SONNETS SUR DIVERS AIRS EN MUSIQUE.

XIV.--C'était la fille d'un seigneur, la plus belle des trois soeurs,

qui aimait son maître autant que possible, jusqu'à ce qu'ayant vu un

Anglais le plus beau qu'on pût voir, son caprice vint à changer. L'issue

du combat fut longtemps douce, l'amour lutta avec l'amour pour savoir

s'il fallait laisser le maître sans amante, ou tuer le brave chevalier;

l'une ou l'autre des deux alternatives était pénible à la pauvre

damoiselle. Mais il fallait refuser l'un des deux, c'était là ce qu'il y

avait de triste, il n'y avait rien à faire pour profiter de tous les

deux; entre les deux, le brave chevalier fut blessé par son dédain.

Hélas! elle n'y pouvait rien. Aussi l'art luttant contre les armes

remporta la victoire; par le don de la science il remporta la belle;

Lullaby, Lullaby, le savant tient la belle dame, et là-dessus ma chanson

est finie.

XV.--Un beau jour (jour funeste), l'amour, qui a toujours régné sur le

mois de mai, aperçut une fleur d'une beauté rare qui jouait

voluptueusement dans les airs. Le vent nuisible commençait à trouver

passage entre les pétales veloutés, et l'amant qui se mourait d'amour

aurait voulu être le souffle du ciel. L'air, disait-il, peut souffler

sur tes joues. Air, si je pouvais triompher comme toi! mais, hélas! ma

main a juré de ne jamais te séparer de tes épines, voeu, hélas, bien

imprudent pour la jeunesse, pour la jeunesse toujours prête à cueillir

une fleur. Toi pour qui Jupiter jurerait que Junon est une Éthiopienne,

et renierait son nom de Jupiter afin de devenir mortel par amour pour

toi.

XVI.--Mes troupeaux ne mangent pas, mes brebis ne portent pas, mes

béliers sont languissants; tout va de travers, l'amour se meurt, c'est

en renonçant à sa foi, c'est en reniant son coeur qu'on en est venu là.

J'ai oublié toutes mes joyeuses danses; j'ai perdu l'amour de ma dame.

Dieu le sait, là où sa confiance et son amour étaient inébranlables je

rencontre un non sans espoir de changement. Une folle contrariété m'a

causé toutes ces pertes. Oh! Fortune ennemie, perfide, maudite dame, je

sais que l'inconstance appartient plus aux femmes qu'aux hommes. Je

gémis tout en deuil, je méprise toute crainte, l'amour m'a abandonné, je

vis en esclavage, mon coeur est sanglant, il a besoin de secours; ô

cruelle ressource, il est rempli de fiel. Mon chalumeau de berger ne

peut plus résonner, la clochette de mon bélier sonne un glas funèbre;

mon chien, à la queue coupée, qui avait coutume de jouer, ne joue plus

du tout; il a l'air d'avoir peur; avec des soupirs profonds, il se met à

pleurer en hurlant à sa façon à la vue de ma triste situation. Comme les

soupirs résonnent à travers une terre insensible, semblables à un

millier d'hommes vaincus dans un combat sanglant.

Les sources pures ne jaillissent pas, les doux oiseaux ne chantent pas,

les plantes vertes ne produisent rien, elles meurent; les bestiaux

restent à pleurer, les troupeaux dorment tous, les nymphes regardent

derrière elles avec effroi. Tous les plaisirs que nous connaissions,

nous autres pauvres bergers, toutes nos gaies assemblées dans la plaine,

toutes nos fêtes du soir sont finies, tout notre amour est perdu, car

l'amour est mort. Adieu, ma douce amie, tu es la cause de toute ma

douleur. Jamais on ne vit ton égal pour remplir le coeur de joie. Le

pauvre Corydon en sera réduit à vivre seul, je ne vois point pour lui

d'autre ressource.

XVII.--Puisque ton oeil a choisi la dame et marqué la dame que tu dois

frapper, permets à la raison de gouverner des choses dignes de blâme

aussi bien que l'amour, qui est une puissance partiale. Prends conseil

de quelque tête plus sage, qui ne soit pas trop jeune et qui soit

mariée.

Et quand tu viendras raconter ton histoire, n'adoucis pas ta langue par

un langage trop soigné, de peur qu'elle ne devine quelque ruse subtile;

les estropiés reconnaissent bientôt ceux qui boitent, mais dis-lui

nettement que tu l'aimes, et que tu veux qu'elle soit à toi.

Qu'importe qu'elle fronce les sourcils, son front assombri s'éclaircira

avant le soir, et alors elle se repentira trop tard d'avoir si bien

caché sa joie, et avant qu'il soit jour elle désirera plus d'une fois ce

qu'elle avait repoussé avec dédain.

Qu'importe qu'elle essaye d'user de résistance, qu'elle lutte, qu'elle

crie, qu'elle dise non; sa faible force cédera à la fin, et la ruse lui

apprendra à dire: «Si les femmes étaient aussi fortes que les hommes, je

vous réponds que vous n'auriez rien obtenu.»

Conforme-toi à tous ses désirs, ne redoute pas la dépense, et surtout

lorsque tes libéralités peuvent mériter des louanges en retentissant aux

oreilles de ta dame; les balles d'or finissent par abattre le château le

plus imprenable, les tours, les villes.

Suis-la toujours avec une ferme confiance; sois modeste et fidèle dans

tes requêtes; à moins que ta dame ne soit injuste, ne te presse jamais

de choisir de nouveau; quand le moment te sera propice, ne te fais pas

faute d'offrir, même lorsqu'elle te refuse.

Le coq qui foule les femmes ne saura jamais les ruses et les détours que

les femmes emploient en les cachant sous des apparences extérieures, les

finesses et les raffinements qui se cachent chez elles. N'avez-vous pas

souvent entendu dire que le non d'une femme ne veut rien dire?

Les femmes pensent encore à lutter avec les hommes, à pécher sans

s'inquiéter de la sainteté; il n'y a point de ciel qui leur semble

saint, excepté quand le temps et l'âge les atteignent. S'il n'y avait

d'autre joie dans le lit que des baisers, les femmes se marieraient

entre elles.

Mais doucement, c'est assez, c'en est trop, je crains, de peur que ma

maîtresse n'entende ma chanson; elle ne se fera pas faute de me donner

un soufflet pour apprendre à ma langue à être si longue, mais elle

rougira, je le dis ici, en me voyant trahir ainsi ses secrets.

XVIII.--Vis avec moi, sois mon amie, et nous jouirons de tous les

plaisirs que peuvent fournir les collines et les vallées, les ravins et

les champs, et les montagnes rugueuses.

Nous nous assiérons sur les rochers, nous verrons les bergers paître

leurs troupeaux au bois, des rivières peu profondes et des chutes d'eau

près desquelles les oiseaux mélodieux chantent leurs madrigaux.

Là je te ferai un lit de roses, avec mille bouquets odorants, un chapeau

de fleurs, et un corsage tout brodé de feuilles de myrte.

Une ceinture de paille et des boutons de lierre, avec des agrafes de

corail et des boutons d'ambre, si ces plaisirs peuvent te séduire, viens

vivre avec moi et sois mon amie.

Le Pèlerin amoureux · 第 3 / 7 题