XXII

Tout d'un coup nous nous arrêtâmes et nous poussâmes un cri. Ce pays

venait de nous découvrir une autre face.

Ce n'étaient plus ni les rudes aspects de Milly, ni les longues forêts

de châtaigniers que nous avions traversées depuis ce matin. Tout était

changé, comme si on avait tiré un voile devant la nature, et tout

paraissait si près qu'il semblait qu'on allait toucher tous les

hameaux de la paroisse. Mais ce n'était pas près, monsieur, c'était

une illusion; le vallon était si profond qu'il semblait qu'on allait

se heurter contre les maisons; pas du tout, monsieur, c'était

très-loin. Les montagnes trompent comme la mer.

On voyait d'abord une belle gorge remplie de troupeaux qui paissaient,

tout à fait en bas, avec des enfants qui jouaient et des jeunes femmes

qui tenaient leurs nourrissons sur leurs genoux. On ne pouvait se

lasser de les regarder. Leur moindre bruit, leur plus faible voix

montait jusqu'à nous comme si nous eussions été dans une église, tant

l'air était pur et l'atmosphère limpide. Ensuite, l'oeil se portait

sur des vignes émerveillantes en feuilles. Elles montaient rapidement

vers les maisons. La première, précédée d'une haute terrasse, et dont

les fenêtres s'ouvrant toutes grandes au soleil levant, laissaient

entrer l'air dans toute la maison; on entendait sortir un certain

murmure qui est sourd, comme des enfants qui apprennent leurs leçons.

Quelques-uns avaient déjà fini leur ouvrage du soir; ils jouaient sur

la terrasse sous quelques tilleuls. C'était le couvent de ces bonnes

soeurs. De là on montait par une pente plus roide encore et toute

verte de gazon sous un grand vieux château qui avait sur ses flancs

des tours, les unes rondes et grosses, les autres menues et

pyramidales. Il y en avait une qui se dressait comme une aiguille dans

l'azur du ciel et qui était couverte d'hirondelles. C'était votre

demeure, monsieur. Nous ne la vîmes pas sans émotion, et nous nous

mîmes à parler tout bas comme si vous nous aviez entendues. L'église,

avec son clocher romain du treizième siècle, s'élevait seule au bout

du jardin, et il y avait une chapelle donnant sur le jardin. Nous

comprîmes par les descriptions que nous avons lues, que c'était

l'endroit où votre mère, votre fille ramenée de Palestine, votre

compagne enfin de cette vie, avaient été ensevelies et où le

sentimental sculpteur Salomon avait élevé lui-même cette statue

funéraire qui fait pleurer ceux qui la voient et qui fait sourire ceux

qui espèrent.

Les deux religieuses, en nous écoutant parler avec tant de

connaissance de ce qui était dans la chapelle et dans le château,

comprirent que nous étions de la maison, et s'attachèrent fortement à

nous comme des personnes d'une même famille. À ce moment, la cloche du

soir sonna au clocher. Les enfants se turent sur la terrasse du

couvent et nous entrâmes dans les cours occidentales du château. Elles

ne ressemblaient pas à des cours, mais à une forêt d'arbres de haute

futaie et à de vieux vergers mal défrichés qui avaient laissé des

troncs séculaires sur leurs ruines. L'avenue passait en circulant

parmi tout cela; seulement il y avait au milieu trois ormes immenses

couverts de paons et d'oiseaux des Indes qui se rapprochaient pour

monter un à un sur les branches en jetant de longs cris aigus qui se

confondaient avec le frémissement de leurs ailes. Tout ce côté de

l'ancien château ressemblait à une ruine qu'on a oublié de déblayer.

On y voyait de longues écuries, pleines autrefois de quatorze chevaux

de trait, et maintenant vides; il n'y avait qu'un vieux cheval de

selle irlandais qui vous a servi de cheval de guerre et de triomphe

dans les jours sinistres de la guerre civile; vous lui avez donné les

invalides dans un pré voisin, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de

rappeler son âme dans les pâturages ossianiques de la verte Érin, le

paradis des braves quadrupèdes.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 102 / 136 题