LE BOIS ET LA STEPPE

Il est fort possible que le lecteur soit lassé de mes récits.

Qu'il se rassure; je me bornerai aux pages qu'il vient de lire;

mais avant de prendre congé de lui, je ne puis m'empêcher

d'ajouter encore quelques remarques sur la chasse.

La chasse au fusil a un singulier attrait par elle-même, _für

sich_, comme on disait autrefois, à l'époque où la philosophie de

Hégel était en faveur. Mais supposons que la chasse ne soit point

de votre goût; vous n'en aimez pas moins la nature, et par

conséquent il est impossible que vous ne nous portiez envie à

nous autres chasseurs... Écoutez!

Connaissez-vous, par exemple, les jouissances que l'on éprouve

lorsqu'on part pour la chasse, avant le lever du soleil, par une

belle journée de printemps? Vous sortez sur le perron..., le ciel

est d'un gris sombre, quelques étoiles brillent çà et là; un

souffle humide s'élève et arrive en courant comme une vague

légère. Entendez-vous le murmure discret et confus de la nuit?...

les arbres bruissent doucement dans les ténèbres. On étend un

tapis sur la téléga, et on place sous vos pieds une boîte

renfermant le samovar. Les chevaux de volée frissonnent,

s'ébrouent et piétinent avec grâce: une paire d'oies blanches

qui viennent de s'éveiller traversent la route lentement et en

silence. Dans le jardin, derrière une haie, ronfle paisiblement

le gardien; au milieu de l'atmosphère refroidie, le moindre son

reste immobile et se soutient longtemps. Vous voilà assis, les

chevaux s'enlèvent, la téléga roule avec fracas... Vous

avancez,--vous passez devant l'église, vous descendez la colline

et prenez à droite, en suivant la digue...; l'étang commence à se

couvrir de vapeurs. Vous avez un peu froid, et vous vous couvrez

la figure avec le collet de votre manteau; le sommeil vous gagne.

Les chevaux traversent à grand bruit les flaques d'eau; le cocher

sifflote sur son siége. Mais vous avez déjà fait quatre ou cinq

verstes... Le ciel rougit à l'horizon, les corneilles s'éveillent

dans les arbres et y voltigent lourdement; des moineaux babillent

autour des meules. L'ombre diminue, la route est plus distincte,

le ciel s'éclaircit, les nuages blanchissent, les champs sont

plus verts. Dans les isba, on aperçoit la flamme rougeâtre des

loutchina; des voix endormies se font entendre dans les cours.

L'aurore s'allume peu à peu; déjà quelques traînées d'or

traversent le ciel et le brouillard se pelotonne dans les ravins;

le chant de l'alouette a retenti, un vent avant-coureur du jour

s'est élevé, et le disque empourpré du soleil se montre

lentement. La lumière se répand comme un torrent, et le coeur

frémit comme un oiseau. Tout respire la fraîcheur et la joie!

Vous promenez les yeux autour de vous. Là-bas, derrière le bois,

paraît un village; plus loin vous en découvrez un autre avec une

église blanche; plus loin encore s'élève sur une montagne un

petit bois de bouleaux; au delà du bois s'étend le marais vers

lequel vous vous dirigez. Allons! mes bons chevaux, vite; au

trot!... il ne nous reste plus à faire que trois petites

verstes. Le soleil monte rapidement; le ciel est pur... le temps

sera beau; un troupeau sort lentement d'un village et se dirige

de votre côté.

Vous achevez de gravir la côte... Quel coup d'oeil magnifique!

une rivière qui coule en serpentant sur une étendue de dix

verstes au moins bleuit à travers le brouillard; de vertes

prairies en bordent le cours; derrière sont des monticules, et

dans le lointain des vanneaux tournoient en criant au-dessus d'un

marais. La vue traverse, comme une flèche, le fluide lumineux

répandu dans les airs, et on découvre distinctement les objets

les plus éloignés... Qu'on respire librement! Que les membres ont

de souplesse! Combien l'homme ranimé par la fraîche haleine du

printemps se sent dispos et plein de vigueur!...

Mais rien n'égale une belle matinée du mois de juillet! un

chasseur seul peut apprécier le bonheur que l'on éprouve à errer

dans les buissons aux premières lueurs de l'aube. La trace de vos

pas se détache en vert sur l'herbe que blanchit la rosée. Vous

écartez le feuillage mouillé d'un buisson, et vous vous sentez

inondé de la chaleur embaumée de la nuit qui s'y trouvait

emprisonnée; l'air est imprégné de la fraîche amertume de

l'absinthe, du parfum mielleux que répandent le blé noir et le

trèfle; dans l'éloignement, un bois de chênes se dresse comme un

mur qu'illumine la lumière empourprée du soleil; il fait encore

frais, mais on pressent déjà l'ardeur du jour. L'air est

tellement embaumé que vous en éprouvez une sorte de vertige. Le

taillis est interminable... Au loin seulement se distinguent çà

et là quelques champs de seigle jaunissant et de minces bandes de

sarrasin rougeâtre. Le bruit d'une téléga se fait entendre;

c'est un paysan qui vient au pas, et il choisit d'avance pour son

cheval un endroit ombragé... Vous échangez le bonjour avec lui,

et à peine l'avez-vous dépassé que le son métallique de la faux

qu'il aiguise frappe vos oreilles. Le soleil monte toujours;

l'herbe sèche rapidement, et déjà la chaleur commence à se faire

sentir. Une heure, deux heures se passent... Le ciel est plus

foncé à ses bords: l'air est immobile et comme embrasé.--Frère,

où peut-on se désaltérer?--demandez-vous à un faucheur.--Là-bas

dans le ravin, il y a une source.--Vous gagnez le fond du ravin

en traversant un épais taillis de noisetiers, qu'enlacent des

plantes grimpantes. Le paysan ne vous a point trompé, une source

se cache au fond du ravin: un buisson de chêne étale avidement

au-dessus de l'eau ses branches feuillues, de grosses bulles

d'argent se détachent du lit de mousse fine et veloutée qui en

tapisse le fond, et montent en se balançant à la surface. Vous

vous étendez au bord, votre soif est apaisée, mais la paresse

l'emporte et vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de

tous côtés est imprégnée d'une fraîcheur odorante; vous la

respirez avec délices, et les buissons qui couvrent le flanc du

ravin, devant vous, semblent jaunir à l'ardeur du soleil. Mais

qu'est-ce? Un vent subit passe sur la campagne; l'air semble

s'ébranler; ne serait-ce point le tonnerre. Vous sortez du

ravin... Le ciel prend à l'horizon une teinte de plomb. Est-ce la

chaleur qui épaissit l'air, ou bien un orage qui se prépare?

Voilà qu'un éclair brille dans le lointain: c'est un orage. Le

soleil est toujours éclatant; on peut encore chasser. Mais le

nuage grandit à vue d'oeil.... il s'allonge par-devant et

s'avance comme une voûte. L'herbe, les buissons, tout s'obscurcit

soudainement... Vite! n'est-ce pas un hangar qui s'élève

là-bas?... Vite!... Vous y arrivez en courant: vous entrez...

Quelle pluie! quels éclairs! Le chaume du toit laisse pénétrer la

pluie çà et là, et elle humecte le foin odorant... Mais le soleil

reparaît, l'orage s'est dissipé, et vous quittez la grange. Ah!

comme tout étincelle gaiement autour de vous! comme l'air est

frais et limpide! comme elle est douce l'odeur des fraises et des

champignons...

Voici que le jour baisse. Le crépuscule du soir éclaire la moitié

du ciel comme un vaste incendie. Le soleil se couche. Autour de

vous, l'air paraît transparent comme le cristal: mais dans le

lointain, vous voyez descendre mollement des vapeurs qui semblent

encore chaudes; la rosée se répand; les plaines, qu'inondaient

peu d'heures avant les flots dorés du jour, revêtent une teinte

rose; les arbres, les buissons, les hautes meules de foin

projettent des ombres qui s'allongent de plus en plus... Le

soleil a disparu; une étoile s'allume et tremble au milieu de la

mer de feu qui embrase le couchant... Mais cet océan enflammé

commence à pâlir; le ciel bleuit; les ombres se confondent, la

nuit vient. Il est temps de regagner son gîte, le village, l'isba

où vous comptez coucher. Le fusil sur l'épaule, vous marchez d'un

pas rapide, fussiez-vous accablé de fatigue... Mais l'obscurité

augmente rapidement; vous n'y voyez plus à vingt pas; les chiens

blancs même se détachent à peine au milieu des ténèbres.

Au-dessus d'un amas de noirs buissons, la couleur du ciel

s'éclaircit un peu... Serait-ce un incendie?--Non; c'est la lune

qui se lève.--Mais bientôt, sur votre droite vous découvrez les

feux d'un village... Voici votre isba. Vous y distinguez, par la

fenêtre, une table couverte d'une nappe, une lumière; c'est le

souper qui attend.

Un autre jour, vous faites atteler un drochki léger et vous vous

rendez dans les bois pour chasser la gelinotte. Qu'il est

agréable de s'engager dans une route étroite, que bordent comme

un mur des champs de seigle en pleine croissance! Des épis

viennent vous frapper doucement la figure, les bluets

s'accrochent à vos pieds, les cailles crient autour de vous, le

cheval trottine paisiblement. Voici le bois avec son ombre et son

silence. Les cimes des hauts trembles murmurent au-dessus de

votre tête; les longues branches pendantes des bouleaux se

balancent à peine; le chêne majestueux se dresse comme un

vigoureux athlète, à côté de l'élégant tilleul. Vous suivez un

sentier émaillé d'ombre et de verdure; de grosses mouches jaunes

se tiennent immobiles dans l'air et disparaissent subitement; des

moucherons s'agitent par essaims qui semblent clairs à l'ombre et

noirs au soleil; les oiseaux chantent paisiblement. Que la voix

argentine de la fauvette se marie bien au parfum du muguet!

Allons, enfonçons-nous dans le bois,... le fourré s'épaissit...

un calme indéfinissable gagne doucement tout votre être. Mais à

un léger souffle de vent, les cimes des arbres s'agitent, et ce

bruit rappelle, à s'y méprendre, celui d'une cascade... Des

herbes élancées croissent çà et là sur le lit de feuilles fanées

qui sont tombées l'année dernière; des champignons se dressent

séparément coiffés de leurs chapeaux. Un lièvre part tout à coup

à quelque distance de vous..., les chiens s'élancent à sa

poursuite avec des aboiements sonores...

Et que cette forêt est belle à la fin de l'automne, lorsque les

bécasses arrivent! Jamais la bécasse ne se tient dans le fourré,

il faut l'aller chercher sur la lisière du bois. Il ne fait point

de vent; mais il n'y a pas non plus de soleil, d'ombre, de

mouvement, ni même de bruit; une odeur vineuse, particulière à

l'automne, est répandue dans la campagne; un brouillard

transparent se tient immobile au-dessus des champs qui jaunissent

dans le lointain. On aperçoit des arbres se dessinant sur un ciel

pâle, d'un blanc laiteux; quelques feuilles dorées pendent encore

çà et là sur les branches nues des tilleuls. La terre humide

semble élastique sous le pied; les herbes hautes et desséchées ne

bougent pas, et de longs fils étincellent sur l'herbe décolorée.

On respire librement, mais un trouble étrange vous agite. Pendant

que vous suivez la lisière du bois, les yeux fixés sur votre

chien, le souvenir des personnes que vous aimez, tant mortes que

vivantes, vous revient à l'esprit; des impressions depuis

longtemps oubliées se raniment soudainement; l'imagination

voltige et plane comme un oiseau et vous croyez voir toutes les

images que vous évoquez ainsi. Votre coeur se met à battre

soudainement avec force; vous vous élancez avec passion vers

l'avenir ou vous vous perdez entièrement dans le passé. Toute

votre vie se déroule alors à vos yeux; l'homme se possède

complétement, il semble ressaisir tout son passé, tous ses

sentiments, toutes les forces de son âme, et rien dans la nature

environnante ne vient troubler ces rêveries; point de soleil,

point de vent, aucun bruit...

Et un jour d'automne, par un temps clair, un peu froid, lorsqu'il

a gelé le matin et que les bouleaux argentés, semblables aux

arbres dont parlent les contes des fées, sont couverts de rameaux

d'or; lorsque le soleil est bas et que ses rayons n'ont plus de

force, mais étincellent encore plus vivement qu'en été! Un petit

bois de tremble, entièrement dépouillé de feuilles et inondé de

lumière, semble tout joyeux de sa nudité; la gelée blanchit

encore le fond de la vallée, et un vent frais soulève légèrement

et chasse devant lui les feuilles desséchées qui couvrent le

sol; de longues vagues bleues courent gaiement sur la rivière et

balancent doucement les oies et les canards dispersés à sa

surface; le vent vous apporte le bruit d'un moulin à demi caché

par des saules, et au-dessus duquel des pigeons de toutes

couleurs tournoient rapidement dans les airs...

Les jours brumeux d'été ont aussi leurs beautés, mais les

chasseurs ne les aiment point. Impossible de tirer ces jours-là;

une pièce de gibier qui se lève sous vos pieds disparaît presque

aussitôt au milieu des ténèbres blanchâtres et immobiles que

répand le brouillard. Mais comme tout est tranquille et

silencieux autour de vous! Tout est réveillé et tout se tait.

Vous passez devant un arbre; aucune de ses feuilles ne bouge; il

semble goûter le repos avec délices. Une ligne noire se distingue

au milieu de la vapeur qui est uniformément répandue dans les

airs... Vous la prenez pour un rideau de bois; vous approchez, et

le bois se change en une bande d'absinthe qui se dresse entre

deux champs. Au-dessus de votre tête, autour de vous, le

brouillard s'étend de tous côtés... Mais un léger souffle de vent

se fait sentir; un coin du ciel, d'un bleu pâle, se montre

confusément à travers la brume raréfiée qui se met en mouvement

et semble flotter comme de la fumée; un éclatant rayon de soleil

perce, inonde les champs, frappe la forêt...; puis, tout

s'obscurcit de nouveau. Ces alternatives se répètent souvent;

mais comme le temps devient serein et magnifique, lorsque la

lumière, ayant triomphé définitivement dans cette lutte, les

derniers flots du brouillard échauffé, tantôt se rapprochent et

s'étendent comme une nappe, tantôt s'enroulent et s'évaporent

dans les profondeurs lumineuses d'un ciel d'azur...

Mais vous voici en route pour une partie éloignée de la steppe.

Après avoir fait près de dix verstes en suivant les chemins de

traverse, vous arrivez à la grande route. Vous dépassez de longs

convois de charrettes, vous laissez derrière vous des auberges

sous les auvents desquels fument des samovar, et dont les portes

cochères, grandes ouvertes, laissent plonger vos regards jusqu'au

fond des cours garnies de puits; les villages, les longues et

vertes chènevières se succèdent; vous marchez ainsi longtemps,

longtemps... Les pies voltigent sur les saules qui bordent la

route; des paysannes, armées de longs râteaux, traversent les

champs; un piéton en vieux kaftane de nankin, un havresac sur le

dos, chemine d'un pas fatigué; une lourde voiture de seigneur,

attelée de six chevaux efflanqués et fourbus, vient lentement à

votre rencontre; elle passe et vous apercevez le coin d'un

coussin qui sort de la portière, et derrière, sur un sac entouré

de nattes, attachées avec des cordes, se tient cramponné un

laquais en redingote et couvert de boue jusqu'aux sourcils. Voici

la ville du district avec ses maisonnettes de bois inclinées sur

leurs fondements, ses haies sans fin, ses maisons de marchands

construites en briques et inhabitées, son vieux pont jeté sur un

profond ravin... En avant! en avant!... La steppe commence.

Quelle vue on découvre du haut de cette montagne! Au milieu de la

plaine, des mamelons écrasés, labourés et ensemencés du haut en

bas, ressemblent à d'énormes vagues affaissées sur elles-mêmes;

des ravins, aux flancs couverts de buissons, serpentent entre ces

hauteurs; de petits bois sont dispersés çà et là comme des îles,

et des sentiers étroits courent d'un village à l'autre; quelques

églises blanches et élancées paraissent dans le lointain; une

petite rivière, bordée de buissons, serpente au milieu de la

plaine, et son cours est interrompu de distance en distance par

des digues; quelques outardes rangées en file se tiennent

immobiles dans un champ éloigné; une vieille maison seigneuriale,

entourée de ses dépendances et de jardins fruitiers, est comme

blottie au bord d'un petit étang; mais vous avancez toujours. Les

mamelons s'abaissent de plus en plus, et la campagne est presque

entièrement dégarnie d'arbres. La voilà enfin, la vraie steppe,

immense, sans limites!

Et en hiver, la chasse au lièvre sur les monticules de neige!

L'air que l'on respire est glacial, l'éclat de la surface

scintillante qui s'étend de tous côtés vous fait involontairement

cligner les yeux, et vous les reposez avec bonheur sur le ciel

vert qui surmonte les bois rougeâtres. Et les premières journées

du printemps, lorsque tout brille et s'écroule! Au milieu de

l'épaisse vapeur que répand la neige fondue, on respire déjà le

parfum de la terre réchauffée, et, sur les points où les rayons

obliques du soleil l'ont mise à découvert, les alouettes chantent

en toute confiance, tandis que les torrents, couverts d'écume, se

précipitent avec un joyeux mugissement de ravin en ravin...

Mais il est temps de finir. Je viens de parler du printemps, et

ce souvenir est venu s'offrir à moi fort à propos: au printemps,

on se quitte avec moins de regret; au printemps, les heureux même

se sentent attirés vers les régions lointaines... Adieu, chers

lecteurs, je vous souhaite un bonheur inaltérable.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 16 / 136 题