Du Gascon qui donna à son père à choisir des œufs.
Le Gascon, après avoir été à la guerre, s’étoit retiré chez son père,
qui étoit un homme des champs déjà vieux, et qui étoit assez paisible:
mais son fils étoit escarbillat[480], et faisoit du soudard en la
maison comme s’il eût été le maître. Un vendredi, à dîner, il disoit à
son père: «Père, dit-il, nous avons assez de pinte de vin pour vous et
pour moi, encore que n’en buviez point.» Son père et lui avoient mis
cuire trois œufs au feu, dont le Gascon en prend un pour l’entamer,
et tire l’autre à soi, et n’en laisse qu’un dedans le plat. Puis, il
dit à son père: «Choisissez, mon père.» Le père lui répondit: «Hé! que
veux-tu que je choisisse? il n’y en a qu’un.» Lors, le Gascon lui dit:
«Cap de bieu, encore avez-vous à choisir, à prendre ou à laisser.»
C’étoit faire un bon parti à son père. Quand son père éternuoit, il lui
disoit: «Dieu vous aide, mon père!» Et après, il ajoutoit: «S’il veut,
car il ne fait rien par force.» Il étoit honteux comme une truie qui
emporte un levain; car il n’osoit pas maudire son père, mais il disoit:
«Vienne le cancre[481] à la moitié du monde.» Et quand et quand[482] il
disoit à un sien compagnon: «Donne, dit-il, le cancre à l’autre moitié,
afin que mon père en ait sa part.»