De la sentence que donna le prévôt de Bretagne, lequel fit pendre
Jean Trubert et son fils.
Au pays de Bretagne, y eut un homme, entre autres, qui ne valoit
guère, nommé Jean Trubert; lequel avoit fait plusieurs larcins,
pour lesquels il avoit été reprins assez de fois, et en avoit été,
à l’une fois, frotté, et l’autre étrillé: qui étoit assez pour s’en
souvenir. Toutefois il y étoit si affriandé, qu’il ne s’en pouvoit
châtier; et même il commençoit à apprendre le train à un fils qu’il
avoit, de l’âge de quinze à seize ans, et le menoit avec lui en ses
factions[546]. Advint, un jour, que lui et son fils dérobèrent une
jument à un riche paysan, lequel se douta incontinent que ce avoit
été Jean Trubert: dont il ne faillit à faire telle poursuite, qu’il
se trouva, par bons témoins, que Jean Trubert avoit mené vendre cette
jument à un marché, qui avoit été le mercredi de devant, à cinq ou
six lieues de là. Trubert et son fils furent mis entre les mains du
prévôt des maréchaux[547]: lequel Jean Trubert ne tarda guère que son
procès ne lui fût fait, et son dicton[548] signifié: qui portoit,
entre autres, ces mots: _Jean Trubert, pour avoir prins et robbé[549]
un grand jument, seroit pendu et étranglé, le petit avec lui_: et
là-dessus, fait livrer Jean Trubert à l’exécuteur de la haute justice;
auquel il bailla son greffier, qui n’étoit pas des plus scientifiques
du monde. Quand ce fut à faire l’exécution, le bourreau pendit le
père haut et court: et puis, il demanda au greffier que c’est qu’il
falloit faire de ce jeune gars. Le greffier va lire la sentence, et
après avoir bien examiné ces mots: _le petit avec_, il dit au bourreau
qu’il fît son office: ce qu’il fit, et pendit ce pauvre petit tout
pendu, et l’étrangla, qui étoit bien pis. L’exécution ainsi faite, le
greffier s’en retourna au prévôt, lequel lui va dire: «Et puis, Jean
Trubert?—Jean Trubert, dit le greffier, seroit pendu.—Et le petit? dit
le prévôt.—Par Dieu! et le petit, dit le greffier.—Comment, par tous
les diables! dit le prévôt, seroit pendu le petit!—Par Dieu! oui, le
petit, disoit le greffier.—Comment! dit le prévôt, j’avois pas dit
cela.» Et là-dessus, débattirent long-temps le prévôt et le greffier,
disant le greffier que la sentence portoit que le petit seroit pendu;
et le prévôt, au contraire; lequel, après longs débats, va dire: «Lisez
la sentence. Par Dieu! j’avois pas entendu que le petit seroit pendu.»
Le greffier lui va lire cette sentence, et ces mots substantiels: _Jean
Trubert, pour avoir prins et robbé un grand jument, seroit pendu et
étranglé, le petit avec lui_. Par lesquels mots _avec lui_, le prévôt
vouloit dire que Jean Trubert seroit pendu, et que son fils seroit
présent pour voir faire l’exécution, afin de se châtier de faire mal
par l’exemple de son père. Ce prévôt vouloit expliquer ces mots, mais
il étoit bien tard pour le pauvre petit: et le greffier, d’un autre
côté, se défendoit, disant que ces mots _avec lui_ signifioient que le
petit devoit être pendu avec Trubert son père. A la fin, le prévôt ne
sut que dire, sinon que son greffier avoit raison ou cause de l’avoir,
et dit seulement. «Pien[550], le petit, bien, seroit pendu; par Dieu!
dit-il, ce seroit une belle défaite, que d’un jeune loup.» Voilà toute
la récompense qu’eut le pauvre petit, excepté que le prévôt le fit
dépendre, de peur qu’il en fût nouvelles.