NOUVELLE LXVI.

De l’enfant de Paris qui fit le fol pour jouir de la jeune vefve, et

comment elle, se voulant railler de lui, reçut une plus grande honte.

Un enfant de Paris, d’assez bonne maison, jeune, dispos, et qui se

tenoit propre de sa personne, étoit amoureux d’une femme vive, bien

jolie, et qui étoit fort contente de se voir aimée, donnant toujours

quelques nouveaux attraits[577] à ceux qui la regardoient, et prenant

plaisir à faire l’anatomie des cœurs des jeunes gens; mais elle ne

faisoit compte, sinon de ceux que bon lui sembloit, et encore des moins

dignes, et, par sus tous, elle vous savoit mener ce jeune homme, dont

nous parlons, de telle ruse, qu’elle sembloit tout vouloir faire pour

lui. Il parloit à elle seul à seule; il manioit le tetin et baisoit,

voire et touchoit bien souvent à la chair, mais il n’en tâtoit point;

tellement qu’il mouroit tout en vie auprès d’elle. Il la prioit, il

la conjuroit, il lui présentoit[578]; mais il ne pouvoit rien avoir,

fors qu’une fois, ainsi comme ils devisoient ensemble en privé[579],

et qu’il lui contoit bien expressément son cas, elle lui va dire:

«Non, je n’en ferai rien, si vous ne me baisez le derrière;» disant

le mot tout outre, mais pensant en elle qu’il ne le feroit jamais.

Le jeune homme fut fort honteux de ce mot; toutefois, lui, qui avoit

essayé tant de moyens, se pensa qu’il feroit encore cela, et qu’aussi

bien personne n’en sauroit rien; et lui répondit, s’il ne tenoit

qu’à cela pour lui complaire, qu’il n’en feroit point de difficulté.

La dame étant prinse au mot, l’y print aussi, et se fait baiser le

derrière sans feuille. Mais quand ce fut à donner sus le devant, point

de nouvelles: elle ne fit que se rire de lui, et lui dire les plus

grandes moqueries du monde, dont il cuida désespérer et s’en départit

le plus fâché que fut jamais homme, sans toutefois se pouvoir départir

d’alentour d’elle, fors qu’il s’absenta pour quelque temps, de honte

qu’il avoit de se trouver non seulement devant elle, mais devant les

gens, comme si tout le monde eût dû connoître ce qui lui étoit advenu.

Une fois, il s’adressa à une vieille qui connoissoit bien la jeune

dame, et lui dit sus le propos de son affaire: «Viens çà! N’est-il

possible que j’aie cette femme-là? Ne saurois-tu inventer quelque bon

moyen pour me tirer de la peine où je suis? Assure-toi, si tu la me

veux mettre en main, que je te donnerai la meilleure robe que tu vêtis

de ta vie.» La vieille l’en reconforta[580] et lui promit d’y faire

tout ce qu’elle pourroit, lui disant que s’il y avoit femme en Paris

qui en vînt à bout, qu’elle en étoit une. Et, de fait, elle y fit ses

efforts, qui étoient bons et grands. Mais la vefve qui étoit fine,

sentant que c’étoit pour ce jeune homme, n’y voulut entendre en sorte

quelconque, peut-être l’espérant avoir en mariage, ou pour quelque

autre respect[581] qu’elle se réservoit, car les rusées ont cette façon

de tenir toujours quelqu’un des poursuivants en langueur, pour faire

couverture à la jouissance qu’elles donnent aux autres. Tant y a que

la vieille n’y sut rien faire et s’en retourna à ce jeune homme, lui

disant qu’elle y avoit mis toutes les herbes de la Saint-Jean[582];

mais dit qu’il n’y avoit ordre, sinon qu’à son avis, s’il vouloit se

déguiser, comme s’habiller en pauvre et aller demander l’aumône à la

porte de sa dame, qu’il en pourroit jouir. Il trouva cela faisable:

«Mais quel moyen me faudra-t-il tenir? disoit-il.—Savez qu’il vous

faut vous faire? dit la vieille. Il faut que vous vous barbouilliez

le visage, de peur qu’elle vous connoisse, et puis que vous fassiez

le fol, car elle est merveilleusement fine.—Et comment ferai-je le

fol? dit le jeune homme.—Que sais-je, moi? dit-elle. Il faut toujours

rire et dire le premier mot que vous aviserez, et ne dire que cela,

quelque chose qu’on vous demande.—Je ferai bien ainsi,» dit-il. Et

avisèrent, la vieille et lui, qu’il riroit toujours et ne parleroit

que formage[583]. Il s’habille en gueux, et s’en va à la porte de sa

dame à une heure du soir que tout le monde commençoit à se retirer;

et faisoit assez froid, combien que ce fût après Pâques. Quand il

fut à la porte, il commença à crier assez haut en riant: «_Ha, ha,

formage!_» jusques à deux ou trois fois; et puis il se pausoit un

petit[584], recommençoit son «_Ha, ha, formage!_» tant que la vefve,

qui avoit sa chambre sur la rue, l’entendit et y envoya sa chambrière

pour savoir qui il étoit et qu’il vouloit. Mais il ne répondit jamais,

sinon: «_Ha, ha, formage!_» La chambrière s’en retourne à la dame,

et lui dit: «Mon Dieu, ma maîtresse, c’est un pauvre garçon qui est

fol: il ne fait que rire et ne parle que de formage.» La dame voulut

savoir que c’étoit, et descend, et parle à lui: «Qui êtes-vous, mon

ami?» Et ne lui dit autre chose que: «_Ha, ha, formage!_—Voulez-vous

du formage? dit-elle.—Ha, ha, formage!—Voulez-vous du pain?—Ha, ha,

formage!—Allez-vous-en, mon ami, retirez-vous.—Ha, ha, formage!» La

dame, le voyant ainsi idiot: «Perrette, dit-elle, il mourra de froid

cette nuit; il le faut faire entrer, il se chauffera.—Mananda[585]!

dit-elle, c’est bien dit, madame.—Entrez, mon ami, entrez; vous vous

chaufferez.—Ha, ha, formage!» disoit-il. Et entra cependant, en riant

et de bouche et de cœur, car il pensa que son cas commençoit à se

porter bien. Il s’approcha du feu, là où il montroit ses cuisses

à découvert, charnues et refaites, que la dame et la chambrière

regardoient d’aguignettes[586]. Elles l’interrogeoient s’il vouloit

boire ou manger; mais il ne disoit que: «_Ha, ha, formage!_» L’heure

vint de se coucher. La dame, en se déshabillant, disoit à sa

chambrière: «Perrette, il est beau garçon; c’est dommage de quoi il est

ainsi fol.—Mananda! disoit la garce; c’est mon[587], madame; il est

net comme une perle.—Mais si nous le mettions coucher en notre lit,

dit la dame; à ton avis?» La chambrière se print à rire: «Et pourquoi

non? Il n’a garde de nous déceler, s’il ne sait dire autre chose.»

Somme, elles le font déshabiller, et n’eut point besoin de chemise

blanche, car la sienne n’étoit point sale, sinon par aventure déchirée,

et le firent coucher gentiment entre elles deux. Et mon homme dessus

sa dame; et à ce cul, et vous en aurez. La chambrière en eut bien

quelques coups; mais il montra bien que c’étoit à la dame à qui il en

vouloit. Et, cependant, n’oublioit jamais son _Ha, ha, formage!_ Le

lendemain, elles le mirent dehors, de bon matin, et s’en va vie[588].

Et depuis, il continua assez de fois à y retourner pour le prix, dont

il se trouva fort bien et ne se fit oncques connoître par le conseil

de la vieille. De jour, il reprenoit ses habits ordinaires, et se

trouvoit auprès de sa dame, devisant avec elle à la mode accoutumée,

la poursuivant comme devant, sans faire autre semblant nouveau. Le

mois de mai vint, pour lequel ce jeune homme se voulut habiller d’un

pourpoint vert, de chausses vertes et bonnet vert; disant à sa dame que

c’étoit pour l’amour d’elle: ce qu’elle trouva fort bon, et lui dit

que, en faveur de cela, elle le mettroit en bonne compagnie de dames,

le premier jour qu’il viendroit à propos. Étant en cet état, se trouva

en une compagnie de dames, entre lesquelles étoit la sienne; et aussi y

étoient d’autres jeunes gens, lesquels étoient en un jardin, assis en

rond, hommes et femmes entremêlés un pour une, et ce jeune homme étoit

auprès de sa dame. Il fut question de faire des jeux de récréation,

par l’avis même de la jeune vefve, laquelle étoit femme inventive et

de bon esprit, et avoit d’assez longue main pensé en soi-même par quel

moyen elle se gaudiroit[589] de son jeune homme, qu’elle cuidoit bien

avoir trompé à cette fois-là. Car elle ordonna un jeu, que chacun eût

à dire quelque bref mot d’amour, ou d’autre chose gentille, selon ce

qu’il lui conviendroit le mieux et que lui viendroit en fantaisie. Ce

qu’ils firent tous et toutes en leur rang. Quand il toucha à la vefve

à parler[590], elle vint dire, d’une grâce affaitée, ce qu’elle avoit

prémédité dès le paravant:

Que diriez-vous d’un vert vêtu,

Qui a baisé sa dame au cul,

En lui faisant hommage?

Chacun jeta les yeux sur ce jeune homme, car il fut aisé de connoître

que cela seul s’adressoit à lui. Mais il ne fut pas pourtant fort

égaré: inçois, tout rempli d’une fureur poétique, vint répondre

promptement à la dame:

Que diriez-vous d’un fol tout nu,

Qui a dansé sur votre cul,

Disant: _Ha! ha! formage!_

Si la dame fut bien peneuse, il ne le faut point demander; car,

quelque rusée qu’elle fût, ce lui fut force de changer de couleur

et de contenance; laquelle se rendit assez coupable devant toute

l’assistance: dont le jeune homme se trouva vengé d’elle, à un

bon coup, de toutes les cautelles du temps passé. Cet exemple est

notable pour les femmes moqueuses, et qui font trop les difficiles

et les assurées, lesquelles le plus souvent se trouvent attrapées,

à leur grand’honte. Car les dieux envoient leur aide et faveur aux

amoureux qui ont bon cœur; comme il se peut voir de ce jeune homme,

auquel Phébus donna l’esprit poétique pour répondre promptement en

se défendant contre le blason[591] que sa dame avoit si finement et

délibérément songé contre lui.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 100 / 168 题