Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10],
afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément,
et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche,
et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour
vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi
vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je
me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car
c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais
pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir,
qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil
enseignement pour la vie, c’est _bene vivere et lætari_. L’un vous
baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux;
l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre;
l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez
beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et
se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous
tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un
ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il
pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose
qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je,
si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y.
Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne
vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner
mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai
bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas
pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements,
ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez,
du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce
n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne
ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez
sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille?
Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de
sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine
de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y
faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez.
Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il
y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix
et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point
demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder
quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des
difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne
fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut
fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut
Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à
Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez
pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes,
aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les
laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y
prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point
si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès,
pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous
conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu
qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point
allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise,
ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner,
c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre
les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les
aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à
chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages
de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par
deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant
qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le
safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la
moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou
sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout;
bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me
veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises,
et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le
veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a
rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez;
autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et
damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure,
il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et
qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur
conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères,
ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop
appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons,
et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et
cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous
tromperont, ils vous feront lire un _quid pro quod_[25] Voulez-vous me
croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les
lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on
vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles
orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles
diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que,
devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu
qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se
réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que
vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes,
ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je
vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi
sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire.
Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande
sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus
celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une
antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit
si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que
tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se
fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long
du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand
on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit
tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient,
dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit
mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction,
il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le
prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il,
au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez
point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va?
dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois
bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le
jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien,
disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.»
Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité?
certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes!