XXIV

Enfin, nous sortîmes sans pouvoir parler tout haut. Une religieuse

était à la porte, elle nous conduisit au bout du jardin, à la chapelle

funèbre où le sculpteur Adam Salomon était venu lui-même déposer sa

statue, hommage d'une pure amitié; c'est la mort devenue immortalité!

La femme rend son dernier soupir, mais ce soupir emporte avec elle

tout ce qu'elle a aimé. On dit que c'est l'image littérale de cette

sainte femme auprès de laquelle tous les montagnards viennent prier.

Nous priâmes aussi, car nous nous sentions de la famille.

Mais, le château et le tombeau ne nous suffisaient pas, le pays tout

entier était pour ainsi dire partie de la maison; nous voulûmes le

visiter. Les religieuses nous donnèrent pour guide une de leurs

petites filles en lui disant de nous mener partout où vous aviez eu

l'habitude d'aller vous-même vous asseoir dans la campagne. Nous

allâmes d'abord en suivant un chemin étroit entre une vaste étendue

de vignes qu'on vendangeait et une grande prairie où paissaient votre

ancien cheval et vos vaches, et un bois que vous visitez, dit-on, tous

les jours, il est creusé en vallon qu'ombragent de grands chênes; au

sommet du vallon une belle pièce d'eau réfléchit dans une onde qui,

limitée, fait paraître noirs à force d'être limpide le ciel et les

feuilles. Nous nous assîmes sur les bords pour nous reposer. Nous

crûmes respirer les images que vous y aviez vous-même respirées en

écrivant Jocelyn. Le murmure du vent dans les feuilles avait des

accents d'infini.

Après une longue station au bord de l'eau, la petite fille nous

conduisit sur la rive du bois, et un grand chêne qu'on appelle le

chêne de Jocelyn, du nom du livre où ce poëme fut écrit.

De là la petite fille nous fit tourner la vallée pour remonter du côté

opposé des montagnes par une large et profonde pente qu'on nomme le

ravin. C'est un lieu qui nous parut magnifique. Les sapins et les

hêtres qui croissent à d'immenses profondeurs dans le lit d'un torrent

s'élèvent et forment des berceaux sombres dans les airs comme pour

chercher le soleil. On ne regarde pas sans terreur les flots noirs du

ruisseau encaissé qui baigne les racines, leurs oiseaux de nuit

battent les deux bords de leurs ailes effarouchées. Nous redescendîmes

par un joli hameau champêtre appelé le village de la Nourrice, du nom

d'une pauvre femme qui donna son lait à votre charmante fille. Nous

passâmes toute la journée entière à marcher et à parler et à rêver, et

à prier sur vos traces. À notre retour au château nous trouvâmes le

curé, homme de Dieu, et les deux religieuses qui nous prièrent

d'accepter l'hospitalité dans le couvent et qui nous avaient préparé

un frugal souper. Le curé qui le leur avait permis insista comme

elles; nous ne pûmes pas leur refuser. Nous soupâmes en causant de

tout le bien que ces secours aux malades faisaient dans la vallée, et

nous priâmes pour l'âme de madame de Lamartine. Puissent nos prières

être entendues!

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 104 / 136 题