NOUVELLE LXIII.

De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre

Jean Trubert et son fils.

Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit

guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins,

pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été,

à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en

souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit

châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il

avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses

factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une

jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit

été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il

se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette

jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou

six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du

prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son

procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit,

entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549]

un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et

là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice;

auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques

du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le

père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il

falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et

après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau

qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout

pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le

greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean

Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit

le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous

les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le

petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit

cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier,

disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu;

et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez

la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.»

Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean

Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et

étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt

vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit

présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal

par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais

il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre

côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le

petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne

sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir,

et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu!

dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute

la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit

dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 97 / 168 题