VII

Il s'arrête un soir à la chasse dans l'auberge de paysans d'un pauvre

village des steppes. Il en décrit l'apparence et les convives; trois

chanteurs luttent ensemble; un entrepreneur de bâtiments, un turc, et

un chantre nomade nommé _Iakof_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je reprends mon récit, que j'avais interrompu au moment

où l'entrepreneur s'était avancé au milieu de la chambre. Il

ferma un peu les yeux, et commença à chanter d'une voix de

fausset qui était assez agréable, quoiqu'elle ne fût point

très-pure. Il en jouait avec plaisir, et passait alternativement

des notes les plus aiguës aux plus basses: mais il s'arrêtait de

préférence aux premières, qu'il s'efforçait de soutenir avec une

étonnante flexibilité de gosier. Parfois il s'interrompait

brusquement et reprenait tout à coup avec une ardeur entraînante.

Ses modulations étaient très-hardies, et quelquefois il changeait

de ton d'une façon très-originale; un connaisseur l'aurait

écouté avec plaisir, et un Allemand l'aurait trouvé

insupportable. C'était un ténor léger, un _tenore di grazia_ en

kaftane russe. Il ajoutait tant d'ornements aux paroles de la

chanson qu'il avait choisie, que j'eus beaucoup de peine à en

saisir quelques mots et entre autres ceux-ci:

Je labourerai, ma belle,

Un petit coin de terre;

J'y planterai, ma belle,

De petites fleurs rouges.

Les assistants l'écoutaient avec beaucoup d'attention. Il

n'ignorait pas qu'il avait affaire à des gens entendus, et c'est

pourquoi il cherchait à déployer tout son savoir-faire. On s'y

connaît en fait de chant dans notre province, et le village de

Sergievsk, situé sur la grande route d'Orel, est renommé dans

tout l'empire pour le mérite de ses chanteurs. L'entrepreneur

s'évertua longtemps avant de toucher son auditoire; il n'était

point encouragé, soutenu par les assistants; mais tout à coup

l'habileté avec laquelle le chanteur venait de changer de ton

éveilla un sourire de satisfaction sur la figure de Diki-Barine,

et Obaldouï ne put retenir un cri d'admiration. Ce sentiment

gagna tous les autres paysans; ils commencèrent à donner de temps

en temps des marques d'approbation à demi-voix:--Bien! Monte

toujours, gaillard! Allons! courage, aspic! Allons donc! chien

que tu es! Chauffe toujours ou qu'Hérode perde ton âme!

etc.--Nikolaï Ivanovitch, assis dans son comptoir, balançait la

tête en signe de satisfaction. Obaldouï battait la mesure des

pieds et remuait les épaules en cadence. Quand à Iakof, ses yeux

brillaient comme des charbons ardents: il tremblait de tous ses

membres comme une feuille, et un sourire inquiet agitait ses

lèvres. Diki-Barine était le seul dont la figure restât

impassible; il se tenait toujours immobile. Cependant ses yeux

arrêtés sur l'entrepreneur étaient un peu moins durs; mais sa

bouche exprimait le dédain, comme d'ordinaire.

Excité par ses encouragements, l'entrepreneur se mit à chanter

avec une telle agilité et à tirer de son gosier des sons si

brillants, que lorsque, complétement exténué par ses efforts, le

visage pâle et inondé de sueur, il rejeta le corps en arrière et

poussa avec effort un dernier cri,--tout l'auditoire y répondit

par une exclamation frénétique. Obaldouï lui sauta au cou et

l'embrassa avec tant de force de ses longs bras osseux qu'il

faillit l'étouffer; la grosse figure de Nikolaï Ivanovitch se

couvrit d'une rougeur juvénile, et Iakof s'écria comme un

fou:--Ah! le gaillard! comme il nous a chanté ça!--Mon voisin, le

paysan à la souquenille, frappa la table du poing en disant: Ah!

c'est bien! que le diable m'emporte, c'est vraiment bien!--et il

cracha par terre d'un air décidé.

--Ah! frère! tu nous as fait plaisir,--cria Obaldouï sans lâcher

l'entrepreneur tout épuisé.--Oui, vraiment, tu nous as fait

plaisir. Tu as gagné, frère, tu as gagné! Je t'en félicite, la

chopine t'appartient. Iachka n'est pas de ta force. Oui; c'est

moi qui le dis, tu peux m'en croire. Et il se remit à presser

l'entrepreneur sur son sein.

--Lâche-le donc, enragé que tu es,--lui dit Morgatch avec

dépit,--laisse-le s'asseoir sur le banc; ne vois-tu pas qu'il est

fatigué? Quelle buse tu fais! oui, vraiment. Tu t'es collé à lui

comme une feuille mouillée.

--Eh bien! soit; qu'il aille s'asseoir. Moi, je vais boire à sa

santé,--lui répondit Obaldouï; et il se dirigea vers le

comptoir.--À ton compte, frère,--ajouta-t-il en s'adressant à

l'entrepreneur.

Celui-ci fit un geste d'assentiment, s'assit sur le banc, tira de

son bonnet un essuie-mains et s'en essuya le front. Quand à

Obaldouï, il s'empressa d'avaler un verre d'eau-de-vie: puis,

suivant l'usage des ivrognes de profession, il poussa un

gémissement rauque, et une expression de mélancolie se répandit

sur ses traits.

--Tu chantes bien, frère, très-bien, dit Nikolaï Ivanovitch d'un

air aimable.--À ton tour Iachka, et surtout n'aie point peur.

Nous allons voir qui l'emportera. L'entrepreneur chante vraiment

bien.

--Fort bien,--ajouta la femme de Nikolaï Ivanovitch, et elle

regarda Iakof en souriant.

--Ah! oui! ah!--dit à voix basse mon voisin.

--Ah! tête carrée de _Polekha_[26]!--s'écria tout à coup Obaldouï

en s'approchant de ce dernier, et il se mit à sauter et à rire en

le montrant du doigt.--Polekha! Polekha! Ah! _Badi_[27]!

qu'est-ce qui t'amène?

[Note 26: On donne ce nom aux habitants d'une contrée boisée

qui commence aux districts de Bolkof et de Jisdra. Ils sont

renommés pour leur entêtement.]

[Note 27: Expression particulière à cette population.]

Le pauvre paysan se troubla, et il se disposait déjà à sortir du

cabaret, lorsque la voix retentissante de Diki-Barine se fit

entendre.

--Insupportable bête!--dit-il en grinçant les dents.

--Je ne fais rien...--balbutia Obaldouï.--Oui... c'est

seulement...

--Allons! bien; tais-toi!--lui répondit Diki-Barine.--Iakof,

commence.

--Je ne sais, frère,--dit celui-ci en portant la main à la

gorge,--oui! hem!... je ne sais ce que je sens là, mais...

--Allons!--reprit Diki-Barine.--N'as-tu pas honte d'avoir peur?

Commence! Chante comme Dieu te l'accordera.--Et il reprit

l'attitude attentive qu'il avait gardée en écoutant

l'entrepreneur.

Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, Iakof

regarda autour de lui et se couvrit la figure avec la main. Tous

les assistants arrêtèrent les yeux sur lui, et la physionomie de

l'entrepreneur, qui n'avait exprimé jusque-là que la confiance et

la satisfaction, laissa percer une agitation secrète. Il s'appuya

contre le mur, les mains posées sur le banc, comme au

commencement de la séance, mais il ne balançait plus les jambes.

Lorsque Iakof se découvrit la figure, il était pâle comme un

mort, et ses yeux étaient presque entièrement fermés. Il poussa

un profond soupir et commença... Le premier son qu'il articula

était faible, tremblant; on eût dit qu'il ne sortait pas de sa

poitrine; il semblait un écho lointain, et produisit une

impression étrange. Tous les assistants se regardèrent, et la

femme de Nikolaï Ivanovitch se redressa. Le son qui suivit était

plus ferme et plus prolongé, mais il était encore frémissant

comme la dernière vibration d'une corde fortement tendue et

touchée par une main hardie. Sa voix ne tarda pas à se

développer, et il entonna une chanson mélancolique. «Plus d'un

sentier traverse la plaine.» Ces paroles produisirent une émotion

générale. Pour ma part, j'avais rarement entendu une voix plus

touchante; elle était, il est vrai, un peu fêlée, et je lui

trouvai même une langueur maladive, mais elle exprimait en même

temps la passion, l'insouciance de la jeunesse et une vigueur

mêlée de tendresse dont l'effet était irrésistible. C'était bien

là un chant russe, un chant qui allait droit au coeur. Iakof

s'animait de plus en plus; complétement maître de lui-même, il

s'abandonnait entièrement à l'inspiration qui l'envahissait. Sa

voix ne tremblait plus; elle n'accusait plus que l'émotion de la

passion, cette émotion qui se communique si rapidement aux

auditeurs. Étant un soir, au moment de la marée montante, sur les

bords de la mer, dont le murmure devenait de plus en plus

distinct, j'aperçus une mouette immobile sur la plage; elle

tenait son blanc poitrail tourné du côté de la mer empourprée, et

ouvrant de temps en temps ses énormes ailes, semblait saluer et

les flots qui s'avançaient et le disque du soleil... J'y songeai

en ce moment. Iakof semblait avoir complétement oublié son rival

et tous ceux qui l'entouraient, mais il était évidemment

encouragé par notre silence et l'attention passionnée que nous

lui prêtions. Il chantait, et chacune des notes qu'il nous jetait

avait je ne sais quoi de national et de vaste, comme les horizons

de nos steppes immenses. Je sentais que mes yeux commençaient à

se remplir de larmes, lorsque tout à coup des sanglots étouffés

frappèrent mes oreilles... Je me retournai... C'était la femme du

cabaretier qui pleurait le front appuyé contre la fenêtre. Iakof

jeta les yeux de son côté, et à partir de ce moment, le timbre de

sa voix acquit une force, une douceur encore plus entraînante.

Nikolaï Ivanovitch baissa la tête. Morgatch se détourna; Obaldouï

se tenait tout attendri, la bouche ouverte. Le paysan à la

souquenille se blottit dans le coin en secouant la tête et en

murmurant des paroles inintelligibles. Diki-Barine fronça les

sourcils, et une larme sillonna sa joue bronzée; l'entrepreneur

appuya son front contre son poing, et resta immobile... Je ne

sais comment cette émotion générale aurait fini si Iakof ne

s'était tout à coup arrêté au milieu d'une note élevée. On eût

dit que sa voix s'était brisée. Personne n'ouvrit la bouche;

chacun restait immobile; on semblait attendre qu'il reprît son

chant; mais il ouvrit les yeux, et, comme surpris de notre

silence, il parcourut la chambre d'un regard inquiet. Il comprit

bientôt que la victoire lui appartenait...

--Iachka,--dit Diki-Barine en appuyant la main sur son épaule, et

il se tut.

Aucun d'entre nous n'avait encore bougé. L'entrepreneur fut le

premier qui se leva; il s'approcha de Iakof.--Tu... c'est

toi,--lui dit-il avec effort,--qui as gagné,--et il sortit

brusquement du cabaret.

À peine eut-il disparu que le charme sous lequel nous étions se

dissipa: nous commençâmes à parler gaiement entre nous. Obaldouï

fit un saut en ricanant et en agitant les bras comme un moulin à

vent, Morgatch se dirigea vers Iakof en boitant, et se mit a

l'embrasser. Nikolaï Ivanovitch se leva et déclara solennellement

qu'il offrait à l'assemblée une seconde chopine. Diki-Barine

souriait, et son sourire avait une douceur qui contrastait

étrangement avec l'expression habituelle de sa physionomie. Quant

à mon voisin le paysan, il s'essuyait les yeux, les joues et la

barbe avec les manches de sa souquenille, et répétait sans cesse

dans son coin:--C'est beau! Oui, que je sois le fils d'une

chienne, si ce n'est pas beau!--La femme de Nikolaï Ivanovitch

était cramoisie: elle se leva vivement et sortit. Iakof jouissait

de son triomphe comme un enfant; il était devenu méconnaissable:

ses yeux étincelaient de bonheur. On le traîna vers le comptoir;

il appela le paysan à la souquenille, envoya chercher

l'entrepreneur par l'enfant du cabaretier, mais celui-ci ne le

trouva pas. On se mit à boire.--Tu nous chanteras encore quelque

chose,--répétait sans cesse Obaldouï en levant les bras.--Tu

chanteras jusqu'au soir...

Je sortis après avoir jeté une dernière fois les yeux sur Iakof.

Je ne voulus point demeurer plus longtemps, dans la crainte de

perdre une partie des douces impressions que je venais de

ressentir. Mais la chaleur était encore excessive; elle semblait

avoir embrasé l'atmosphère, et on croyait distinguer à travers

une poussière fine et noirâtre des milliers de petits points

lumineux qui se détachaient en tournoyant sur l'azur foncé du

ciel. Aucun bruit ne se faisait entendre, et ce silence avait

quelque chose de navrant; la nature semblait tombée dans une

sorte d'accablement. Je gagnai un hangar et m'étendis sur un lit

d'herbe fraîchement coupée, mais déjà desséchée. Je fus longtemps

avant de m'endormir; j'entendais toujours la voix mélodieuse de

Iakof... Mais la fatigue et la chaleur finirent par l'emporter:

je m'endormis d'un profond sommeil. Lorsque je me réveillai, il

faisait déjà nuit; la rosée qui tombait avait mouillé le foin, et

il répandait une odeur assez forte; quelques étoiles brillaient

faiblement à travers les branches du toit sous lequel je

reposais. Je me levai; les dernières lueurs du crépuscule

s'éteignaient à l'horizon, et pourtant le feu du jour se faisait

encore sentir au milieu de la fraîcheur de la nuit; la poitrine

était encore oppressée; on cherchait à respirer un souffle de

vent. Mais le temps était calme et aucun nuage ne ternissait le

ciel d'un bleu sombre quoique transparent; des myriades d'étoiles

à peine visibles scintillaient faiblement sur sa voûte immense.

Quelques feux brillaient dans le village; un bruit confus, au

milieu duquel je crus distinguer la voix de Iakof, frappa mon

oreille; il venait du cabaret, dont la fenêtre était vivement

éclairée. Des rires bruyants s'y élevaient aussi par moment. Je

m'approchai de la fenêtre et y appuyai mon front. Un spectacle

animé, mais peu agréable, s'offrit à ma vue. Tous les paysans, y

compris Iakof, étaient ivres. Ce dernier, qui était assis sur un

banc, la poitrine nue, chantait d'une voix enrouée une sorte de

ronde en s'accompagnant d'une guitare dont il pinçait les cordes

avec nonchalance. Ses cheveux trempés de sueur tombaient en

désordre, et sa figure était d'une pâleur effrayante. Au milieu

de la chambre, Obaldouï, dont les membres semblaient disloqués,

dansait en chemise devant le paysan à la souquenille grise.

Celui-ci essayait de l'imiter, mais ses jambes commençaient à

faiblir; il levait de temps en temps la main d'un air résolu et

avec un sourire hébété. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait

parvenir à soulever ses paupières alourdies; elles retombaient à

tout instant sur ses petits yeux avinés. Enfin, il était arrivé

au dernier terme de l'ivresse; il se trouvait dans cet état

heureux qui fait dire aux passants: «Tu es joli, frère!» Morgatch

était rouge comme une écrevisse; il avait les narines dilatées et

souriait malicieusement dans un coin. Nikolaï Ivanovitch était le

seul qui, en sa qualité de cabaretier, eût conservé son

sang-froid. Quelques nouveaux personnages se trouvaient aussi

dans la chambre; mais Diki-Barine n'y était plus.

Je quittai la fenêtre et descendis rapidement la hauteur sur

laquelle est situé le village. Au pied de cette élévation s'étend

une vaste plaine; les flots de brouillard qui l'inondaient

l'agrandissaient encore, et elle semblait se confondre avec le

ciel. Je marchais en silence, lorsque la voix perçante d'un

enfant s'éleva dans le lointain.--Antropka! Antropka... a...

a...--criait l'enfant d'un ton plaintif et en traînant à perte

d'haleine la dernière syllabe. Puis, il s'arrêta; mais il

recommença bientôt. Sa voix retentissait au milieu de la nuit,

qu'aucun souffle n'animait. Il s'obstina à répéter plus de trente

fois le nom d'Antropka sans obtenir de réponse. Mais, tout à

coup, on lui répondit à l'extrémité de la plaine, et d'une voix

qui semblait venir de l'autre monde:--Quoi... oi... oi...

oi...?--L'enfant reprit aussitôt, mais avec une joie

maligne:--Arrive ici, diable, loup-garou... ou...--Pourquoi....

oi... oi... oi...?--lui demanda-t-on après un moment de

silence.--Parce que le père veut te donner une fessée... ée...

ée... ée...--reprit vivement l'enfant. On ne lui répondit plus,

et il se remit à appeler de plus belle; mais ses cris devenaient

moins distincts. Je tournai le coin d'un bois qui précède mon

village, à quatre verstes de Kolotovka. L'obscurité était

profonde; le nom d'Antropka s'élevait toujours faiblement dans la

plaine.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 14 / 136 题