NOUVELLE XXIX.

De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de

Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.

Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement

décédé[293], évêque du Mans: lequel se tenoit sus son évêché, studieux

des choses de la nature, et singulièrement de l’agriculture, des

herbes, et du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de

juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il

avoit un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce qu’il

aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de ses amis un âne,

par grande singularité, qui étoit si beau et si grand, qu’on l’eût

prins à tous coups pour un mulet; et même en avoit le poil. Avec

cela, il alloit l’amble aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître

d’hôtel voyant la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un

des officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore que

ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des autres. Et à la fin,

ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, lequel on appeloit[294]

Saint-Chelaut; ne sais si c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné

ce soubriquet[295], ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de

son maître. Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait

quelque imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un

petit? J’entends un petit beaucoup; car, au moindre remuement qu’il

eût senti faire, il gambadoit, il sautoit: et qui failloit à se tenir

bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut,

qui n’étoit pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups

étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque détour il

voyoit une souche couchée le long du chemin, ou quand quelque homme

se présentoit à la rencontre et au dépourvu[296], ou quand il tomboit

à Saint-Chelaut le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit

tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût porté

mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se fâchoit quand il

voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand on saluoit Monsieur du Mans

par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun,

cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers

pays, comme si le diantre[297] l’eût emporté: et ne failloit point

à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque

tarte bourbonnoise[298], de sorte qu’il étoit contraint de demeurer

derrière, et n’aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des

salutations. Et, d’aventure, s’il rencontroit quelqu’un de connoissance

par les chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin:

«Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez point.»

Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, on lui attitroit[299] des

salueurs, qui lui faisoient de grandes révérences et barretades[300],

pour voir un peu cet âne en son avertin[301] faire ses gambades.

Quelquefois Saint-Chelaut partoit devant, dont il avoit bien meilleur

marché: premièrement, pour éviter le danger susdit; secondement, pour

aller prendre un avantage de buvettes; spécialement les après-dîners,

qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur pour dire la messe

devant lui. Une fois donc de par Dieu, qu’il étoit en plein été,

faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, et que Monsieur attendoit le

chaud à passer[302], Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit

solliciteur[303] dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite

n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis, là où

ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se rafraîchissant; et en

attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. Mais, quand ils

virent que Monsieur ne venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à

souper de ce que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit,

ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant

et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: et se firent bailler une

petite chambre jacopine[304], où ils couchèrent très-bien et très-beau,

et commencèrent à jouer à la ronfle[305]. Tantôt voici Monsieur venir.

Et quand ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, ils

les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois d’entre eux

trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire

de bruit; et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il faut noter

que Saint-Chelaut étoit si maigre, que les os lui perçoient la peau;

mais Croisé faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit,

comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit si gras

et si fafelu[306] qu’on l’eût fendu d’une arête. Que firent mes gens?

Ils prindrent les chausses des deux dormants, les décousirent par

moitié, et les mépartirent[307] l’une d’avec l’autre, rattachant

la droite de l’une avec la gauche de l’autre, et la gauche avec la

droite, le plus proprement qu’ils purent, et les remirent en leur

place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain

qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter à cheval; car il

vouloit aller à la fraîcheur[308]. Et, sur ce point, l’un des pages

qui savoit toute la trafique, car telles gens ne se trouvent jamais

loin de toutes bonnes entreprises, vint frapper en grand’hâte à la

porte de la chambre où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé,

monsieur de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous pas

vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; et de prendre leurs

vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut en eut bien meilleur compte

que non pas monsieur Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans

les chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. Il se

chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien auroit sauté

un échalier[309]. Il monte à cheval sur son âne, et devant[310]. Mais

Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la bonne chausse la première,

quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, le diable y fut; car elle

étoit si étroite, qu’à grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il

tiroit; mais il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse

ne fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, il

n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, et qui ont

repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata tout; qui fut

cause de le réveiller, et de le faire entrer en colère. «Que diable

est ceci?» disoit-il. Il regarde à son cas de plus près, et connut que

ce n’étoit pas sa chausse; et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa

toute la jambe et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin,

au moins, que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût

moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout

à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galopant après Monsieur, qui

étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs

jeux. Car quand ils furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit

point de ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison de

gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le fait comme il

s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa chausse, et se mirent à

les rabillecoutrer, tandis qu’on dînoit, qui fut en déduction de ce

qu’ils avoient le soir soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais

pour M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le pauvre

Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit pas affaire de cela;

et puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi la mauvaise

fortune jamais ne vient, qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois

avec elle, sire. Oui, oui, _cela est dedans Marot_[311]. Les uns me

conseilloient que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour mieux

faire valoir le conte; mais, étant bien informé que ce fut en été, je

n’ai point voulu mentir; car, avec ce, qu’un conte froid n’est pas

trouvé si bon, je me damnerois, ou pour le moins il m’en faudroit faire

pénitence. Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi de

dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je m’en rapporte à

vous. Quant à moi, je passe outre.

Les Contes; ou, Les nouvelles récréations et joyeux devis · 第 63 / 168 题