NOUVELLE XLIX.

De l’abbé de Saint-Ambroise et de ses moines, et d’autres

rencontres[452] dudit abbé.

Maître Jacques Colin[453], naguère mort abbé de Saint-Ambroise[454],

étoit homme de bon savoir, comme il l’a assez fait connoître tandis

qu’il a vécu, et avoit une grande assurance de parler de quelque propos

que ce fût, et rencontroit singulièrement bien; tellement, que ces

parties toutes ensemble le firent fort bien venir vers la personne

du feu roi François, devant lequel il a lu longuement. On dit de lui

tout plein de bons contes, lesquels seroient longs à réciter; mais,

parmi tous, j’en conterai un ou deux, qui sont de bonne grâce, qu’il

dit devant ledit seigneur. Il étoit en pique contre ses moines,

lesquels lui faisoient tout du sanglant pis qu’ils pouvoient, et lui

faisoient bien souvenir du proverbe commun[455], qui dit: «_Qu’il se

faut garder du devant d’un bœuf, du derrière d’une mule, et de tout

côtés d’un moine._» Vrai est qu’il se revanchoit[456] bien, et en

toutes les sortes dont il se pouvoit aviser: dont la plus fâcheuse

pour les pauvres moines étoit qu’il les faisoit jeûner. Ce qu’ils ne

prenoient point en gré toutefois; et s’en plaignirent à tant de gens,

et en tant de lieux, que, par le moyen des uns, et puis des autres, il

fut rapporté jusques aux oreilles du roi; lequel, voulant savoir la

vérité du fait, dit un jour à maître Jacques Colin: «Saint-Ambroise,

vos moines se plaignent de vous, et disent que vous ne les traitez

pas ainsi que porte leur règle, et que vous les faites mourir de

faim.»—Qu’en est-il, sire? répondit Saint-Ambroise; il vous a plu me

faire leur abbé, ils sont mes moines, et puisque je représente la

personne du fondateur de leur règle, raison veut que je leur fasse

maintenir selon l’intention de lui, qui étoit qu’ils véquissent en

humilité, pauvreté, chasteté et obédience. J’ai avisé et consulté tous

les moyens qu’il a été possible; mais je n’en ai point trouvé de plus

expédient, que par la sobriété. Car elle est cause de tous biens;

comme la gourmandise, de tous maux. Je crois que David entendoit d’eux

quand il disoit: «_Si non fuerint saturati, murmurabunt_[457].» Et

interprétoit ce mot au roi, selon son office de lecteur: «Et depuis,

dit-il, _le Nouveau Testament_ a parlé d’eux tout apertement, là où il

est écrit en saint Matthieu, au chap. 17, v. 20: _Hoc genus dæmoniorum

non egicitur, nisi oratione et jejunio. Hoc genus dæmoniorum_, dit-il,

c’est-à-dire ce genre de moines.» Une autre fois, il avoit perdu un

procès à la cour; et peut-être que ce fut contre ses moines susdits;

qui fut du temps que les arrêts se délivroient en latin. En l’arrêt

contre lui donné, y avoit selon le style: _Dicta curia debotavit et

debotat dictum Colinum de suâ demandâ_. Et ce Saint-Ambroise, ayant

reçu le double de ces arrêts, par un solliciteur, se trouva devant

le roi, et lui dit à une heure qu’il sut choisir: «Sire, je ne reçus

jamais si grand honneur que j’ai fait depuis trois jours en çà.—Et

comment? dit le roi.—Sire, dit-il, votre cour de parlement m’a

_débotté_.» Le roi, ayant entendu où il le prenoit, le trouva bien

bon, après avoir connu leur élégance de ce beau latin ferré à glace.

Mais depuis on a mis les arrêts en bon françois[458]. De quoi on dit,

par raillerie, que maître Jacques Colin en avoit été cause: afin

qu’on ne dît plus que la cour se mêlât de _débotter_ les gens; mais

_débouter_, tant qu’on voudroit, et plus que beaucoup ne voudroient

bien. On dit encore tout plein de bons mots venant de lui. Étant à

table, un maître d’hôtel, en asseyant les plats, lui répandit un

potage sus une saye[459] de velours qu’il portoit. Il trouva occasion

de mettre en propos un personnage qui étoit à table auprès lui, nommé

_Fundulus_[460], homme de bonnes lettres, mais tout exténué, partie

de sa naturelle complexion, et partie de l’étude. Auquel l’abbé

Saint-Ambroise dit: «Monsieur _Fundulus_, vous êtes tout maigre,

il semble que vous vous portez mal.—Je me porte, dit _Fundulus_,

toujours ainsi: je ne puis engraisser pour temps qui vienne.—Je vous

enseignerai, dit Saint-Ambroise, un bon remède. Il ne faut que parler à

monsieur le maître que voilà, il ne vous engraissera que trop.» Il y en

a de lui assez de tels; mais tout cela appartient aux apophthegmes.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 83 / 168 题