Tout d'un coup nous nous arrêtâmes et nous poussâmes un cri. Ce pays
venait de nous découvrir une autre face.
Ce n'étaient plus ni les rudes aspects de Milly, ni les longues forêts
de châtaigniers que nous avions traversées depuis ce matin. Tout était
changé, comme si on avait tiré un voile devant la nature, et tout
paraissait si près qu'il semblait qu'on allait toucher tous les
hameaux de la paroisse. Mais ce n'était pas près, monsieur, c'était
une illusion; le vallon était si profond qu'il semblait qu'on allait
se heurter contre les maisons; pas du tout, monsieur, c'était
très-loin. Les montagnes trompent comme la mer.
On voyait d'abord une belle gorge remplie de troupeaux qui paissaient,
tout à fait en bas, avec des enfants qui jouaient et des jeunes femmes
qui tenaient leurs nourrissons sur leurs genoux. On ne pouvait se
lasser de les regarder. Leur moindre bruit, leur plus faible voix
montait jusqu'à nous comme si nous eussions été dans une église, tant
l'air était pur et l'atmosphère limpide. Ensuite, l'oeil se portait
sur des vignes émerveillantes en feuilles. Elles montaient rapidement
vers les maisons. La première, précédée d'une haute terrasse, et dont
les fenêtres s'ouvrant toutes grandes au soleil levant, laissaient
entrer l'air dans toute la maison; on entendait sortir un certain
murmure qui est sourd, comme des enfants qui apprennent leurs leçons.
Quelques-uns avaient déjà fini leur ouvrage du soir; ils jouaient sur
la terrasse sous quelques tilleuls. C'était le couvent de ces bonnes
soeurs. De là on montait par une pente plus roide encore et toute
verte de gazon sous un grand vieux château qui avait sur ses flancs
des tours, les unes rondes et grosses, les autres menues et
pyramidales. Il y en avait une qui se dressait comme une aiguille dans
l'azur du ciel et qui était couverte d'hirondelles. C'était votre
demeure, monsieur. Nous ne la vîmes pas sans émotion, et nous nous
mîmes à parler tout bas comme si vous nous aviez entendues. L'église,
avec son clocher romain du treizième siècle, s'élevait seule au bout
du jardin, et il y avait une chapelle donnant sur le jardin. Nous
comprîmes par les descriptions que nous avons lues, que c'était
l'endroit où votre mère, votre fille ramenée de Palestine, votre
compagne enfin de cette vie, avaient été ensevelies et où le
sentimental sculpteur Salomon avait élevé lui-même cette statue
funéraire qui fait pleurer ceux qui la voient et qui fait sourire ceux
qui espèrent.
Les deux religieuses, en nous écoutant parler avec tant de
connaissance de ce qui était dans la chapelle et dans le château,
comprirent que nous étions de la maison, et s'attachèrent fortement à
nous comme des personnes d'une même famille. À ce moment, la cloche du
soir sonna au clocher. Les enfants se turent sur la terrasse du
couvent et nous entrâmes dans les cours occidentales du château. Elles
ne ressemblaient pas à des cours, mais à une forêt d'arbres de haute
futaie et à de vieux vergers mal défrichés qui avaient laissé des
troncs séculaires sur leurs ruines. L'avenue passait en circulant
parmi tout cela; seulement il y avait au milieu trois ormes immenses
couverts de paons et d'oiseaux des Indes qui se rapprochaient pour
monter un à un sur les branches en jetant de longs cris aigus qui se
confondaient avec le frémissement de leurs ailes. Tout ce côté de
l'ancien château ressemblait à une ruine qu'on a oublié de déblayer.
On y voyait de longues écuries, pleines autrefois de quatorze chevaux
de trait, et maintenant vides; il n'y avait qu'un vieux cheval de
selle irlandais qui vous a servi de cheval de guerre et de triomphe
dans les jours sinistres de la guerre civile; vous lui avez donné les
invalides dans un pré voisin, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de
rappeler son âme dans les pâturages ossianiques de la verte Érin, le
paradis des braves quadrupèdes.