Voilà ce roman, vrai comme la nature; ce roman photographique, si
j'ose me servir de cette expression. Quand on le ferme, on n'a dans
les yeux ni héros, ni héroïne, ni amour, ni aventures qui s'effacent
avec le temps. On ne voit que le pauvre apprenti de dix-huit ans, le
bon horloger compatissant Goulden à son établi, la tante Grédel
justement indignée, et la bonne nièce Catherine assise le dimanche sur
la même chaise que son cousin Joseph, quatre coeurs où l'empire de
1813, ses victoires, sa gloire, et ses grandeurs retentissent dans un
petit groupe de ce pauvre peuple et où tous les _Te Deum_ se changent
tout bas en larmes et en malédictions!
Ce n'est pas là un roman, c'est la nature! Et quand on lit cet
évangile du pauvre peuple en 1814, et qu'on voit les enfants de ce
peuple vaniteux épris d'un nom, qu'il a grandi, tantôt avec raison,
plus souvent avec démence, oublier tant de misères pour ne se souvenir
que de quelques grands jours marqués d'un bulletin menteur dans sa
mémoire, proclamer qu'il n'a jamais été battu et qu'il a marché de
triomphe en triomphe de Moscou, de Rome, de Madrid, de Lisbonne à
Paris et à Fontainebleau; niant Moscou, niant Eylau, niant Ulm, niant
Leipzig, niant Salamanque, Vittoria et Abrantès, niant Montmartre,
niant Waterloo, niant à peu près autant de mémorables revers qu'il a
proclamé de victoires; on est tenté de déchirer ces pages d'histoire
falsifiée par des écrivains trompés ou trompeurs, et de ne reconnaître
pour historiens vrais que deux noms et un romancier Erckmann Chatrian.
Qui veut-on tromper ici?
Est-ce 1813? Soyez plus hardis! écrivez qu'il n'y a point eu de
Fontainebleau, d'abdication, d'île d'Elbe.
Est-ce 1815? Écrivez qu'il n'y a point eu de Sainte-Hélène.
Vous ne serez pas plus menteur; mais vous serez plus logique, et
après avoir trompé le peuple qui vous lit et qui ne vous contrôle pas,
vous tromperez peut-être la dernière postérité, et vous lui ferez
dire: il y a eu un homme qui est allé avec nos pères provoquer
l'univers entier depuis Saint-Jean-d'Acre, le Caire, Aboukir,
Trafalgar, Lisbonne, Madrid, Rome, Moscou, Eylau, Wagram, Dresde,
Leipzig, Mayence, Paris, Waterloo, et qui n'a jamais été vaincu, et
alors chantez des _Te Deum_ posthumes! car il n'y avait apparemment en
ce temps-là ni Providence qui châtie la démence, ni nations qui
sentent l'injure et qui vengent l'opprimé, ni vicissitudes humaines
qui se retournent contre les iniquités des oppresseurs, ni histoire
qui instruit les rois et les peuples! Voulez-vous, après tant
d'adulation, verser une goutte de vérité populaire dans la mémoire de
vos enfants? ne la cherchez dans aucune de vos histoires, mais dans le
roman vrai d'Erkmann et Chatrian!
Elle n'est plus que là!