle: ainsi fit environ demi-lieue à

pied. Une autre fois, advint que le roi entra en sa Sainte-Chapelle à

Paris pour ouïr vêpres; et Triboulet le suivoit; et d’entrée il vit la

plus grande silence léans, qu’il étoit possible. Peu de temps après,

l’évêque commença _Deus in adjutorium_, assez bellement; et incontinent

après, tous les chantres répondirent en musique, en sorte que l’on

n’eût pas ouï tonner léans. Alors, Triboulet se leva de son siége, et

s’en alla droit à l’évêque qui avoit commencé l’office, et à grands

coups de poing il lorgnoit dessus lui. Quand le roi l’eut aperçu, il

l’appela, et lui demanda pourquoi il frappoit cet homme de bien; et

il dit: «Da, da, mon cousin, quand nous sommes entrés céans, il n’y

avoit point de bruit, et celui-ci a commencé la noise; c’est donc lui

qu’il faut punir[800].» Une autre fois, Triboulet vendit son cheval

pour avoir du foin; autre fois vendoit son foin pour avoir une massue:

et ainsi vécut toujours folliant jusques à la mort[801], qui fut bien

regrettée; car on dit qu’il étoit plus heureux que sage.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 132 / 168 题