De Chichouan, tabourineur, qui fit ajourner son beau-père pour se
laisser mourir, et de la sentence qu’en donna le juge.
N’a pas long-temps qu’en la ville d’Amboise, y avoit un tabourineur,
qui s’appeloit Chichouan, homme récréatif et plein de bons mots,
pour lesquels il étoit aussi bien venu par toutes les maisons comme
son tabourin. Il print en mariage la fille d’un homme vieux, lequel
étoit logé chez soi, en la ville même d’Amboise; homme de bonne foi,
sentant la prud’homie du vieux temps; et se passoit aisément n’avoir
autre enfant[472] que cette fille. Et pource que Chichouan n’avoit pas
d’autres moyens que son tabourin, il demandoit à ce bon homme quelque
argent comptant en mariage faisant, pour soutenir les frais du nouveau
ménage. Mais ce bon homme n’en vouloit point bailler, disant pour ses
défenses à Chichouan: «Mon ami, ne me demandez point d’argent; je ne
vous en puis bailler pour cette heure; mais vous voyez bien que je
suis sur le bord de ma fosse; je n’ai autre héritier ni héritière que
ma fille; vous aurez ma maison et tous mes meubles: je ne saurois plus
vivre qu’un an ou deux, au plus.» Ce bon homme lui dit tant de raisons,
qu’il se contenta de prendre sa fille sans argent. Mais il lui dit:
«Écoutez, beau sire, je fais, sous votre parole, ce que je ne voudrois
pas faire pour un autre; mais m’assurez-vous bien de ce que vous me
dites?—Ehem! dit le bon homme, je ne trompai jamais personne; jà Dieu
ne plaise que vous soyez le premier.—Eh bien! dit donc Chichouan, je ne
veux point d’autre contrat que votre promesse.» Le jour des épousailles
vint: Chichouan part de sa maison, et va quérir sa femme chez le père;
et lui-même la mène à l’église avec son tabourin. Quand elle fut là:
«Encore n’est-ce pas tout, dit-il; Chichouan est allé quérir sa femme;
à cette heure, il se va quérir et s’en retourne à son logis.» Et tout
incontinent voi le-ci[473] qui se ramène lui-même àtout son tabourin,
à l’église, là où il épouse sa femme, et puis la ramène: et étoit le
marié et le mènétrier; il gagnoit son argent lui-même. Il fit bon
ménage avec elle, vivant toujours joyeusement. Au bout de deux ans,
voyant que son beau-père ne mouroit point, il attend encore un mois,
deux mois; mais il vivoit toujours. Il s’avise, pour son plaisir, de
faire ajourner son beau-père, et, de fait, lui envoya un sergent. Ce
bon homme, qui n’avoit jamais eu affaire en jugement, et qui ne savoit
que c’étoit que d’ajournements, fut le plus étonné du monde de se voir
ajourné; et encore à la requête de son gendre, lequel il avoit vu le
jour de devant et ne lui en avoit rien dit. Il s’en va incontinent à
Chichouan, et lui fait sa plainte, lui remontrant qu’il avoit grand
tort de l’avoir fait ajourner, et qu’il ne savoit pourquoi c’étoit.
«Non! non! dit Chichouan: je le vous dirai en jugement.» Et n’en eut
autre chose, tellement qu’il fallut aller à la cour. Quand ils furent
devant le juge, voici Chichouan qui proposa sa demande lui-même:
«Monsieur, dit-il, j’ai épousé la fille de cet homme ici, comme chacun
sait; je n’en ai point eu d’argent, il ne dira pas le contraire; mais
il me promit, en me baillant sa fille, que j’aurois sa maison, et tout
son bien, et qu’il ne vivroit qu’un an ou deux, pour le plus. J’ai
attendu deux ans, et plus de trois mois davantage: je n’ai eu ne maison
ne autre chose. Je requiers qu’il ait à se mourir, on qu’il me baille
sa maison, ainsi qu’il m’a promis.» Le bon homme se fit défendre par
son avocat, qui répondit en peu de plaid ce qu’il devoit sensément
répondre. Le juge, ayant ouï les parties, et les raisons d’une part
et d’autre, connoissant la gaudisserie[474] intentée par Chichouan,
le débouta de sa demande. Pour le fol ajournement, le condamna ès
dépens, dommages et intérêts du bon homme, et, outre cela, en vingt
livres tournois envers le roi. Incontinent Chichouan va dire: «Ah!
monsieur, Chichouan en appelle.—Attendez, dit le juge en se tournant
vers Chichouan: je modère, dit-il, à un chapon et sa suite[475], que le
bon homme paiera demain en sa maison; et en irez tous manger votre part
ensemblement, comme bons amis: et une aubade que lui donnerez tous les
ans, le premier jour du mois de mai[476], tant qu’il vivra. Et puis,
après sa mort, vous aurez sa maison, se elle n’est vendue, aliénée,
ou tombée en fortune[477] de feu.» Ainsi l’appointement du juge fut
de même[478] la demande de Chichouan, auquel il fit une peur du
commencement. Mais il modéra sa sentence, ainsi que peut faire un juge,
pourvu que ce soit sur-le-champ, comme il est noté _in l. Nescio_, ff
_Ubi et quando; per Bartholum, Baldum, Paulum, Salicetum, Jasonem,
Felinum, et omnes tormentatores juris_[479].