Tel est ce livre, tel est cet homme; livre qui contient des scènes
ravissantes; homme qui les écrit comme la nature les compose. Ses
principaux caractères sont la finesse, la vérité, l'étrangeté. Cela ne
s'invente pas, cela se trouve.
M. de Tourgueneff est jeune encore. On ne peut savoir où il
s'arrêtera. Mais quel que soit son âge et son avenir, la Russie
n'avait avant lui rien qui lui ressemblât. C'est le Balzac des forêts
et des déserts.
Ses notes sont simples et fortes comme le mugissement des taureaux
dans les bois, comme le bruit des feuilles dans les tempêtes, comme
l'écho des cascades dans le lointain. Il est mélancolique et sensible
comme la voix de la jeune paysanne russe venant faire ses adieux au
jeune et élégant séducteur qui part le lendemain après l'avoir
trompée, avec son maître, pour ne la revoir jamais. À chaque instant
on se sent une larme au bord de la paupière. Peu de livres m'ont
autant ému et fait rêver que les siens. On n'y sent aucun art; l'art
est dans son oeil qui lui fait tout discerner et dans son âme qui lui
fait tout sentir. C'est le premier regard de la Russie sur elle-même
avec le rouge de la pudeur et la naïveté du premier âge. Une
confession innocente et générale qui dit: Me voilà! Jugez-moi!
Tourgueneff aurait pu prendre la poésie pour langue, lui, admirateur,
selon moi, très-exagéré de Pouskine, cet imitateur pompeux de lord
Byron. Il a bien fait de s'en abstenir, il y a plus de poésie vraie
dans une de ses pages candides que dans les pages retentissantes des
deux ou trois poëtes de Pétersbourg ou de Varsovie qui chantent dans
les salons, ces derniers juges de la poésie sur une terre virginale.
À un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des
scènes vives, courtes, simples et touchantes tout à la fois: les
poëmes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels
que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu à peu aux
longues et patientes oeuvres qui forment la littérature des grandes
nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la
maturité des peuples. Ce sont les _Mille et une nuits de Bagdad_, où
leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont versé le merveilleux de
leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin
du vieux monde; mais les récits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fées
et d'autres enchanteurs que la nature et la vérité. Enchanteurs qui
attachent et ne trompent jamais! La vérité est plus durable que le
prodige. Cette vérité fera la popularité sérieuse de Tourgueneff. Il
est évidemment un de ces écrivains précurseurs des grandes oeuvres que
la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les
romans, elle finira par l'histoire; elle apprend à écrire avant de
penser, et parmi les écrivains actuels de toutes les langues il y en a
bien peu (s'il y en a) qui égalent Tourgueneff en naturel, en
simplicité et en originalité. Notre défaut à nous c'est de ressembler
à tout le monde, son mérite à lui c'est de ne ressembler à personne.
Un peuple littéraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre
intéressant est bien sûr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du
temps.