Pour cent francs par mois, Rodolphe n'eut à penser à aucune des choses

nécessaires à la vie. Mais en considération des frais que les époux

Stopfer se proposaient de faire, ils demandèrent le paiement du

troisième mois d'avance. Pour peu que vous frottiez un Suisse, il

reparaît un usurier. Après le déjeuner, Rodolphe s'installa sur-le-champ

en déposant dans sa chambre ce qu'il avait emporté d'effets pour son

excursion au Saint-Gothard, et il regarda passer Léopold qui, par esprit

d'ordre, allait s'acquitter de l'excursion pour le comte de Rodolphe et

pour le sien. Quand Rodolphe assis sur une roche tombée en avant du bord

ne vit plus le bateau de Léopold, il examina, mais en dessous, la maison

neuve en espérant apercevoir l'inconnue. Hélas! il rentra sans que la

maison eût donné signe de vie. Au dîner que lui offrirent monsieur et

madame Stopfer, anciens tonneliers à Neufchâtel, il les questionna sur

les environs, et finit par apprendre tout ce qu'il voulait savoir sur

l'inconnue, grâce au bavardage de ses hôtes qui vidèrent, sans se faire

prier, le sac aux commérages.

L'inconnue s'appelait Fanny Lovelace. Ce nom, qui se prononce

_Loveless_, appartient à de vieilles familles anglaises; mais Richardson

en a fait une création dont la célébrité nuit à toute autre. Miss

Lovelace était venue s'établir sur le lac pour la santé de son père, à

qui les médecins avaient ordonné l'air du canton de Lucerne. Ces deux

Anglais, arrivés sans autre domestique qu'une petite fille de quatorze

ans, très-attachée à miss Fanny, une petite muette qui la servait avec

intelligence, s'étaient arrangés, avant l'hiver dernier, avec monsieur

et madame Bergmann, anciens jardiniers en chef de Son Excellence le

comte Borroméo à l'_isola Bella_ et à l'_isola Madre_, sur le lac

Majeur. Ces Suisses, riches d'environ mille écus de rentes, louaient

l'étage supérieur de leur maison aux Lovelace à raison de deux cents

francs par an pour trois ans. Le vieux Lovelace, vieillard nonagénaire

très-cassé, trop pauvre pour se permettre certaines dépenses, sortait

rarement; sa fille travaillait pour le faire vivre en traduisant,

disait-on, des livres anglais et faisant elle-même des livres. Aussi les

Lovelace n'osaient-ils ni louer de bateaux pour se promener sur le lac,

ni chevaux, ni guides pour visiter les environs. Un dénûment qui exige

de pareilles privations excite d'autant plus la compassion des Suisses,

qu'ils y perdent une occasion de gain. La cuisinière de la maison

nourrissait ces trois Anglais à raison de cent francs par mois tout

compris. Mais on croyait dans tout Gersau que les anciens jardiniers,

malgré leurs prétentions à la bourgeoisie, se cachaient sous le nom de

leur cuisinière pour réaliser les bénéfices de ce marché. Les Bergmann

s'étaient créé d'admirables jardins et une serre magnifique autour de

leur habitation. Les fleurs, les fruits, les raretés botaniques de cette

habitation avaient déterminé la jeune miss à la choisir à son passage à

Gersau. On donnait dix-neuf ans à miss Fanny qui, le dernier enfant de

ce vieillard, devait être adulée par lui. Il n'y avait pas plus de deux

mois, elle s'était procuré un piano à loyer, venu de Lucerne, car elle

paraissait folle de musique.

--Elle aime les fleurs et la musique, pensa Rodolphe, et elle est à

marier? quel bonheur!

Le lendemain, Rodolphe fit demander la permission de visiter les serres

et les jardins qui commençaient à jouir d'une certaine célébrité. Cette

permission ne fut pas immédiatement accordée. Ces anciens jardiniers

demandèrent, chose étrange! à voir le passeport de Rodolphe qui l'envoya

sur-le-champ. Le passeport ne lui fut renvoyé que le lendemain par la

cuisinière, qui lui fit part du plaisir que ses maîtres auraient à lui

montrer leur établissement. Rodolphe n'alla pas chez les Bergmann sans

un certain tressaillement que connaissent seuls les gens à émotions

vives, et qui déploient dans un moment autant de passion que certains

hommes en dépensent pendant toute leur vie. Mis avec recherche pour

plaire aux anciens jardiniers des îles Borromées, car il vit en eux les

gardiens de son trésor, il parcourut les jardins en regardant de temps

en temps la maison, mais avec prudence: les deux vieux propriétaires lui

témoignaient une assez visible défiance. Mais son attention fut bientôt

excitée par la petite Anglaise muette en qui sa sagacité, quoique jeune

encore, lui fit reconnaître une fille de l'Afrique, ou tout au moins une

Sicilienne. Cette petite fille avait le ton doré d'un cigare de la

Havane, des yeux de feu, des paupières arméniennes à cils d'une longueur

anti-britannique, des cheveux plus que noirs, et sous cette peau presque

olivâtre des nerfs d'une force singulière, d'une vivacité fébrile. Elle

jetait sur Rodolphe des regards inquisiteurs d'une effronterie

incroyable, et suivait ses moindres mouvements.

--A qui cette petite Moresque appartient-elle? dit-il à la respectable

madame Bergmann.

--Aux Anglais, répondit monsieur Bergmann.

--Elle n'est toujours pas née en Angleterre!

--Ils l'auront peut-être amenée des Indes, répondit madame Bergmann.

--On m'a dit que la jeune miss Lovelace aimait la musique, je serais

enchanté si, pendant mon séjour sur ce lac auquel me condamne une

ordonnance de médecin, elle voulait me permettre de faire de la musique

avec elle...

--Ils ne reçoivent et ne veulent voir personne, dit le vieux jardinier.

Rodolphe se mordit les lèvres, et sortit sans avoir été invité à entrer

dans la maison, ni avoir été conduit dans la partie du jardin qui se

trouvait entre la façade et le bord du promontoire. De ce côté, la

maison avait au-dessus du premier étage une galerie en bois couverte par

le toit dont la saillie était excessive, comme celle des couvertures de

chalet, et qui tournait sur les quatre côtés du bâtiment, à la mode

suisse. Rodolphe avait beaucoup loué cette élégante disposition et vanté

la vue de cette galerie, mais ce fut en vain. Quand il eut salué les

Bergmann, il se trouva sot vis-à-vis de lui-même, comme tout homme

d'esprit et d'imagination trompé par l'insuccès d'un plan à la réussite

duquel il a cru.

Le soir, il se promena naturellement en bateau sur le lac, autour de ce

promontoire, il alla jusqu'à Brünnen, à Schwitz, et revint à la nuit

tombante. De loin il aperçut la fenêtre ouverte et fortement éclairée,

il put entendre les sons du piano et les accents d'une voix délicieuse.

Aussi fit-il arrêter afin de s'abandonner au charme d'écouter un air

italien divinement chanté. Quand le chant eut cessé, Rodolphe aborda,

renvoya la barque et les deux bateliers. Au risque de se mouiller les

pieds, il vint s'asseoir sous le banc de granit rongé par les eaux que

couronnait une forte haie d'acacias épineux, et le long de laquelle

s'étendait, dans le jardin Bergmann, une allée de jeunes tilleuls. Au

bout d'une heure, il entendit parler et marcher au-dessus de sa tête,

mais les mots qui parvinrent à son oreille étaient tous italiens et

prononcés par deux voix de femmes, deux jeunes femmes. Il profita du

moment où les deux interlocutrices se trouvaient à une extrémité pour se

glisser à l'autre sans bruit. Après une demi-heure d'efforts, il

atteignit au bout de l'allée et put, sans être aperçu ni entendu,

prendre une position d'où il verrait les deux femmes sans être vu par

elles quand elles viendraient à lui. Quel ne fut pas l'étonnement de

Rodolphe en reconnaissant la petite muette pour une des deux femmes,

elle parlait en italien avec miss Lovelace. Il était alors onze heures

du soir. Le calme était si grand sur le lac et autour de l'habitation,

que ces deux femmes devaient se croire en sûreté: dans tout Gersau il

n'y avait que leurs yeux qui pussent être ouverts. Rodolphe pensa que le

mutisme de la petite était une ruse nécessaire. A la manière dont se

parlait l'italien, Rodolphe devina que c'était la langue maternelle de

ces deux femmes, il en conclut que la qualité d'Anglais cachait une

ruse.

--C'est des Italiens réfugiés, se dit-il, des proscrits qui sans doute

ont à craindre la police de l'Autriche ou de la Sardaigne. La jeune

fille attend la nuit pour pouvoir se promener et causer en toute sûreté.

Aussitôt il se coucha le long de la haie et rampa comme un serpent pour

trouver un passage entre deux racines d'acacia. Au risque d'y laisser

son habit ou de se faire de profondes blessures au dos, il traversa la

haie quand la prétendue miss Fanny et sa prétendue muette furent à

l'autre extrémité de l'allée; puis quand elles arrivèrent à vingt pas de

lui sans le voir, car il se trouvait dans l'ombre de la haie alors

fortement éclairée par la lueur de la lune, il se leva brusquement.

--Ne craignez rien, dit-il en français à l'Italienne, je ne suis pas un

espion. Vous êtes des réfugiés, je l'ai deviné. Moi, je suis un Français

qu'un seul de vos regards a cloué à Gersau.

Rodolphe, atteint par la douleur que lui causa un instrument d'acier en

lui déchirant le flanc, tomba terrassé.

--_Nel lago con pietra_, dit la terrible muette.

--Ah! _Gina_, s'écria l'Italienne.

--Elle m'a manqué, dit Rodolphe en retirant de la plaie un stylet qui

s'était heurté contre une fausse côte, mais, un peu plus haut, il

allait au fond de mon coeur. J'ai eu tort, Francesca, dit-il en se

souvenant du nom que la petite Gina avait plusieurs fois prononcé, je ne

lui en veux pas, ne la grondez point: le bonheur de vous parler vaut

bien un coup de stylet! seulement, montrez-moi le chemin, il faut que je

regagne la maison Stopfer. Soyez tranquilles, je ne dirai rien.

Francesca, revenue de son étonnement, aida Rodolphe à se relever, et dit

quelques mots à Gina dont les yeux s'emplirent de larmes. Les deux

femmes forcèrent Rodolphe à s'asseoir sur un banc, à quitter son habit,

son gilet, sa cravate. Gina ouvrit la chemise et suça fortement la

plaie. Francesca qui les avait quittés, revint avec un large morceau de

taffetas d'Angleterre, et l'appliqua sur la blessure..

--Vous pourrez aller ainsi jusqu'à votre maison, reprit-elle.

Chacune d'elles s'empara d'un bras, et Rodolphe fut conduit à une petite

porte dont la clef se trouvait dans la poche du tablier de Francesca.

--Gina parle-t-elle français? dit Rodolphe à Francesca.

--Non. Mais ne vous agitez pas, dit Francesca d'un petit ton

d'impatience.

--Laissez-moi vous voir, répondit Rodolphe avec attendrissement, car

peut-être serai-je longtemps sans pouvoir venir...

Il s'appuya sur un des poteaux de la petite porte et contempla la belle

Italienne, qui se laissa regarder pendant un instant par le plus beau

silence et par la plus belle nuit qui jamais ait éclairé ce lac, le roi

des lacs suisses. Francesca était bien l'Italienne classique, et telle

que l'imagination veut, fait ou rêve, si vous voulez, les Italiennes. Ce

qui saisit tout d'abord Rodolphe, ce fut l'élégance et la grâce de la

taille dont la vigueur se trahissait malgré son apparence frêle, tant

elle était souple. Une pâleur d'ambre répandue sur la figure accusait un

intérêt subit, mais qui n'effaçait pas la volupté de deux yeux humides

et d'un noir velouté. Deux mains, les plus belles que jamais sculpteur

grec ait attachées au bras poli d'une statue, tenaient le bras de

Rodolphe: et leur blancheur tranchait sur le noir de l'habit.

L'imprudent Français ne put qu'entrevoir la forme ovale un peu longue du

visage dont la bouche attristée, entr'ouverte, laissait voir des dents

éclatantes entre deux larges lèvres fraîches et colorées. La beauté des

lignes de ce visage garantissait à Francesca la durée de cette

splendeur; mais ce qui frappa le plus Rodolphe fut l'adorable

laisser-aller, la franchise italienne de cette femme qui s'abandonnait

entièrement à sa compassion.

Francesca dit un mot à Gina, qui donna son bras à Rodolphe jusqu'à la

maison Stopfer et se sauva comme une hirondelle quand elle eut sonné.

--Ces patriotes n'y vont pas de main morte! se disait Rodolphe en

sentant ses souffrances quand il se trouva seul dans son lit. _Nel

lago!_ Gina m'aurait jeté dans le lac avec une pierre au cou!

Au jour, il envoya chercher à Lucerne le meilleur chirurgien; et quand

il fut venu, il lui recommanda le plus profond secret en lui faisant

entendre que l'honneur l'exigeait. Léopold revint de son excursion le

jour où son ami quittait le lit. Rodolphe lui fit un conte et le chargea

d'aller à Lucerne chercher les bagages et leurs lettres. Léopold apporta

la plus funeste, la plus horrible nouvelle: la mère de Rodolphe était

morte. Pendant que les deux amis allaient de Bâle à Lucerne, la fatale

lettre, écrite par le père de Léopold, y était arrivée le jour de leur

départ pour Fuelen. Malgré les précautions que prit Léopold, Rodolphe

fut saisi par une fièvre nerveuse. Dès que le futur notaire vit son ami

hors de danger, il partit pour la France muni d'une procuration.

Rodolphe put ainsi rester à Gersau, le seul lieu du monde où sa douleur

pouvait se calmer. La situation du jeune Français, son désespoir et les

circonstances qui rendaient cette perte plus affreuse pour lui que pour

tout autre, furent connues et attirèrent sur lui la compassion et

l'intérêt de tout Gersau. Chaque matin la fausse muette vint voir le

Français afin de donner des nouvelles à sa maîtresse.

Quand Rodolphe put sortir, il alla chez les Bergmann remercier miss

Fanny Lovelace et son père de l'intérêt qu'ils lui avaient témoigné.

Pour la première fois depuis son établissement chez les Bergmann, le

vieil Italien laissa pénétrer un étranger dans son appartement où

Rodolphe fut reçu avec une cordialité due et à ses malheurs et à sa

qualité de Français qui excluait toute défiance. Francesca se montra si

belle aux lumières pendant la première soirée, qu'elle fit entrer un

rayon dans ce coeur abattu. Ses sourires jetèrent les roses de

l'espérance sur ce deuil. Elle chanta, non point des airs gais, mais de

graves et sublimes mélodies appropriées à l'état du coeur de Rodolphe

qui remarqua ce soin touchant. Vers huit heures, le vieillard laissa ces

deux jeunes gens seuls sans aucune apparence de crainte, et se retira

chez lui. Quand Francesca fut fatiguée de chanter, elle amena Rodolphe

sous la galerie extérieure, d'où se découvrait le sublime spectacle du

lac, et lui fit signe de s'asseoir près d'elle sur un banc de bois

rustique.

--Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander votre âge, _cara_

Francesca? fit Rodolphe.

--Dix-neuf ans, répondit-elle, mais passés.

--Si quelque chose au monde pouvait atténuer ma douleur, ce serait,

reprit-il, l'espoir de vous obtenir de votre père, en quelque situation

de fortune que vous soyez, belle comme vous êtes, vous me paraissez plus

riche que ne le serait la fille d'un prince. Aussi tremblé-je en vous

faisant l'aveu des sentiments que vous m'avez inspirés; mais ils sont

profonds, ils sont éternels.

--_Zitto!_ fit Francesca en mettant un des doigts de sa main droite sur

ses lèvres. N'allez pas plus loin: je ne suis pas libre, je suis mariée,

depuis trois ans...

Un profond silence régna pendant quelques instants entre eux. Quand

l'Italienne, effrayée de la pose de Rodolphe, s'approcha de lui, elle le

trouva tout à fait évanoui.

--_Povero!_ se dit-elle, moi qui le trouvais froid.

Elle alla chercher des sels, et ranima Rodolphe en les lui faisant

respirer.

--Mariée! dit Rodolphe en regardant Francesca. Ses larmes coulèrent

alors en abondance.

--Enfant, dit-elle, il y a de l'espoir. Mon mari a...

--Quatre-vingts ans?... dit Rodolphe.

--Non, répondit elle en souriant, soixante-cinq. Il s'est fait un masque

de vieillard pour déjouer la police.

--Chère, dit Rodolphe, encore quelques émotions de ce genre et je

mourrais... Après vingt années de connaissance seulement, vous saurez

quelle est la force et la puissance de mon coeur, de quelle nature sont

ses aspirations vers le bonheur. Cette plante ne monte pas avec plus de

vivacité pour s'épanouir aux rayons du soleil, dit-il en montrant un

jasmin de Virginie qui enveloppait la balustrade, que je ne me suis

attaché depuis un mois à vous. Je vous aime d'un amour unique. Cet amour

sera le principe secret de ma vie, et j'en mourrai peut-être!

--Oh! Français, Français! fit-elle en commentant son exclamation par une

petite moue d'incrédulité.

--Ne faudra-t-il pas vous attendre, vous recevoir des mains du Temps?

reprit-il avec gravité. Mais, sachez-le: si vous êtes sincère dans la

parole qui vient de vous échapper, je vous attendrai fidèlement sans

laisser aucun autre sentiment croître dans mon coeur.

Elle le regarda sournoisement.

--Rien, dit-il, pas même une fantaisie. J'ai ma fortune à faire, il vous

en faut une splendide, la nature vous a créée princesse....

A ce mot, Francesca ne put retenir un faible sourire qui donna

l'expression la plus ravissante à son visage, quelque chose de fin comme

ce que le grand Léonard a si bien peint dans la _Joconde_. Ce sourire

fit faire une pause à Rodolphe.

--.... Oui, reprit-il, vous devez souffrir du dénûment auquel vous

réduit l'exil. Ah! si vous voulez me rendre heureux entre tous les

hommes, et sanctifier mon amour, vous me traiterez en ami. Ne dois-je

pas être votre ami aussi? Ma pauvre mère m'a laissé soixante mille

francs d'économie, prenez-en la moitié?

Francesca le regarda fixement. Ce regard perçant alla jusqu'au fond de

l'âme de Rodolphe.

--Nous n'avons besoin de rien, mes travaux suffisent à notre luxe,

répondit-elle d'une voix grave.

--Puis-je souffrir qu'une Francesca travaille? s'écria-t-il. Un jour

vous reviendrez dans votre pays, et vous y retrouverez ce que vous y

avez laissé... De nouveau la jeune Italienne regarda Rodolphe... Et vous

me rendrez ce que vous aurez daigné m'emprunter, ajouta-t-il avec un

regard plein de délicatesse.

--Laissons ce sujet de conversation, dit-elle avec une incomparable

noblesse de geste, de regard et d'attitude. Faites une brillante

fortune, soyez un des hommes remarquables de votre pays, je le veux.

L'illustration est un pont-volant qui peut servir à franchir un abîme.

Soyez ambitieux, il le faut. Je vous crois de hautes et de puissantes

facultés; mais servez-vous-en plus pour le bonheur de l'humanité que

pour me mériter: vous en serez plus grand à mes yeux.

Dans cette conversation qui dura deux heures, Rodolphe découvrit en

Francesca l'enthousiasme des idées libérales et ce culte de la liberté

qui avait fait la triple révolution de Naples, du Piémont et d'Espagne.

En sortant, il fut conduit jusqu'à la porte par Gina, la fausse muette.

A onze heures, personne ne rôdait dans ce village, aucune indiscrétion

n'était à craindre, Rodolphe attira Gina dans un coin, et lui demanda

tout bas en mauvais italien:--Qui sont tes maîtres, mon enfant? dis-le

moi, je te donnerai cette pièce d'or toute neuve.

--Monsieur, répondit l'enfant en prenant la pièce, monsieur est le

fameux libraire Lamporani de Milan, l'un des chefs de la révolution, et

le conspirateur que l'Autriche désire le plus tenir au Spielberg.

--La femme d'un libraire!... Eh! tant mieux, pensa-t-il, nous sommes de

plain-pied.

--De quelle famille est-elle? reprit-il, car elle a l'air d'une reine.

--Toutes les Italiennes sont ainsi, répondit fièrement Gina. Le nom de

son père est Colonna.

Enhardi par l'humble condition de Francesca, Rodolphe fit mettre un

tendelet à sa barque et des coussins à l'arrière. Quand ce changement

fut opéré, l'amoureux vint proposer à Francesca de se promener sur le

lac. L'Italienne accepta, sans doute pour jouer son rôle de jeune miss

aux yeux du village; mais elle emmena Gina. Les moindres actions de

Francesca Colonna trahissaient une éducation supérieure et le plus haut

rang social. A la manière dont s'assit l'Italienne au bout de la barque,

Rodolphe se sentit en quelque sorte séparé d'elle; et devant

l'expression d'une vraie fierté de noble, sa familiarité préméditée

tomba. Par un regard, Francesca se fit princesse avec tous les

priviléges dont elle eût joui au Moyen-Age. Elle semblait avoir deviné

les secrètes pensées de ce vassal qui avait l'audace de se constituer

son protecteur. Déjà, dans l'ameublement du salon où Francesca l'avait

reçu, dans sa toilette et dans les petites choses qui lui servaient,

Rodolphe avait reconnu les indices d'une nature élevée et d'une haute

fortune. Toutes ces observations lui revinrent à la fois dans la

mémoire, et il devint rêveur après avoir été pour ainsi dire refoulé par

la dignité de Francesca. Gina, cette confidente à peine adolescente,

semblait elle-même avoir un masque railleur en regardant Rodolphe en

dessous ou de côté. Ce visible désaccord entre la condition de

l'Italienne et ses manières fut une nouvelle énigme pour Rodolphe, qui

soupçonna quelqu'autre ruse semblable au faux mutisme de Gina.

--Où voulez-vous aller? _signora Lamporani_, dit-il.

--Vers Lucerne, répondit en français Francesca.

--Bon! pensa Rodolphe, elle n'est pas étonnée de m'entendre lui

dire son nom, elle avait sans doute prévu ma demande à Gina, la

rusée!--Qu'avez-vous contre moi? dit-il en venant enfin s'asseoir près

d'elle et lui demandant par un geste une main que Francesca retira. Vous

êtes froide et cérémonieuse; en style de conversation, nous dirions

_cassante_.

--C'est vrai, répliqua-t-elle en souriant. J'ai tort. Ce n'est pas bien.

C'est bourgeois. Vous diriez en français ce n'est pas artiste. Il vaut

mieux s'expliquer que de garder contre un ami des pensées hostiles ou

froides, et vous m'avez prouvé déjà votre amitié. Peut-être suis-je allé

trop loin avec vous. Vous avez dû me prendre pour une femme

très-ordinaire... Rodolphe multiplia des signes de dénégation.--... Oui,

dit cette femme de libraire en continuant sans tenir compte de la

pantomime qu'elle voyait bien d'ailleurs. Je m'en suis aperçue, et

naturellement je reviens sur moi-même. Eh! bien je terminerai tout par

quelques paroles d'une profonde vérité. Sachez-le bien, Rodolphe: je

sens en moi la force d'étouffer un sentiment qui ne serait pas en

harmonie avec les idées ou la prescience que j'ai du véritable amour. Je

puis aimer comme nous savons aimer en Italie; mais je connais mes

devoirs: aucune ivresse ne peut me les faire oublier. Mariée sans mon

consentement à ce pauvre vieillard, je pourrais user de la liberté qu'il

me laisse avec tant de générosité; mais trois ans de mariage équivalent

à une acceptation de la loi conjugale. Aussi la plus violente passion ne

me ferait-elle pas émettre, même involontairement, le désir de me

trouver libre. Émilio connaît mon caractère. Il sait que, hors mon coeur

qui m'appartient et que je puis livrer, je ne me permettrais pas de

laisser prendre ma main. Voilà pourquoi je viens de vous la refuser. Je

veux être aimée, attendue avec fidélité, noblesse, ardeur, en ne pouvant

accorder qu'une tendresse infinie dont l'expression ne dépassera point

l'enceinte du coeur, le terrain permis. Toutes ces choses bien

comprises.... oh! reprit-elle avec un geste de jeune fille, je vais

redevenir coquette, rieuse, folle, comme un enfant qui ne connaît pas le

danger de la familiarité.

Cette déclaration si nette, si franche fut faite d'un ton, d'un accent

et accompagnée de regards qui lui donnèrent la plus grande profondeur de

vérité.

--Une princesse Colonna n'aurait pas mieux parlé, dit Rodolphe en

souriant.

--Est-ce, répliqua-t-elle avec un air de hauteur, un reproche sur

l'humilité de ma naissance? Faut-il un blason à votre amour? A Milan,

les plus beaux noms: Sforza, Canova, Visconti, Trivulzio, Ursini sont

écrits au-dessus des boutiques, il y a des Archinto apothicaires; mais

croyez que, malgré ma condition de boutiquière, j'ai les sentiments

d'une duchesse.

--Un reproche? non, madame, j'ai voulu vous faire un éloge.

--Par une comparaison?... dit elle avec finesse.

--Ah! sachez-le, reprit-il, afin de ne plus me tourmenter si mes paroles

peignaient mal mes sentiments, mon amour est absolu, il comporte une

obéissance et un respect infinis.

Elle inclina la tête en femme satisfaite et dit:--Monsieur accepte alors

le traité?

--Oui, dit-il. Je comprends que, dans une puissante et riche

organisation de femme, la faculté d'aimer ne saurait se perdre, et que,

par délicatesse, vous vouliez la restreindre. Ah! Francesca, une

tendresse partagée, à mon âge et avec une femme aussi sublime, aussi

royalement belle que vous l'êtes, mais c'est voir tous mes désirs

comblés. Vous aimer comme vous voulez être aimée, n'est-ce pas pour un

jeune homme se préserver de toutes les folies mauvaises? n'est-ce pas

employer ses forces dans une noble passion de laquelle on peut être fier

plus tard, et qui ne donne que de beaux souvenirs?..... Si vous saviez

de quelles couleurs, de quelle poésie vous venez de revêtir la chaîne du

Pilate, le Rhigi, et ce magnifique bassin.....

--Je veux le savoir, dit-elle.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 42 / 49 段