[Note 18: On appelle ainsi, en Russie, un homme taciturne,
et qui vit seul.]
Je revenais de la chasse seul, en _drochki_[19]; j'avais encore
huit verstes à faire pour arriver chez moi; ma bonne jument,
trotteuse infatigable, courait fièrement sur la grande route
poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et
jetait un hennissement étouffé; mon chien, harassé de fatigue,
suivait de près, et ne s'écartait point d'un pas: on eût dit
qu'il était attaché aux roues. L'orage approchait. En face de
moi, un nuage énorme et aux reflets lilas s'élevait au-dessus du
bois; des nuées grisâtres couraient rapidement à ma rencontre; le
feuillage des saules commençait à s'agiter en murmurant. La
chaleur jusqu'alors étouffante tomba soudainement, et l'air
devint froid et humide; les ombres épaississaient de plus en
plus. Je donnai un coup de rêne à mon cheval, descendis dans le
ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui
était à sec, et dont les bords étaient garnis de broussailles,
gravis la côte opposée, et entrai dans le bois. La route que
j'avais prise traversait en serpentant un épais taillis de
noisetiers, et l'obscurité y était déjà profonde; j'avançais
presque au hasard. Mon drochki heurtait à tout moment contre les
racines noueuses des chênes centenaires et des tilleuls, et
s'engageait dans les ornières profondes qu'avaient creusées les
roues des charrettes; mon cheval commençait à broncher. Un vent
violent s'éleva tout à coup et s'engouffra dans le bois en
mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit
entendre dans le feuillage, un éclair sillonna le ciel et fut
suivi de près par le roulement du tonnerre. La pluie tomba
bientôt par torrents. Je ralentis ma course, et fus même bientôt
obligé de m'arrêter: mon cheval enfonçait dans la boue et je n'y
voyais plus à deux pas devant moi. Je parvins cependant à
m'abriter tant bien que mal sous un épais buisson. Courbé en deux
et la tête enfoncée dans mon manteau, j'attendais patiemment la
fin de l'orage, lorsque à la lueur d'un éclair une forme élevée
apparut à mes yeux sur la route, et comme je continuais à
regarder de ce côté, elle se dressa devant moi, près du drochki,
comme si elle sortait de terre.
[Note 19: Équipage découvert, à quatre roues très-légères.]
--Qui es tu? me demanda une voix retentissante.
--Et toi-même, qui es-tu?
--Je suis le forestier.
Je lui dis mon nom.
--Ah! je vous connais! Vous allez à la maison?
--Oui; mais entends-tu l'orage?
--Il est fort, me répondit l'apparition.
Mais au même instant un éclair blafard illumina la route, et je
pus voir distinctement celui qui m'avait abordé ainsi; cette
lueur soudaine fut suivie presque immédiatement d'un violent coup
de tonnerre, et la pluie redoubla.
--Ça ne finira pas de sitôt, reprit le forestier.
--Que faire?
--Je vais, si vous voulez, vous conduire dans mon _isba_[20], me
dit le forestier d'un ton brusque.
[Note 20: Maison des paysans russes. Elles sont construites
en bois et se composent d'un simple rez-de-chaussée.]
--Tu me rendras service.
--Veuillez rester assis.
Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la
bride, il le fit avancer. Nous nous mîmes en route. Je me
cramponnai au coussin du drochki qui se balançait comme le fait
un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre
jument s'enfonçait dans la boue, glissait et bronchait à tout
moment; le forestier marchait en tête, tantôt à droite, tantôt à
gauche du brancard, et s'avançait dans l'ombre comme un spectre.
Après m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon
conducteur s'arrêta.
--Nous voici chez moi, maître, me dit-il avec calme.
Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent à
aboyer en choeur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai à
la lueur des éclairs une petite isba située au milieu d'un vaste
emplacement entouré d'une haie en branches. Une des étroites
fenêtres de ce lieu était faiblement éclairée. Le forestier
conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa à la porte.
--Voilà! voilà! cria une petite voix; puis un piétinement de
pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille
de douze ans tout au plus, en chemise écourtée et retenue à la
taille par une lisière, parut, une lanterne à la main, sur le
seuil de la porte.
--Éclaire au maître, lui dit mon hôte, et moi je vais faire
entrer votre drochki sous le hangar.
La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je
la suivis.
L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci
avait une assez triste apparence; elle était basse, enfumée,
dégarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le
paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe
déchiré pendait au mur: plus loin, sur le banc, était couché un
fusil, et un tas de chiffons étaient amoncelés dans un coin. Deux
grands pots placés près du poêle complétaient cet ameublement
qu'éclairait la lueur vacillante d'une _loutchina_[21] qui
brûlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau
fixé à l'extrémité d'une longue gaule. La petite fille éteignit
la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit à balancer le
berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la
loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle
qu'elle offrait m'affecta profondément: rien de plus triste que
l'intérieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui
était couché dans le berceau respirait péniblement.
[Note 21: Éclat de bois de sapin dont se servent les paysans
russes pour éclairer leurs chaumières.]
--Tu es donc seule ici? demandai-je à la petite fille.
--Oui, je suis seule, me répondit-elle d'une voix faible et
craintive.
--Tu es la fille du forestier?
--Oui, me dit-elle en balbutiant.
La porte s'ouvrit en criant, et le forestier ayant baissé la tête
pour en franchir le seuil, entra dans la chambre. Il prit la
lanterne qui était posée à terre et s'approcha de la table pour
allumer un bout de chandelle qui s'y trouvait.
--Vous n'êtes probablement pas accoutumé aux loutchina? me dit-il
en rejetant ses cheveux en arrière.
Je l'examinai attentivement, et son extérieur me frappa. C'était
un homme d'une taille élevée, carré des épaules, et bâti comme on
en voit peu. Les muscles saillants de sa poitrine et de ses bras
robustes se dessinaient sous les plis de sa grosse chemise qui
ruisselait d'eau. Une barbe épaisse et noire couvrait tout le bas
de sa figure mâle et sévère; ses yeux bruns et peu ouverts, mais
au regard fixe et hardi, étaient ombragés par des sourcils bien
formés et qui se touchaient presque. Il s'arrêta devant moi, les
deux mains posées sur les hanches.
Je le remerciai et lui demandai son nom.
--Je m'appelle Foma, me répondit-il, et on m'a surnommé Birouk.
--Ah! tu es Birouk?
Je le regardai avec un redoublement d'attention. J'avais souvent
entendu parler du forestier Birouk à mon Jermolaï et à d'autres
habitants du pays: les paysans le craignaient comme le feu.
Jamais homme, disaient-ils, n'avait rempli avec autant de
vigilance les fonctions qui lui étaient confiées; il ne laissait
pas soustraire le moindre fagot: à toute heure du jour, et même
au milieu de la nuit, il tombait sur vous à l'improviste comme
une bourrasque de neige, et il n'y avait point à lui tenir tête;
il était fort et agile comme le diable. Pas moyen d'ailleurs de
le corrompre: ni l'eau-de-vie, ni l'argent n'avaient prise sur
lui; il ne se laissait séduire par rien. Déjà bien des fois on
avait charitablement essayé de l'envoyer dans l'autre monde:
mais il ne s'était pas laissé faire.
Telle était la réputation de Birouk parmi les paysans du
voisinage.
--C'est donc toi qui es Birouk?--lui dis-je;--j'ai entendu
souvent parler de toi, frère. On prétend que tu es impitoyable.
--Je fais mon devoir,--me répondit-il d'un ton brusque;--ce n'est
pas tout que de manger le pain du maître, il faut le mériter.
Il prit la hache qui était passée à sa ceinture, s'assit par
terre, et se mit à façonner une loutchina.
--Est-ce que tu n'as pas de femme?--lui demandai-je.
--Non,--me répondit-il en frappant un grand coup de hache...
--Elle est donc morte?
--Non... Oui... elle est morte,--reprit-il, et il se détourna.
Je me tus... Il leva la tête et me regarda.
--Elle a pris la fuite avec un bourgeois qui passait,--me dit-il
en souriant d'un air farouche. À ces mots la petite fille baissa
les yeux. L'enfant se réveilla et se mit à crier. La petite
s'approcha du berceau.--Tiens! prends-le,--lui dit Birouk en lui
tendant un biberon couvert de crasse.--Voilà! elle l'a
abandonné,--continua-t-il à demi-voix en me montrant l'enfant.
Puis, il s'approcha de la porte: mais il s'arrêta et se retourna
de mon côté.
--Vous ne voudrez sans doute pas de notre pain, maître?--me
dit-il,--et nous n'avons que cela...
--Je n'ai pas faim.
--Faites comme bon vous semble. Je vous aurais bien fait chauffer
le samovar, mais je n'ai pas de thé. Je vais aller voir ce que
fait votre cheval.
Il sortit en tirant avec force la porte après lui. Je me mis de
nouveau à examiner l'intérieur de l'isba; il me parut encore plus
triste qu'avant. Cette odeur âcre, qui est particulière aux lieux
où la fumée séjourne, me prenait à la gorge. La petite fille se
tenait immobile et les yeux baissés; de temps en temps seulement,
elle agitait le berceau ou relevait timidement sa chemise sur son
épaule; ses jambes nues pendaient le long de l'escabeau.
--Comment t'appelles-tu?--lui demandai-je.
--Oulita,--me dit-elle, en baissant encore plus son visage
amaigri.
Le forestier rentra et s'assit sur le banc.--L'orage se
calme,--me dit-il après un instant de silence.--Si vous le
désirez, je vais vous conduire hors du bois.
Je me levai.
Birouk prit son fusil et se mit à examiner la batterie.
--Pourquoi le prends-tu?--lui demandai-je.
--On fait des sottises dans le bois... On coupe un arbre dans le
ravin de la Jument.
--Comment peux-tu l'entendre d'ici?
--D'ici, non, mais de la cour.
Nous sortîmes ensemble. La pluie avait entièrement cessé. Un
épais rideau de nuages s'étendait à l'horizon, et de longs
éclairs s'y dessinaient encore par moments; mais au-dessus de
nous le ciel était d'un bleu sombre et de rares étoiles
scintillaient à travers des nuages pluvieux qui fuyaient. On
commençait déjà à distinguer la forme des arbres que le vent et
la pluie venaient de battre avec tant d'acharnement. Nous nous
mîmes à prêter l'oreille. Le forestier ôta son bonnet et baissa
la tête.
--Voi... voilà...--dit-il tout à coup en étendant la main.--Ils
ont choisi une jolie nuit.
J'écoutai en vain: je ne distinguais que le bruit des feuilles.
Birouk sortit mon cheval du hangar.
--Si nous ne nous dépêchons pas,--me dit-il,--je pourrai bien le
manquer.
--Je vais t'accompagner. Y consens-tu?
--Soit,--dit-il en faisant reculer le cheval.
--Nous l'aurons bientôt pris; je vous reconduirai ensuite.
Allons!
Nous partîmes; Birouk marchait en avant, et moi je le suivais de
près. Je ne sais vraiment pas comment il trouvait son chemin au
milieu des arbres et des broussailles, mais il s'avançait d'un
pas rapide, sans hésiter, et ne s'arrêtait de temps en temps que
pour écouter les coups de hache.
--Voyez-vous cela!--dit-il entre ses dents.
--Entendez-vous? entendez-vous maintenant?
--De quel côté?
Le forestier haussa les épaules. Nous nous engageâmes dans le
ravin; lorsque nous fûmes à l'abri du vent, je commençai à
entendre très-distinctement le bruit d'une hache. Birouk me
regarda en faisant un signe de tête. Nous continuâmes à nous
avancer en marchant au milieu des fougères et des orties. Un
craquement sourd et prolongé frappa mon oreille...
--Il l'a coupé!--murmura Birouk.
Le ciel continuait à s'éclaircir; on commençait à y voir dans le
bois. Nous arrivâmes enfin à l'extrémité du ravin.
--Attendez-moi ici,--me dit le forestier à demi-voix; et
redressant son fusil, il se baissa et disparut au milieu des
buissons.
J'écoutai attentivement; malgré les mugissements du vent je
distinguais des sons assez faibles qui s'élevaient à peu de
distance de l'endroit où je me tenais: on abattait à coups de
hache les branches d'un arbre; puis, j'entendis le souffle d'un
cheval, le cri discordant des roues d'une téléga...--Où vas-tu?
arrête!--s'écria tout à coup Birouk d'une voix tonnante.--Ces
paroles furent suivies d'un cri plaintif comme celui d'un
lièvre... Une lutte venait de s'engager.--Non! non!--répétait
Birouk d'une voix haletante,--tu ne m'échapperas pas...--Je me
précipitai dans cette direction, et après avoir trébuché plus
d'une fois j'arrivai sur le lieu du combat. Le forestier était
étendu par terre au pied d'un arbre coupé; il tenait le voleur
qui se débattait sous lui, et dont il s'efforçait de lier les
mains avec une ceinture. Je m'approchai des combattants; le
paysan était déguenillé, mouillé jusqu'aux os, et une longue
barbe en désordre lui donnait une physionomie des plus sinistres.
Birouk se releva et força son prisonnier à en faire autant. Un
cheval décharné couvert d'une natte toute déchirée et une téléga
étaient à quelques pas plus loin dans le fourré. Le forestier
était silencieux; le paysan se taisait aussi, mais il hochait la
tête.
--Laisse-le en paix!--dis-je à l'oreille de Birouk,--je payerai
le prix de l'arbre.
Birouk ne me répondit pas; il saisit la crinière du cheval de la
main gauche (il avait passé la main droite dans la ceinture du
voleur).
--Allons! tourne-toi, _corneille_[22],--dit-il d'un ton rude.
[Note 22: On appelle _corneille_ (en russe _carona_) les
gens dont on veut se moquer.]
--Voilà, là-bas, ma petite hache: prenez-la,--balbutia le paysan.
--Il ne faut pas la perdre, en effet,--reprit le forestier en
relevant la hache.
Nous partîmes; je marchai par derrière... Chemin faisant,
quelques gouttes d'eau nous annoncèrent que la pluie allait
recommencer; elle ne tarda point effectivement à tomber à flots.
Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à regagner la demeure
du forestier. Lorsque nous l'eûmes atteinte, Birouk laissa le
cheval au milieu de la cour, conduisit le paysan dans l'isba,
relâcha le noeud du kouchak qui lui retenait les mains, et le fit
asseoir dans un coin. Je me plaçai en face sur le banc.
--Quelle ondée!--me dit le forestier.--Il faut attendre qu'elle
passe. Ne voulez-vous pas vous reposer un peu?
--Non, merci.
--Pour ne pas vous incommoder,--me dit-il en montrant le
paysan,--je l'aurais bien mis dans la petite chambre à côté, mais
le loquet...
--Laisse-le là; il ne me dérange pas,--répondis-je.
Le paysan me regarda sans relever la tête. Je pris la ferme
résolution de délivrer le pauvre diable, à quelque prix que ce
fût. Il était toujours immobile sur le banc où Birouk l'avait
placé en entrant. La lumière de la lanterne l'éclairait en plein,
et je l'observai plus attentivement; il avait la figure have et
couverte de rides, des sourcils fauves, le regard inquiet, et
tous ses membres étaient d'une maigreur effrayante... La petite
fille s'étendit à ses pieds sur le plancher. Quant à Birouk, il
était assis devant la table, la tête posée sur ses deux mains.
Un grillon chantait dans le coin,... la pluie battait contre le
toit et les vitres; nous étions tous silencieux.
--Foma Kousmitch,--dit tout à coup le paysan d'une voix sourde et
cassée,--eh! Foma Kousmitch?
--Que veux-tu?
--Relâche-moi.
Birouk ne répondit pas.
--Relâche-moi. C'est par misère... Relâche-moi.
--Je vous connais,--dit le forestier d'un air sombre.--Toute
votre commune est taillée sur le même patron. Vous êtes tous plus
voleurs les uns que les autres.
--Relâche-moi,--reprit le paysan,--c'est l'intendant... nous
sommes ruinés. Oui, tout à fait ruinés. Relâche-moi.
--Ruinés?... ce n'est pas une raison pour voler.
--Relâche-moi, Foma Kousmitch. Ne me perds pas. Chez vous, tu
sais bien ce qui m'attend. L'intendant me dévorera, vrai.
Birouk se détourna. Le paysan tremblait par moments comme s'il
avait la fièvre. Il agitait aussi quelquefois la tête d'une façon
étrange, et sa respiration était précipitée.
--Relâche-moi,--continua-t-il à répéter avec un accent de
désespoir.--Relâche-moi, au nom de Dieu, relâche-moi. Je payerai,
comme il y a un Dieu. Oui, c'est la misère... Les petits crient à
la maison; tu sais bien ça. Que veux-tu, cette vie-là est si
dure!
--C'est une mauvaise excuse; tu ne devais pas voler pour cela.
--Quand ce ne serait que mon pauvre cheval...--dit le
paysan;--laisse-moi au moins mon cheval... c'est tout mon bien...
ne me l'enlève pas.
--C'est impossible; je te l'ai déjà dit. Moi aussi j'ai des
devoirs à remplir. On exige que je sois sévère pour vous autres.
--Relâche-moi. C'est la misère, Foma Kousmitch; c'est la misère,
aussi vrai que j'existe.
--Je vous connais.
--Relâche-moi, au nom du ciel.
--Allons! en finiras-tu? Tais-toi; tu sais bien que je ne
plaisante pas. Il y a un maître là: tu ne le vois donc pas?
Le pauvre diable baissa la tête. Birouk se mit à bâiller et
appuya son front contre la table. La pluie continuait toujours;
j'attendais impatiemment le dénouement de cette triste scène.
Le paysan se redressa subitement; ses yeux s'animèrent et ses
joues se colorèrent.--Allons! tiens,--s'écria-t-il en clignant
les yeux et avec le frémissement de la haine sur les
lèvres--dévore, maudit assassin, bois le sang d'un chrétien,
bois-le...
Le forestier se retourna.
--C'est à toi que je parle,--continua de plus belle le paysan,--à
toi, _asiatique_[23], buveur de sang, à toi!
[Note 23: Terme populaire qui s'est probablement répandu en
Russie à l'époque de l'invasion tatare.]
--As-tu perdu l'esprit,--dit le forestier;--je crois plutôt que
tu es ivre.
--Ivre? N'est-ce pas à tes frais que je me suis enivré? maudit
tueur d'âmes, bête féroce, bête féroce!
--Je vais... t'apprendre...
--Va toujours! Qu'est-ce que ça me fait; je suis prêt à tout. Que
veux-tu que je devienne sans cheval? Assomme-moi; j'aime mieux en
finir tout de suite que de mourir de faim. Que tout périsse à la
fois... femme, enfants! Quant à toi, sois tranquille, nous te
retrouverons bien.
Birouk se leva.
--Frappe! frappe!--reprit le paysan avec rage;--frappe! allons,
frappe donc!
À ces mots la petite fille, qui était restée couchée, se releva
avec vivacité.
--Silence!--cria le forestier d'une voix tonnante, et il fit un
pas en avant.
--Allons! laisse-le, Foma,--m'écriai-je à mon tour,--cela n'en
vaut pas la peine.
--Je ne me tairai pas,--reprit le malheureux avec plus de
violence que jamais.--Autant crever comme ça! Tu es un tueur
d'âmes, une bête féroce... Mais attends... tu ne régneras plus
longtemps... On te serrera le gosier un peu fort, va!
Birouk le saisit par l'épaule... Je courus au secours du paysan.
--Laissez-le, maître!--me cria le forestier.
Cette injonction ne m'intimida pas, et je portais déjà les mains
en avant; mais, à mon grand étonnement, Birouk dénoua subitement
le kouchak qui liait les bras du paysan, et saisissant celui-ci
par la nuque, il lui enfonça son bonnet sur les yeux, ouvrit la
porte, et le poussa dehors.
--Va-t'en au diable, avec ton cheval!--lui cria-t-il en le voyant
s'éloigner,--et rappelle-toi que si jamais je te reprends...
Cela dit, le forestier rentra tranquillement dans l'isba, ferma
la porte, et se mit à remuer je ne sais quoi dans un coin.
--Vraiment, Birouk,--lui dis-je,--tu m'as étonné... Tu es un
brave homme, à ce que je vois...
--Allons! maître, ne parlons pas de cela,--me répondit-il d'un
ton d'impatience.--Mais n'allez pas le raconter. Je vais
maintenant vous reconduire, car il paraît que la pluie ne cessera
pas de sitôt. Ah! le voilà qui détale!--ajouta-t-il à demi-voix
en entendant le bruit que faisaient les roues d'une téléga qui
passait devant les fenêtres de l'isba.--Ah! je le..
Une demi-heure après je prenais congé de lui sur la lisière du
bois.
V
Les Russes, dit-il ailleurs, meurent avec résignation comme le paysan
français. Il n'y a pas de maître plus rude, mais plus efficace que la
fatalité.
«Et toi aussi, s'écrie Tourgueneff, en se rappelant à la fin d'un
de ses récits un pauvre instituteur russe qui élevait les fils
d'un de ses amis, et toi aussi, mon digne ami Avenir
Sorokooumoff, toi qui fus le meilleur des hommes! Je vois encore
ta figure de poitrinaire, sèche et verdâtre, tes cheveux blonds
et rares, ton modeste sourire, ton regard enthousiaste, tes
membres amaigris... J'entends ta voix faible et caressante! Ayant
quitté l'université sans y terminer tes études, tu allas
demeurer, je m'en souviens, chez un certain Gour Kroupianikoff,
très-honorable seigneur russe, qui avait daigné te confier le
soin d'enseigner à ses deux fils, Fofa et Zuzu, la grammaire
russe, la géographie, l'histoire. Tu supportais avec une patience
vraiment angélique les grossières plaisanteries de M. Gour, les
amabilités inconvenantes de son intendant, les sottes
espiègleries des deux mauvais garnements, tes élèves; et s'il
t'arrivait parfois de laisser lire sur tes lèvres un sourire
plein d'amertume, lorsque tu étais obligé de remplir les
capricieuses exigences de leur mère, jamais cette tyrannie ne
t'arracha le moindre murmure. Mais aussi avec quel ineffable
bonheur tu jouissais d'un instant de repos, le soir, après
souper, lorsque, délivré enfin de tout devoir et de toute
préoccupation, tu allais t'asseoir près de la fenêtre et te
mettais à fumer, tout en réfléchissant ou en parcourant avec
avidité les feuillets gras et déchirés de quelque recueil
périodique que t'avait laissé, en quittant la maison, l'arpenteur
du gouvernement, pauvre hère condamné comme toi à mener une vie
errante. Quelles douces émotions tu ressentais à la lecture d'une
pièce de vers ou d'une nouvelle attachante! Des larmes brillaient
aussitôt dans tes yeux, un doux sourire s'épanouissait sur tes
lèvres, tu te sentais pénétré d'un ardent amour pour l'humanité,
et le sentiment du beau et du juste embrasait ton âme naïve comme
celle d'un enfant. Tu n'étais nullement remarquable, il est vrai,
par les qualités de l'esprit, et tu passais même à l'université
pour un sujet des plus médiocres; pendant les leçons, tu te
laissais aller ordinairement aux douceurs du sommeil, et c'est
surtout par un majestueux silence que tu brillais aux examens.
Mais qui se distinguait entre nous tous par la joie que lui
faisaient éprouver les succès d'un camarade? c'était Avenir. Qui
avait une confiance aveugle dans les mérites de ses amis,
exaltait leurs talents et prenait leur défense avec le plus
d'ardeur? c'était encore toi. À qui l'envie et l'amour-propre
étaient-ils complétement étrangers? c'était encore à toi. Et tu
te croyais inférieur à des hommes qui n'étaient pas dignes de
dénouer les cordons de tes souliers.
Lorsque tu pris congé de tes amis, ton émotion était profonde; de
tristes pressentiments t'agitaient. Ils étaient fondés; dans le
monde où tu allais être transporté tu ne devais plus trouver un
seul être que tu pusses écouter, admirer et aimer. Les seigneurs
civilisés et les gentilshommes campagnards se comportaient à ton
égard comme avec toutes les personnes de ta profession: les uns
étaient grossiers, les autres te témoignaient même une sorte de
mépris. Ton extérieur, je l'avoue, ne disposait nullement en ta
faveur; et puis, tu rougissais à tout propos, tu te troublais, tu
balbutiais en répondant à la question la plus insignifiante...
Nous avions espéré que la campagne raffermirait ta santé
chancelante; mais non, tu y dépéris à vue d'oeil, ô mon pauvre
ami! Ta chambre donnait cependant sur le jardin; au printemps,
les cerisiers, les pommiers et les tilleuls qui bordaient la
maison, secouaient leurs fleurs jusque sur les livres et les
cahiers qui couvraient ta table. Un petit porte-montre de soie
bleue pendait au mur en face de ton lit: c'était le cadeau
d'adieu que t'avait donné le jour de ton départ une douce et
sensible gouvernante allemande aux cheveux blonds et aux yeux
bleus. Quelquefois un de tes anciens amis de Moscou venait te
voir en passant, et lorsqu'il lui arrivait de te réciter une
pièce de vers empruntée à un des nouveaux recueils du jour, ou
même une de ses propres compositions, tu l'écoutais dans un
recueillement extatique. Mais l'isolement habituel auquel tu
étais condamné, la sujétion de l'état que tu avais embrassé et
l'impossibilité d'en être jamais délivré, les automnes et les
hivers sans fin du pays, et par-dessus tout une maladie
incurable... Ô mon pauvre Avenir!
J'allai le voir peu de temps avant sa mort; il pouvait à peine
marcher. Le propriétaire chez lequel il avait demeuré
jusqu'alors, M. Gour Kroupianikoff, daignait ne point le
renvoyer, mais il ne lui donnait plus d'appointements. Il avait
pris un autre maître pour Zuzu; quant à Fofa, on venait de le
faire entrer aux _Cadets_[24]... Avenir était assis près de la
fenêtre, dans un fauteuil à la Voltaire. Le temps était beau
quoiqu'on fût déjà en plein automne; un ciel pâle, mais limpide
se montrait gaiement à travers les branches d'une rangée de
tilleuls entièrement dépouillés de verdure, qui avaient encore
gardé ça et là quelques dernières feuilles d'un jaune vif que le
vent agitait par moment. La terre, qui avait été saisie par la
gelée pendant la nuit, se couvrait d'humidité aux rayons du
soleil dont les rayons obliques glissaient sur l'herbe pâlie.
L'air était d'une sonorité surprenante; on entendait
distinctement la voix des ouvriers qui travaillaient dans le fond
du jardin. Avenir était enveloppé dans une vieille robe de
chambre _boukhare_[25]: une cravate de soie verte donnait à sa
figure, qui était d'une maigreur effrayante, une teinte
cadavérique. Il m'accueillit avec joie, et me tendant la main, il
allait me parler lorsqu'une quinte de toux l'arrêta. Je lui
donnai le temps de se reposer et m'assis à côté de lui. Il avait
sur les genoux un cahier rempli de poésies copiées avec le plus
grand soin: c'étaient les _Oeuvres de Koltsoff_. Il frappa le
cahier de la main et sourit.--Voilà un poëte!--me dit-il d'une
voix éteinte, et retenant sa toux avec effort, il commença à
réciter la strophe suivante:
Les ailes du faucon
Sont-elles donc liées?
Tous les chemins
Lui sont-ils fermés?--
[Note 24: On nomme _Cadets_ les élèves des établissements
d'éducation militaire en Russie. Il n'y a que des
gentilshommes qui puissent entrer dans _les corps des
Cadets_.]
[Note 25: Vêtement que les tatars russes de Moscou et de
Kazan confectionnent et colportent dans toute la Russie.]
Je l'interrompis: le médecin lui avait expressément défendu de
parler. Je connaissais le moyen de lui faire passer quelques
instants agréables. Quoiqu'il n'eût jamais suivi le mouvement
scientifique et intellectuel de l'époque, Sorokooumoff aimait à
savoir où l'on en était... Il lui arrivait parfois de prendre à
part un de ses anciens camarades et de lui demander ce que
pensaient les grands esprits du siècle; il l'écoutait
attentivement, s'étonnait, le croyait sur parole, et répétait
ensuite mot pour mot tout ce qu'il en avait appris. Il
s'intéressait particulièrement à la philosophie allemande. Je me
mis donc à l'entretenir de Hégel (il y a longtemps de cela, comme
vous voyez). Avenir souriait et m'approuvait d'un signe de tête;
ou bien il levait les sourcils et me disait à voix basse: Je
comprends, je comprends. Ah! c'est beau! c'est beau! La curiosité
enfantine de ce pauvre jeune homme mourant et abandonné m'émut,
je l'avoue, jusqu'aux larmes. Contrairement à l'habitude de tous
les poitrinaires, il ne se faisait du reste aucune illusion sur
son état: et cependant il ne se désespérait nullement, et ne fit
même pas la moindre allusion au sort qui lui était réservé. Ayant
rassemblé toutes ses forces, il se mit à me parler de Moscou, des
amis qu'il y avait laissés, de Pouchkine, du théâtre, de la
littérature russe; il me rappela nos petites bombances
d'autrefois, les discussions ardentes que nous engagions à cette
époque, et prononça avec attendrissement les noms de plusieurs de
nos amis qui n'étaient plus...--Te souviens-tu de Dacha? me
dit-il enfin: voilà un coeur d'or! quelle nature, et comme elle
m'aimait! Qu'est-elle devenue? Elle est sans doute bien changé,
la pauvrette!... Je me gardai bien de lui apprendre une triste
nouvelle... Et pourquoi lui aurais-je dit, en effet, que sa Dacha
était maintenant ronde comme une boule, qu'elle vivait avec des
marchands, les frères Kondatchkoff, qu'elle était couverte de
fard, qu'elle criait et se disputait du matin au soir?
--N'y aurait-il pas moyen, pensai-je en moi-même, de le tirer
d'ici? Peut-être serait-il possible encore de le guérir.--J'avais
commencé de lui exposer mes vues à ce sujet, mais il ne me laissa
point achever.
--Non, frère, me dit-il, je te remercie. Peu importe le lieu où
l'on meurt. Je n'irai pas jusqu'à l'hiver. À quoi bon déranger le
monde pour rien? Je suis habitué à la maison. Il est vrai que
cette famille...
--Ce sont probablement des gens sans coeur? lui dis-je.
--Non,--reprit-il,--ce monde-là n'est pas méchant, ce sont des
espèces de bûches. Mais je n'ai vraiment pas à m'en plaindre.
Quant aux voisins... un des propriétaires du canton, M.
Kasatkine, a une fille instruite, douce, une créature excellente,
et point fière...--Une quinte de toux ne lui permit pas de
continuer.--Tout cela ne serait rien,--reprit-il, au bout de
quelques instants,--si l'on me permettait de fumer. Mais je ne
mourrai pas comme cela, ils auront beau me surveiller, je fumerai
une pipe!--Et ici il cligna les yeux d'un air de malice.--Dieu
merci, j'ai assez vécu; j'ai connu de braves gens dans ma vie,
et...
--Tu devrais au moins,--lui dis-je en l'interrompant,--écrire à
ta famille.
--À quoi bon? Ils ne peuvent m'être d'aucun secours. Lorsque je
serai mort, ils le sauront bien. Pourquoi leur en parler
d'avance? Plutôt que de penser à cela, raconte-moi ce que tu as
vu à l'étranger.
Je me mis en devoir de le satisfaire; il m'écouta avec un intérêt
inexprimable. Je partis le même soir, et dix jours après, je
reçus de M. Kroupianikoff la lettre suivante:
«J'ai l'honneur de vous annoncer par la présente, mon cher
monsieur, que votre ami, l'étudiant Avenir Sorokooumoff, qui
demeurait chez moi, est mort il y a de cela quatre jours, à
deux heures de l'après-midi, et qu'il a été enterré
aujourd'hui, à mes frais, dans le cimetière de mon église.
Conformément à son désir, je vous envoie les cahiers et les
livres que vous trouverez ci-joints. Il possédait vingt-deux
roubles et demi qui, ainsi que tous ses effets, seront
envoyés par mes soins aux personnes de sa famille qui ont
droit à cet héritage. Votre ami est mort en pleine
connaissance; je vous dirai même qu'il est mort avec une
sorte d'indifférence, sans donner le moindre signe
d'attendrissement, même lorsque moi et toute ma famille nous
lui fîmes nos adieux. Mon épouse, Cléopâtre Alexandrovna,
vous présente ses compliments. La mort de votre ami a
naturellement dérangé ses nerfs; quant à moi je me porte
fort bien grâce à Dieu, et j'ai l'honneur d'être,
«Votre très-humble serviteur,
«G. KROUPIANIKOFF.»
Il me revient encore un grand nombre de souvenirs du même genre;
mais les faits que j'ai rapportés doivent suffire. J'ajouterai
cependant ce qui suit: Une vieille propriétaire mourut en ma
présence, il y a de cela quelques années. Le prêtre qui
l'assistait avait commencé à réciter les prières des agonisants,
mais croyant s'apercevoir que la malade allait expirer, il
s'empressa de lui donner le crucifix à baiser. La brave dame se
recula d'un air mécontent.--Tu te hâtes trop, mon petit
père,--lui dit-elle d'une langue déjà épaissie,--tu auras encore
le temps.--Puis elle baisa dévotement le crucifix, fourra la main
sous son oreiller, et rendit l'âme.--Lorsqu'on se mit en devoir
de l'ensevelir, on trouva un rouble d'argent sous son oreiller;
elle avait pris ses précautions d'avance, et se proposait de
payer elle-même le prêtre qui viendrait l'assister à ses derniers
moments. Oui, les Russes meurent d'une façon vraiment étrange.