XI

Le 15 janvier 1814, deux mois et demi après la bataille de Hanau,

je m'éveillai dans un bon lit, au fond d'une petite chambre bien

chaude; et, regardant les poutres du plafond au-dessus de moi,

puis les petites fenêtres, où le givre étendait ses gerbes

blanches, je me dis: «C'est l'hiver!»--En même temps, j'entendais

comme un bruit de canon qui tonne, et le pétillement du feu sur

un âtre. Au bout de quelques instants, m'étant retourné, je vis

une jeune femme pâle assise près de l'âtre, les mains croisées

sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la

chambre où je venais passer de si beaux dimanches, avant de

partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de

minute en minute, me faisait peur de rêver encore.

Et longtemps je regardai Catherine, qui me paraissait bien

belle; je pensais: «Où donc est la tante Grédel? Comment suis-je

revenu au pays? Est-que Catherine et moi nous sommes mariés! Mon

Dieu! pourvu que ceci ne soit pas un rêve!»

À la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement: «Catherine!»

Alors, elle, tournant la tête, s'écria:

«Joseph... tu me reconnais?

--Oui, lui dis-je en étendant la main.»

Elle s'approcha toute tremblante, et je l'embrassai longtemps.

Nous sanglotions ensemble.

Et comme le canon se remettait à gronder, tout à coup cela me

serra le coeur.

«Qu'est-ce que j'entends, Catherine? demandai-je.

--C'est le canon de Phalsbourg, fît-elle en m'embrassant plus

fort.

--Le canon?

--Oui, la ville est assiégée.

--Phalsbourg?... Les ennemis sont en France!...»

Je ne pus dire un mot de plus... Ainsi tant de souffrances, tant

de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de

bataille, tout cela n'avait abouti qu'à faire envahir notre

patrie!... Durant plus d'une heure, malgré la joie que

j'éprouvais de tenir dans mes bras celle que j'aimais, cette

pensée affreuse ne me quitta pas une seconde, et même

aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me

revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous

autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent: nous

avons vu l'Allemand, le Russe, le Suédois, l'Espagnol, l'Anglais,

maîtres de la France, tenir garnison dans nos villes, prendre

dans nos forteresses ce qui leur convenait, insulter nos

soldats, changer notre drapeau et se partager non-seulement nos

conquêtes depuis 1804, mais encore celles de la

République:--C'était payer cher dix ans de gloire!

Mais ne parlons pas de ces choses, l'avenir les jugera: il dira

qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis nous offraient de nous

laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive

gauche du Rhin jusqu'à Bâle, avec la Savoie et le royaume

d'Italie, et que l'empereur a refusé d'accepter ces

conditions,--qui étaient pourtant très-belles,--parce qu'il

mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la

France!

Pour en revenir à mon histoire, quinze jours après la bataille de

Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blessés et de

malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à

Nancy. Elles s'étendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en

Lorraine.

La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler

ce convoi funèbre; leurs pensées, je n'ai pas besoin de le dire!

Plus de douze cents charrettes étaient passées, je n'étais dans

aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus à la ronde,

regardaient ainsi, le long de la route... Combien retournèrent

chez eux sans avoir trouvé leur enfant!

Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures

à panier du côté de Mayence, au milieu de plusieurs autres

misérables comme moi, les joues creuses, la peau collée sur les

os et mourant de faim.

«C'est lui... c'est Joseph!» criait-elle de loin.

Mais personne ne voulait le croire; il fallut que la tante

Grédel me regardât longtemps pour dire: «Oui, c'est lui!... Qu'on

le sorte de là... C'est notre Joseph!»

Elle me fit transporter dans leur maison, et me veilla jour et

nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours: «De l'eau!

de l'eau!» Personne au village ne croyait que j'en reviendrais;

pourtant le bonheur de respirer l'air du pays et de revoir ceux

que j'aimais me sauva.

C'est environ six mois après, le 15 juillet 1814, que nous fûmes

mariés, Catherine et moi. M. Goulden, qui nous aimait comme ses

enfants, m'avait mis de moitié dans son commerce; nous vivions

tous ensemble dans le même nid: enfin, nous étions les plus

heureux du monde.

Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez

eux d'étape en étape, l'empereur était parti pour l'île d'Elbe,

et le roi Louis XVIII nous avait donné des libertés raisonnables.

C'était encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de

l'amour, le temps du travail et de la paix. On pouvait espérer en

l'avenir, ou pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de

l'économie, arriverait à gagner l'estime des honnêtes gens, à

bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la

conscription sept et même huit ans après avoir gagné.

M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir revenir les

anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens

avaient assez souffert dans les pays étrangers, pour comprendre

qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecter nos droits; il

pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait le bon sens de se

tenir tranquille... mais il se trompait:--les Bourbons étaient

revenus avec leurs vieilles idées, et l'empereur n'attendait que

le moment de prendre sa revanche.

Tout cela devait nous amener encore bien des misères, et je vous

les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait

assez longue pour une fois. Nous resterons donc ici jusqu'à

nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien

fait d'écrire ma campagne de 1813, que cela peut éclairer la

jeunesse sur les vanités de la gloire militaire, et lui montrer

qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le

travail; eh bien! alors, je reprendrai la suite de ces

événements, et je vous raconterai Waterloo!

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 59 / 136 题