Du tailleur qui se déroboit soi-même, et du drap gris qu’il rendit à
son compère le chaussetier.
Un tailleur de la même ville de Poitiers, nommé Lyon, étoit bon
ouvrier de son métier, et accoutroit fort proprement un homme et une
femme et tout; excepté que quelquefois il tailloit trois quartiers
de derrière en lieu de deux, ou trois manches en un manteau, mais il
n’en cousoit que deux; car, aussi bien, les hommes n’ont que deux
bras. Et avoit si bien accoutumé à faire la bannière[444], qu’il ne
se pouvoit garder d’en faire de toutes sortes de drap, et de toutes
couleurs. Voire même quand il failloit un habillement pour soi, il
lui étoit avis que son drap n’eût pas été bien employé s’il n’en eût
échantillonné quelque lopin, et caché en la liette[445], ou au coffre
des bannières, comme l’autre, qui étoit si grand larron, que, quand
il ne trouvoit que prendre, il se levoit la nuit[446], et se déroboit
l’argent de sa bourse. Non pas que je vueille dire que les tailleurs
soient larrons; car ils ne prennent que ce qu’on leur baille, non plus
que les meuniers. Et comme la bonne chambrière, qui disoit à celle qui
la louoit: «Voyez, madame, je vous servirai bien, mais...—Quel mais?
disoit la dame.—Agardez-mon[447], disoit la garce: j’ai les talons
un petit court, je me laisse choir à l’envers, je ne m’en saurois
tenir. Mais je n’ai que cela en moi, car en toutes les autres choses
vous me trouverez aussi diligente qu’il sera possible.» Aussi notre
tailleur faisoit fort bien son métier, mais il avoit[448] cette petite
fautette[449]. D’ond, de par Dieu, il avoit une fois fait un manteau,
d’un fin gris de Rouen, à un sien compère chaussetier, qui s’en vouloit
aller bientôt dehors pour quelque sien affaire; duquel gris il avoit
retenu un bon quartier. Ce compère s’en aperçut bien, mais il ne voulut
point autrement s’en plaindre; car il savoit bien, par son fait même,
qu’il falloit que tout le monde véquît de son métier. Un matin que
le chaussetier passoit par devant la boutique du tailleur, avec son
manteau vêtu, il s’arrête à caqueter avec lui. Le tailleur lui demande
s’il vouloit déjeuner d’un hareng, car c’étoit en carême. Il le voulut
bien: ils montent en haut pour faire cuire ce hareng; le tailleur
crie d’en haut à l’apprenti: «Apporte-moi ce gril qui est là-bas.»
L’apprenti pensoit qu’il demandoit ce drap gris qui étoit resté du
manteau, et qu’il le voulût rendre à son compère le chaussetier. Il
print ce drap, et le porte en haut à son maître. Quand le compère
vit ce grand lopin de drap: «Comment! dit-il, voilà de mon drap: et
n’en prends-tu que cela? Ah! par le corbieu, ce n’est pas assez.» Le
tailleur, se voyant découvert, lui va dire: «Et penses-tu que je te le
voulsisse retenir, toi qui es mon compère? Ne vois-tu pas bien que je
l’ai fait apporter pour le te rendre? On lui épargne son drap, encore
dit-il qu’on le lui dérobe!» Le compère chaussetier fut bien content
de cette réponse; il déjeune et emporte son gris. Mais le tailleur fit
bien la leçon à l’apprenti, qu’il fût une autrefois plus sage. La faute
vint, que l’apprenti avoit toujours ouï dire _grille_[450] féminin, et
non pas _gril_: qui fut ce qui découvrit le pâté[451].