De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et
comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.
Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se
tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien
jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours
quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant
plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne
faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins
dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont
nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour
lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit,
voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point;
tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il
la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir,
fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579],
et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire:
«Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant
le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais.
Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit
essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi
bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit
qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté.
La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le
derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point
de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus
grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit
le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir
d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte
qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les
gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu.
Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune
dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il
possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon
moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me
veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis
de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire
tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris
qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses
efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine,
sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte
quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque
autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon
de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire
couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que
la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui
disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582];
mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se
déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la
porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable:
«Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous
faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez
le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez
le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le
fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours
rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela,
quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et
avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit
que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa
dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer;
et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il
fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha,
formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un
petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve,
qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière
pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais,
sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame,
et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est
fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut
savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon
ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous
du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha,
formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La
dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid
cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]!
dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous
chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant
et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se
porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses
à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière
regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit
boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure
vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa
chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est
ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est
net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit,
dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi
non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.»
Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise
blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée,
et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus
sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien
quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en
vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le
lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588].
Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont
il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil
de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se
trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée,
la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le
mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un
pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que
c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit
que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames,
le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva
en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y
étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en
rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit
auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation,
par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et
de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel
moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien
avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût
à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce
qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce
qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve
à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit
prémédité dès le paravant:
Que diriez-vous d’un vert vêtu,
Qui a baisé sa dame au cul,
En lui faisant hommage?
Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître
que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort
égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre
promptement à la dame:
Que diriez-vous d’un fol tout nu,
Qui a dansé sur votre cul,
Disant: _Ha! ha! formage!_
Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car,
quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur
et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute
l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un
bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est
notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles
et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées,
à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux
amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme,
auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en
se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et
délibérément songé contre lui.