Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par
Picquet au moyen d’une lamproie.
Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on
dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui
n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis
bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être
copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin,
qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité,
pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit
quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme
ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à
l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira
en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se
passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel,
que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le
soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il
n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer
sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à
paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il
marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir
quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il
y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint
donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de
peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié
au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on
dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille
damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore
que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son
lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que
_les moqueurs sont souvent moqués_, ceux de la Flèche en recevoient
quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre
Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui
s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et
la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon
de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des
trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle
ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement
paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette
lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en
passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle
paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se
tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son
aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours
amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le
suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre
ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui
s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à
l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas
semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne
fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient.
Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort;
et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à
tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit
quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui
se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés
de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises
que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en
airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que
deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il
commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes
deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande
demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la
lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit
point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en
avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils
s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un
d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur,
votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur
disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous
l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A
tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu
sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la
fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les
gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.