front d'une reine.
Pour toute réponse, Francesca posa sa main sur celle de Rodolphe.
--Oh! chère, à jamais chère, dites, vous n'avez jamais aimé?
--Jamais!
--Et vous me permettez de vous aimer noblement, en attendant tout du
ciel?
Elle inclina doucement la tête. Deux grosses larmes roulèrent sur les
joues de Rodolphe.
--Hé! bien, qu'avez-vous? dit-elle en quittant son rôle d'impératrice.
--Je n'ai plus ma mère pour lui dire combien je suis heureux, elle a
quitté cette terre sans voir ce qui eût adouci son agonie....
--Quoi? fit-elle.
--Sa tendresse remplacée par une tendresse égale.
--_Povero mio_, s'écria l'Italienne attendrie. C'est, croyez-moi,
reprit-elle après une pause, une bien douce chose et un bien grand
élément de fidélité pour une femme que de se savoir tout sur la terre
pour celui qu'elle aime, de le voir seul, sans famille, sans rien dans
le coeur que son amour, enfin de l'avoir bien tout entier.
Quand deux amants se sont entendus ainsi, le coeur éprouve une
délicieuse quiétude, une sublime tranquillité. La certitude est la base
que veulent les sentiments humains, car elle ne manque jamais au
sentiment religieux: l'homme est toujours certain d'être payé de retour
par Dieu. L'amour ne se croit en sûreté que par cette similitude avec
l'amour divin. Aussi faut-il les avoir pleinement éprouvées pour
comprendre les voluptés de ce moment, toujours unique dans la vie: il ne
revient pas plus que ne reviennent les émotions de la jeunesse. Croire à
une femme, faire d'elle sa religion humaine, le principe de sa vie, la
lumière secrète de ses moindres pensées!... n'est-ce pas une seconde
naissance? Un jeune homme mêle alors à son amour un peu de celui qu'il a
pour sa mère. Rodolphe et Francesca gardèrent pendant quelque temps le
plus profond silence, se répondant par des regards amis et pleins de
pensées. Ils se comprenaient au milieu d'un des plus beaux spectacles de
la nature, dont les magnificences expliquées par celles de leurs coeurs,
les aidaient à se graver dans leurs mémoires les plus fugitives
impressions de cette heure unique. Il n'y avait pas eu l'ombre de
coquetterie dans la conduite de Francesca. Tout en était large, plein,
sans arrière-pensée. Cette grandeur frappa vivement Rodolphe, qui
reconnaissait en ceci la différence qui distingue l'Italienne de la
Française. Les eaux, la terre, le ciel, la femme, tout fut donc
grandiose et suave, même leur amour, au milieu de ce tableau vaste dans
son ensemble, riche dans ses détails, et où l'âpreté des cimes
neigeuses, leurs plis raides nettement détachés sur l'azur rappelaient à
Rodolphe les conditions dans lesquelles devait se renfermer son bonheur:
un riche pays cerclé de neige.
Cette douce ivresse de l'âme devait être troublée. Une barque venait de
Lucerne; Gina, qui depuis quelque temps la regardait avec attention, fit
un geste de joie en restant fidèle à son rôle de muette. La barque
approchait, et quand enfin Francesca put y distinguer les
figures:--Tito! s'écria-t-elle en apercevant un jeune homme. Elle se
leva debout au risque de se noyer, et cria:--Tito! Tito! en agitant son
mouchoir. Tito donna l'ordre à ses bateliers de nager, et les deux
barques se mirent sur la même ligne. L'Italienne et l'Italien parlèrent
avec une si grande vivacité, dans un dialecte si peu connu d'un homme
qui savait à peine l'italien des livres, et n'était pas allé en Italie,
que Rodolphe ne put rien entendre ni deviner de cette conversation. La
beauté de Tito, la familiarité de Francesca, l'air de joie de Gina, tout
le chagrinait. D'ailleurs il n'est pas d'amoureux qui ne soit mécontent
de se voir quitter pour quoi que ce soit. Tito jeta vivement un petit
sac de peau, sans doute plein d'or, à Gina, puis un paquet de lettres à
Francesca qui se mit à les lire en faisant un geste d'adieu à Tito.
--Retournez promptement à Gersau, dit-elle aux bateliers. Je ne veux pas
laisser languir mon pauvre Émilio dix minutes de trop.
--Que vous arrive-t-il? demanda Rodolphe quand il vit l'Italienne
achevant sa dernière lettre.
--_La liberta!_ fit-elle avec un enthousiasme d'artiste.
--_E denaro!_ répondit comme un écho Gina qui pouvait enfin parler.
--Oui, reprit Francesca, plus de misère! voici plus de onze mois que je
travaille, et je commençais à m'ennuyer. Je ne suis décidément pas une
femme littéraire.
--Quel est ce Tito? fit Rodolphe.
--Le secrétaire d'état au département des finances de la pauvre boutique
de Colonna, autrement dit le fils de notre _ragyionato_. Pauvre garçon!
il n'a pu venir par le Saint-Gothard, ni par le Mont-Cenis, ni par le
Simplon: il est venu par mer, par Marseille, il a dû traverser la
France. Enfin, dans trois semaines, nous serons à Genève, et nous y
vivrons à l'aise. Allons, Rodolphe, dit-elle en voyant la tristesse se
peindre sur le visage du Parisien, le lac de Genève ne vaudra-t-il pas
bien le lac des Quatre-Cantons?...
--Permettez-moi d'accorder un regret à cette délicieuse maison Bergmann,
dit Rodolphe en montrant le promontoire.
--Vous viendrez dîner avec nous, pour y multiplier vos souvenirs,
_povero mio_, dit-elle. C'est fête aujourd'hui, nous ne sommes plus en
danger. Ma mère me dit que dans un an, peut-être, nous serons amnistiés.
Oh! _la cara patria_...
Ces trois mots firent pleurer Gina qui dit:--Encore un hiver, je serais
morte ici!
--Pauvre petite chèvre de Sicile! fit Francesca en passant sa main sur
la tête de Gina par un geste et avec une affection qui firent désirer à
Rodolphe d'être ainsi caressé, quoique ce fût sans amour.
La barque abordait, Rodolphe sauta sur le sable, tendit la main à
l'Italienne, la reconduisit jusqu'à la porte de la maison Bergmann, et
alla s'habiller pour revenir au plus tôt.
En trouvant le libraire et sa femme assis sur la galerie extérieure,
Rodolphe réprima difficilement un geste de surprise à l'aspect du
prodigieux changement que la bonne nouvelle avait apporté chez le
nonagénaire. Il apercevait un homme d'environ soixante ans, parfaitement
conservé, un Italien sec, droit comme un i, les cheveux encore noirs,
quoique rares, et laissant voir un crâne blanc, des yeux vifs, des dents
au complet et blanches, un visage de César, et sur une bouche
diplomatique un sourire quasi sardonique, le sourire presque faux sous
lequel l'homme de bonne compagnie cache ses vrais sentiments.
--Voici mon mari sous sa forme naturelle, dit gravement Francesca.
--C'est tout-à-fait une nouvelle connaissance, répondit Rodolphe
interloqué.
--Tout-à-fait, dit le libraire. J'ai joué la comédie, et sais
parfaitement me grimer. Ah! je jouais à Paris du temps de l'empire, avec
Bourrienne, madame Murat, madame d'Abrantès, _e tutti quanti_... Tout ce
qu'on s'est donné la peine d'apprendre dans sa jeunesse, et même les
choses futiles nous servent. Si ma femme n'avait pas reçu cette
éducation virile, un contre-sens en Italie, il m'eût fallu, pour vivre
ici, devenir bûcheron. _Povera_ Francesca! qui m'eût dit qu'elle me
nourrirait un jour?
En écoutant ce digne libraire, si aisé, si affable et si vert, Rodolphe
crut à quelque mystification et resta dans le silence observateur de
l'homme dupé.
--_Che avete, signor?_ lui demanda naïvement Francesca. Notre bonheur
vous attristerait-il?
--Votre mari est un jeune homme, lui dit-il à l'oreille.
Elle partit d'un éclat de rire si franc, si communicatif, que Rodolphe
en fut encore plus interdit.
--Il n'a que soixante-cinq ans à vous offrir, dit-elle; mais je vous
assure que c'est encore quelque chose.... de rassurant.
--Je n'aime pas à vous voir plaisanter avec un amour aussi saint que
celui dont les conditions ont été posées par vous.
--_Zitto!_ fit-elle en frappant du pied et en regardant si son mari les
écoutait. Ne troublez jamais la tranquillité de ce cher homme, candide
comme un enfant, et de qui je fais ce que je veux. Il est,
ajouta-t-elle, sous ma protection. Si vous saviez avec quelle noblesse
il a risqué sa vie et sa fortune parce que j'étais libérale! car il ne
partage pas mes opinions politiques. Est-ce aimer cela, monsieur le
Français?--Mais ils sont ainsi dans leur famille. Le frère cadet
d'Émilio fut trahi par celle qu'il aimait pour un charmant jeune homme.
Il s'est passé son épée au travers du coeur, et dix minutes auparavant
il a dit à son valet de chambre:--Je tuerais bien mon rival; mais cela
ferait trop de chagrin à _la diva_.
Ce mélange de noblesse et de raillerie, de grandeur et d'enfantillage,
faisait en ce moment de Francesca la créature la plus attrayante du
monde. Le dîner fut, ainsi que la soirée, empreint d'une gaieté que la
délivrance des deux réfugiés justifiait, mais qui contrista Rodolphe.
--Serait-elle légère? se disait-il en regagnant la maison Stopfer. Elle
a pris part à mon deuil, et moi je n'épouse pas sa joie!
Il se gronda, justifia cette femme-jeune-fille.
--Elle est sans aucune hypocrisie et s'abandonne à ses impressions...,
se dit-il. Et je la voudrais comme une Parisienne.
Le lendemain et les jours suivants, pendant vingt jours enfin, Rodolphe
passa tout son temps à la maison Bergmann, observant Francesca sans
s'être promis de l'observer. L'admiration chez certaines âmes ne va pas
sans une sorte de pénétration. Le jeune Français reconnut en Francesca
la jeune fille imprudente, la nature vraie de la femme encore insoumise,
se débattant par instants avec son amour, et s'y laissant aller
complaisamment en d'autres moments. Le vieillard se comportait bien avec
elle comme un père avec sa fille, et Francesca lui témoignait une
reconnaissance profondément sentie qui réveillait en elle d'instinctives
noblesses. Cette situation et cette femme présentaient à Rodolphe une
énigme impénétrable, mais dont la recherche l'attachait de plus en plus.
Ces derniers jours furent remplis de fêtes secrètes, entremêlées de
mélancolies, de révoltes, de querelles plus charmantes que les heures où
Rodolphe et Francesca s'entendaient. Enfin, il était de plus en plus
séduit par la naïveté de cette tendresse sans esprit, semblable à
elle-même en toute chose, de cette tendresse jalouse d'un rien... déjà!
--Vous aimez bien le luxe! dit-il un soir à Francesca qui manifestait
le désir de quitter Gersau où beaucoup de choses lui manquaient.
--Moi! dit-elle, j'aime le luxe comme j'aime les arts, comme j'aime un
tableau de Raphaël, un beau cheval, une belle journée, ou la baie de
Naples. Émilio, dit-elle, me suis-je plainte ici pendant nos jours de
misère?
--Vous n'eussiez pas été vous-même, dit gravement le vieux libraire.
--Après tout, n'est-il pas naturel à des bourgeois d'ambitionner la
grandeur? reprit-elle en lançant un malicieux coup d'oeil et à Rodolphe
et à son mari. Mes pieds, dit-elle en avançant deux petits pieds
charmants, sont-ils faits pour la fatigue. Mes mains... Elle tendit une
main à Rodolphe. Ces mains sont-elles faites pour travailler?
Laissez-nous, dit-elle à son mari: je veux lui parler.
Le vieillard rentra dans le salon avec une sublime bonhomie: il était
sûr de sa femme.
--Je ne veux pas, dit-elle à Rodolphe, que vous nous accompagniez à
Genève. Genève est une ville à caquetages. Quoique je sois bien
au-dessus des niaiseries du monde, je ne veux pas être calomniée, non
pour moi, mais pour _lui_. Je mets mon orgueil à être la gloire de ce
vieillard, mon seul protecteur après tout. Nous partons, restez ici
pendant quelques jours. Quand vous viendrez à Genève, voyez d'abord mon
mari, laissez-vous présenter à moi par lui. Cachons notre inaltérable et
profonde affection aux regards du monde. Je vous aime, vous le savez;
mais voici de quelle manière je vous le prouverai: vous ne surprendrez
pas dans ma conduite quoi que ce soit qui puisse réveiller votre
jalousie.
Elle l'attira dans le coin de la galerie, le prit par la tête, le baisa
sur le front et se sauva, le laissant stupéfait.
Le lendemain, Rodolphe apprit qu'au petit jour les hôtes de la maison
Bergmann étaient partis. L'habitation de Gersau lui parut dès lors
insupportable, et il alla chercher Vevay par le chemin le plus long, en
voyageant plus promptement qu'il ne le devait; mais attiré par les eaux
du lac où l'attendait la belle Italienne, il arriva vers la fin du mois
d'octobre à Genève. Pour éviter les inconvénients de la ville, il se
logea dans une maison située aux Eaux-Vives en dehors des remparts. Une
fois installé, son premier soin fut de demander à son hôte, un ancien
bijoutier, s'il n'était pas venu depuis peu s'établir des réfugiés
italiens, des Milanais à Genève.
--Non, que je sache, lui répondit son hôte. Le prince et la princesse
Colonna de Rome ont loué pour trois ans la campagne de monsieur
Jeanrenaud, une des plus belles du lac. Elle est située entre la
Villa-Diodati et la campagne de monsieur Lafin-de-Dieu qu'a louée la
vicomtesse de Beauséant. Le prince Colonne est venu là pour sa fille et
pour son gendre le prince Gandolphini, un Napolitain, ou, si vous
voulez, Sicilien, ancien partisan du roi Murat et victime de la dernière
révolution. Voilà les derniers venus à Genève, et ils ne sont point
Milanais. Il a fallu de grandes démarches et la protection que le pape
accorde à la famille Colonna pour qu'on ait obtenu, des puissances
étrangères et du roi de Naples, la permission pour le prince et la
princesse Gandolphini de résider ici. Genève ne veut rien faire qui
déplaise à la Sainte-Alliance, à qui elle doit son indépendance. _Notre_
rôle n'est pas de fronder les Cours étrangères. Il y a beaucoup
d'étrangers ici: des Russes, des Anglais.
--Il y a même des Genevois.
--Oui, monsieur. Notre lac est si beau! Lord Byron y a demeuré il y a
sept ans environ, à la Villa-Diodati, que maintenant tout le monde va
voir comme Coppet, comme Ferney.
--Vous ne pourriez pas savoir s'il est venu, depuis une semaine un
libraire de Milan et sa femme, un nommé Lamporani, l'un des chefs de la
dernière révolution?
--Je puis le savoir en allant au Cercle des Étrangers, dit l'ancien
bijoutier.
La première promenade de Rodolphe eut naturellement pour objet la
Villa-Diodati, cette résidence de lord Byron à laquelle la mort récente
de ce grand poëte donnait encore plus d'attrait: la mort est le sacre du
génie. Le chemin qui des Eaux-Vives côtoie le lac de Genève est comme
toutes les routes de Suisse, assez étroit; mais en certains endroits,
par la disposition du terrain montagneux, à peine reste-t-il assez
d'espace pour que deux voitures s'y croisent. A quelques pas de la
maison Jeanrenaud, près de laquelle il arrivait sans le savoir, Rodolphe
entendit derrière lui le bruit d'une voiture; et, se trouvant dans une
espèce de gorge, il grimpa sur la pointe d'une roche pour laisser le
passage libre. Naturellement il regarda venir la voiture, une élégante
calèche attelée de deux magnifiques chevaux anglais. Il lui prit un
éblouissement en voyant au fond de cette calèche Francesca divinement
mise, à côté d'une vieille dame, raide comme un camée. Un chasseur
étincelant de dorures se tenait debout derrière. Francesca reconnut
Rodolphe, et sourit de le retrouver comme une statue sur un piédestal.
La voiture, que l'amoureux suivit de ses regards en gravissant la
hauteur, tourna pour entrer par la porte d'une maison de campagne vers
laquelle il courut.
--Qui demeure ici? demanda-t-il au jardinier.
--Le prince et la princesse Colonne, ainsi que le prince et la princesse
Gandolphini.
--N'est-ce pas elles qui rentrent?
--Oui, monsieur.
En un moment un voile tomba des yeux de Rodolphe: il vit clair dans le
passé.
--Pourvu, se dit enfin l'amoureux foudroyé, que ce soit sa dernière
mystification!
Il tremblait d'avoir été le jouet d'un caprice, car il avait entendu
parler de ce qu'est un _capriccio_ pour une Italienne. Mais quel crime
aux yeux d'une femme, d'avoir accepté pour une bourgeoise, une princesse
née princesse? d'avoir pris la fille d'une des plus illustres familles
du moyen âge, pour la femme d'un libraire! Le sentiment de ses fautes
redoubla chez Rodolphe son désir de savoir s'il serait méconnu,
repoussé. Il demanda le prince Gandolphini en lui faisant porter une
carte, et fut aussitôt reçu par le faux Lamporani, qui vint au-devant de
lui, l'accueillit avec une grâce parfaite, avec une affabilité
napolitaine, et le promena le long d'une terrasse d'où l'on découvrait
Genève, le Jura et ses collines chargées de villas, puis les rives du
lac sur une grande étendue.
--Ma femme, vous le voyez, est fidèle aux lacs, dit-il après avoir
détaillé le paysage à son hôte. Nous avons une espèce de concert ce
soir, ajouta-t-il en revenant vers la magnifique maison Jeanrenaud,
j'espère que vous nous ferez le plaisir, à la princesse et à moi, d'y
venir. Deux mois de misères supportées de compagnie équivalent à des
années d'amitié.
Quoique dévoré de curiosité, Rodolphe n'osa demander à voir la
princesse, il retourna lentement aux Eaux-Vives, préoccupé de la soirée.
En quelques heures, son amour, quelque immense qu'il fût déjà, se
trouvait agrandi par ses anxiétés et par l'attente des événements. Il
comprenait maintenant la nécessité de se faire illustre pour se trouver,
socialement parlant, à la hauteur de son idole. Francesca devenait bien
grande à ses yeux, par le laisser-aller et la simplicité de sa conduite
à Gersau. L'air naturellement altier de la princesse Colonna faisait
trembler Rodolphe, qui allait avoir pour ennemis le père et la mère de
Francesca, du moins il le pouvait croire; et le mystère que la princesse
Gandolphini lui avait tant recommandé lui parut alors une admirable
preuve de tendresse. En ne voulant pas compromettre l'avenir, Francesca
ne disait-elle pas bien qu'elle aimait Rodolphe?
Enfin, neuf heures sonnèrent, Rodolphe put monter en voiture et dire
avec une émotion facile à comprendre:--A la maison Jeanrenaud, chez le
prince Gandolphini!
Enfin, il entra dans le salon plein d'étrangers de la plus haute
distinction, et où il resta forcément dans un groupe près de la porte,
car en ce moment on chantait un duo de Rossini.
Enfin, il put voir Francesca, mais sans être vu par elle. La princesse
était debout à deux pas du piano. Ses admirables cheveux, si abondants
et si longs, étaient retenus par un cercle d'or. Sa figure, illuminée
par les bougies, éclatait de la blancheur particulière aux Italiennes et
qui n'a tout son effet qu'aux lumières. Elle était en costume de bal,
laissant admirer des épaules magnifiques et fascinantes, sa taille de
jeune fille, et des bras de statue antique. Sa beauté sublime était là
sans rivalité possible, quoiqu'il y eût des Anglaises et des Russes
charmantes, les plus jolies femmes de Genève et d'autres Italiennes,
parmi lesquelles brillaient l'illustre princesse de Varèse et la fameuse
cantatrice Tinti qui chantait en ce moment. Rodolphe, appuyé contre le
chambranle de la porte, regarda la princesse en dardant sur elle ce
regard fixe, persistant, attractif et chargé de toute la volonté humaine
concentrée dans ce sentiment appelé _désir_, mais qui prend alors le
caractère d'un violent commandement. La flamme de ce regard
atteignit-elle Francesca? Francesca s'attendait-elle de moment en moment
à voir Rodolphe? Au bout de quelques minutes, elle coula un regard vers
la porte, comme attirée par ce courant d'amour, et ses yeux, sans
hésiter, se plongèrent dans les yeux de Rodolphe. Un léger frémissement
agita ce magnifique visage et ce beau corps: la secousse de l'âme
réagissait! Francesca rougit. Rodolphe eut comme toute une vie dans cet
échange, si rapide qu'il n'est comparable qu'à un éclair. Mais à quoi
comparer son bonheur: il était aimé! La sublime princesse tenait, au
milieu du monde, dans la belle maison Jeanrenaud, la parole donnée par
la pauvre exilée, par la capricieuse de la maison Bergmann. L'ivresse
d'un pareil moment rend esclave pour toute une vie! Un fin sourire,
élégant et rusé, candide et triomphateur, agita les lèvres de la
princesse Gandolphini, qui, dans un moment où elle ne se crut pas
observée, regarda Rodolphe en ayant l'air de lui demander pardon de
l'avoir trompé sur sa condition. Le morceau terminé, Rodolphe put
arriver jusqu'au prince, qui l'amena gracieusement à sa femme. Rodolphe
échangea les cérémonies d'une présentation officielle avec la princesse,
le prince Colonne et Francesca. Quand ce fut fini, la princesse dut
faire sa partie dans le fameux quatuor de _Mi manca la voce_, qui fut
exécuté par elle, par la Tinti, par Génovèse le fameux ténor, et par un
célèbre prince italien alors en exil, et dont la voix, s'il n'eût pas
été prince, l'aurait fait un des princes de l'art.
--Asseyez-vous là, dit à Rodolphe Francesca qui lui montra sa propre
chaise à elle. _Oimè!_ je crois qu'il y a erreur de nom: je suis, depuis
un moment, princesse Rodolphini.
Ce fut dit avec une grâce, un charme, une naïveté, qui rappelèrent dans
cet aveu caché sous une plaisanterie les jours heureux de Gersau.
Rodolphe éprouva la délicieuse sensation d'écouter la voix d'une femme
adorée en se trouvant si près d'elle, qu'il avait une de ses joues
presque effleurée par l'étoffe de la robe et par la gaze de l'écharpe.
Mais quand, en un pareil moment, c'est _Mi manca la voce_ qui se chante
et que ce quatuor est exécuté par les plus belles voix de l'Italie, il
est facile de comprendre comment des larmes vinrent mouiller les yeux de
Rodolphe.
En amour, comme en toute chose peut-être, il est certains faits, minimes
en eux-mêmes, mais le résultat de mille petites circonstances
antérieures, et dont la portée devient immense en résumant le passé, en
se rattachant à l'avenir. On a senti mille fois la valeur de la personne
aimée; mais un rien, le contact parfait des âmes unies dans une
promenade par une parole, par une _preuve_ d'amour inattendue, porte le
sentiment à son plus haut degré. Enfin, pour rendre ce fait moral par
une image qui, depuis le premier âge du monde, a eu le plus
incontestable succès: il y a, dans une longue chaîne, des points
d'attache nécessaires où la cohésion est plus profonde que dans ses
guirlandes d'anneaux. Cette reconnaissance entre Rodolphe et Francesca,
pendant cette soirée, à la face du monde, fut un de ces points suprêmes
qui relient l'avenir au passé, qui clouent plus avant au coeur les
attachements réels. Peut-être est-ce de ces clous épars que Bossuet a
parlé en leur comparant la rareté des moments heureux de notre
existence, lui qui ressentit si vivement et si secrètement l'amour.
Après le plaisir d'admirer soi-même une femme aimée, vient celui de la
voir admirée par tous: Rodolphe eut alors les deux à la fois. L'amour
est un trésor de souvenirs, et quoique celui de Rodolphe fût déjà plein,
il y ajouta les perles les plus précieuses: des sourires jetés en côté
pour lui seul, des regards furtifs, des inflexions de chant que
Francesca trouva pour lui, mais qui firent pâlir de jalousie la Tinti,
tant elles furent applaudies. Aussi, toute sa puissance de désir, cette
forme spéciale de son âme, se jeta-t-elle sur la belle Romaine qui
devint inaltérablement le principe et la fin de toutes ses pensées et de
ses actions. Rodolphe aima comme toutes les femmes peuvent rêver d'être
aimées, avec une force, une constance, une cohésion qui faisait de
Francesca la substance même de son coeur; il la sentit mêlée à son sang
comme un sang plus pur, à son âme comme une âme plus parfaite; elle
allait être sous les moindres efforts de sa vie comme le sable doré de
la Méditerranée sous l'onde. Enfin, la moindre aspiration de Rodolphe
fut une active espérance.
Au bout de quelques jours, Francesca reconnut cet immense amour; mais il
était si naturel, si bien partagé, qu'elle n'en fut pas étonnée: elle en
était digne.