Des flancs granitiques et des antiques forêts de la montagne Noire, qui
va s'abaissant par le coteau de Saint-Félix jusqu'au col de Naurouze,
la vue embrasse une étendue considérable.
Ce sont d'abord les petits sentiers des chevriers qui descendent aux
rochers de Naurouze; puis les cultures de seigle et les beaux pâturages
qui entourent les villages de Bonrepos et de Mont-Ferrand, nichés tous
deux sur les derniers mamelons de la montagne; puis enfin la riche et
fertile plaine qui fait une ceinture luxuriante à la petite ville de
Revel. A quelque distance de ces pierres de Naurouze, immenses roches
de granit presque noires, qui semblent, posées debout en travers de la
montagne, les génies de ce lieu sauvage, immobilisés par un brusque
enchantement, le paysage s'adoucit; de sévère et grandiose, il se fait
tout-à-coup idyllique; le contraste est saisissant:
Là un entassement de blocs monstrueux, de coulées de lave, d'aiguilles
de granit se mêlant s'enchevêtrant dans un désordre singulier, semble
défendre l'accès de la montagne. Ici, sous un couvert de hêtres et de
châtaigniers, bruit la fontaine de la Grave. D'un tertre moussu, sort
une fraîche source qui s'épanche dans un bassin naturel; les bords sont
garnis d'une herbe fine et fournie, douce aux pieds comme du velours.
Le jour où nous reprenons ce récit, au printemps de l'année 1659, le
soleil, filtrant à travers les branches, faisait scintiller entre les
verts cressons et les nénuphars laiteux quelques diamants de cette
eau tranquille et ignorée. Le chant d'une rainette troublait seul le
profond silence de ce joli coin de forêt.
Un homme assis sur la mousse du tertre regardait, sans la voir, l'eau
couler à ses pieds. Il paraissait perdu dans une réflexion profonde;
le sourcil froncé par une contention d'esprit qui lui enlevait la
perception des choses extérieures, il ne voyait rien, n'entendait rien,
ne sentait rien que sa pensée qui bouillonnait en lui-même.
Il était de taille haute, un peu lourde; le visage ovale avait un grand
air de noblesse et de bonté; les yeux noirs, largement ouverts, étaient
profonds et doux. Le nez un peu fort s'attachait puissamment à un front
développé, aux tempes renflées des prodigues ou des aventureux. Une
fine moustache noire à peine indiquée estompait des lèvres légèrement
épaisses, mais bien dessinées. Son menton rond avait, au milieu, cette
fossette, signe ordinaire d'une volonté opiniâtre. Quelques rides
petites et fines, cerclaient les yeux, plissaient le front de ce
rêveur et donnaient seules à son mâle visage les cinquante ans qu'il
avait.
Sa perruque brune, qu'il portait longue et fournie selon la mode du
temps, s'étalait en boucles nombreuses sur un col de dentelles, en
forme de rabat. Un grand manteau de drap gris s'attachait aux épaules
et couvrait un costume de velours marron, d'une simplicité sévère et
élégante. Un chapeau de feutre, orné d'un large galon, gisait à ses
pieds.
Le coude sur le genou, le menton dans sa main, il restait immobile,
depuis de longues heures peut-être, n'entendant même pas son cheval
attaché dans le fourré qui hennissait d'impatience.
Un chant éclata brusquement sous la hêtrée: c'était une chanson naïve,
dans ce patois du Languedoc, si doux à l'oreille.
Ce chant tira le penseur de sa méditation; il murmura avec un soupir:
—Allons! je ne trouve point.
Dérangé dans sa rêverie, il leva la tête et considéra le chanteur qui
apparaissait sur la clairière.
C'était un homme d'une trentaine d'années, un pauvre homme, selon toute
apparence, qui descendait de la montagne, les bras chargés de plantes
médicinales.
Des chausses de toile, des bas bleus, de gros souliers, une veste de
ratine, formaient tout son costume; la tête nue, les cheveux au vent,
il avait une allure franche et honnête, son visage avait le profil
accentué, le nez fin en arête, les yeux vifs de l'homme du Midi.
Il fit une grande révérence en s'avançant vers la fontaine, et dit avec
une familiarité respectueuse:
—Un beau temps, monsieur le baron, quoique nous soyons menacés
de sécheresse. Les ruisseaux de là haut commencent à baisser,
continua-t-il en désignant du geste la montagne, la fontaine est encore
aussi abondante qu'en hiver.
Il déchargea sa brassée, et la mit tremper dans le bassin.
—Tu connais les sources de la montagne? lui demanda vivement celui
qu'il appelait M. le baron.
—C'est un peu mon métier de les connaître, répondit le nouveau venu,
je suis fontainier. Si je ne connaissais pas les fontaines naturelles
alors! qui les connaîtrait? dit en riant à pleines dents l'ouvrier. Je
suis Pierre le fils du fontainier de Revel.
—Est-ce pour nettoyer tes fontaines, Pierre, lui demanda en souriant
son interlocuteur, toutes ces plantes?
—Non, monsieur de Riquet; non, elles ne nettoyeront ni ne
raccommoderont les fontaines, les pauvres; mais elles serviront
peut-être à guérir quelques membres foulés ou à soulager quelques malades.
—Tu es rebouteur, en même temps que fontainier, alors?
—Non plus, monsieur le baron; je me connais un peu aux plantes de mon
pays et à leurs propriétés, voilà tout. Je rêve quelquefois tout comme
un autre, répondit Pierre, regardant en dessous le baron qui sourit,
comprenant l'allusion. Je rêve, je cherche, et en cherchant on trouve,
pas vrai?
—Si tu as trouvé ce que tu cherchais, toi, tu es bien heureux, fit le
baron avec un soupir.
—C'est que mes rêves sont modestes aussi, monsieur Riquet, dit Pierre.
Je cherche seulement à être utile à ceux de nos villages qui sont trop
pauvres pour consulter un médecin et trop ignorants pour se soigner
eux-mêmes.
—Et moi, dit le baron de Riquet rêveusement, comme se parlant à
lui-même, je cherche le moyen d'être utile à tout un peuple. Puis
revenant à lui, il ajouta:
—Mais tu me connais? paraît-il; je ne me souviens cependant pas t'avoir
jamais employé?
—C'est vrai, jamais. Mais je sais bien qui vous êtes. Nous regardons
les étoiles, nous les admirons de loin, mais il n'est pas sûr qu'elles
nous voient et nous distinguent, elles! Mes courses m'amènent souvent
près de votre château de Bonrepos, ou à Mont-Ferrand, vers vos fermes
de Pierre et de Paul; partout l'on m'a parlé de la bonté du seigneur
Riquet de Bonrepos, intendant du roi Louis XIV, pour ces contrées.
Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, car c'est lui que nous retrouvons,
écoutait en souriant ce paysan qui avait un air de franchise qui lui
plaisait.
—Puis, monsieur de Riquet, continua Pierre, je vous ai vu souvent
depuis quelques années, là-bas, près des roches de Naurouze, prendre
des mesures avec un petit compas de fer, ou rêver ainsi que vous le
faisiez tout à l'heure.
—Oui, s'écria Riquet, je réfléchis, j'étudie, j'y mets tout mon esprit,
et je ne trouve pas. Cependant je suis sûr que c'est possible, que
j'y arriverai, mais quand? disait-il nerveusement; lorsque je serai
trop vieux pour exécuter mon projet, peut être, acheva-t-il avec
découragement.
—C'est donc bien difficile ce que vous cherchez? lui demanda, avec une
audace respectueuse, l'ouvrier.
—Je cherche le point de partage des eaux de cette montagne, s'écria
Riquet emporté par l'idée fixe qui le dominait. S'apercevant que
l'artisan ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas, il ajouta:
—Écoute, Pierre, sur les hautes montagnes, les eaux produites soit
par la fonte des neiges, soit par les pluies, soit par les sources
naturelles, lorsqu'elles sont trop refoulées dans le bassin qu'elles se
sont creusé sourdent de terre et, se traçant un lit en suivant la pente
de la montagne, descendent dans les vallées, les unes à droite, les
autres à gauche, ou s'éparpillent en ruisselets et se perdent chemin
faisant.
Ainsi, pour cette montagne Noire, les ruisseaux coulent à l'ouest vers
la Garonne, au midi vers la Méditerranée.
Or il y a toujours un endroit, point culminant, où se réunissent les
eaux et où se fait le partage. La séparation a lieu naturellement, par
la distribution des pentes.
C'est ce point que je cherche; comprends-tu?
—Oui, monsieur Riquet, oui. Mais à quoi cela vous servirait-il de
trouver ce point de partage? demanda Pierre.
—A quoi? à quoi? à unir deux mers, s'écria Riquet avec orgueil.
Et comme les yeux de Pierre tout surpris interrogeaient:
—Les gens d'ici disent que je suis un rêveur, répondit-il à cette
question muette. Eh bien! oui! j'ai rêvé de créer un canal qui ira
s'amorçant à la Garonne aux portes de Toulouse, traversera tout notre
pauvre pays si sec, si aride et ira rejoindre la mer Méditerranée par
l'étang de Thau, près de Cette, créant ainsi par le fleuve et le canal
une communication constante entre les deux mers.
L'eau, c'est la richesse d'un pays.
J'ai rêvé de remplacer les marais, les terrains incultes qui couvrent
une partie du Languedoc par des cultures qui enrichiront cette
province. J'ai rêvé d'amener l'abondance avec le commerce.
J'ai rêvé que le détroit de Gibraltar cesserait d'être un passage forcé
pour les marchandises françaises, et qu'elles ne payeront plus tribut
au roi d'Espagne, mais au roi de France! N'est-ce pas une grande idée,
Pierre?
—Oh! monsieur Riquet, c'est grand ce que vous voulez faire là! s'écria
Pierre avec admiration. Et personne avant vous ne s'était avisé de ça?
—Si, Pierre, si; d'autres, avant moi, avaient fait des projets de
canaux, mais ces projets, mal digérés, mal compris, n'ont jamais été
réalisés.
Sous le roi Charles IX, sous Henri IV aussi,—mon père m'en parlait
souvent,—un ingénieur voulait faire un canal de quatorze lieues
seulement pour unir la Garonne à la rivière de l'Aude. Il y a quelques
années, en 1634, Pierre Petit proposait de creuser un canal à travers
la plaine de Revel, en coupant la montagne au col de Graissens, au
point où les eaux s'en vont les unes à Narbonne, les autres à Bordeaux.
Moi, je comprends autrement ce vaste et magnifique projet. Je veux
créer un canal d'une étendue de soixante lieues qui unisse directement
l'Océan à la Méditerranée.
—Oui, je comprends, disait Pierre, ce grand chemin par eau donnera le
mouvement et la vie à toutes ces contrées où le commerce est nul, faute
de débouché; il fera revivre l'agriculture qui languit faute d'eau sur
certains points, par trop de marais stagnants sur d'autres, et puis
vous supprimez le hasard des trajets par mer, et forcez les transports
par terre, toujours si coûteux, à abaisser leurs prix pour soutenir la
concurrence!
—Mon canal, dit Riquet, rendra tout facile. On paiera tant par quintal
de marchandises embarquées. Ce droit serait donc perçu avec équité,
puisqu'il le serait d'après les quantités transportées.
—Oh! monsieur le baron, cherchez encore, s'écria Pierre, cherchez ce
point de partage, c'est si beau, votre projet!
—Je trouverai, dit Riquet, retombant dans ses pensées.
Pierre ne voulut pas le troubler davantage, il s'agenouilla devant le
petit bassin pour y reprendre ses plantes et s'éloigner sans bruit.
Riquet le regardait faire distraitement, sans plus parler.
La petite source de la Grave coulait du tertre à flots pressés; depuis
quelques instants, le bassin débordait sur l'herbe à leurs pieds.
Tout à coup l'eau se sépara visiblement en deux petites rigoles qui
coulèrent l'une d'un côté du versant de la montagne et l'autre du côté
opposé, suivant naturellement la pente qu'elles côtoyaient.
—J'ai trouvé, s'écria Riquet, se levant d'un bond; regarde, Pierre,
voici le point de partage, fit-il, montrant à l'ouvrier d'un doigt
tremblant les filets d'eau.
Puis il se tut, immobile, réfléchissant.
Pierre considérait le penseur sans oser l'interroger davantage.
—Tu m'as dit, demanda Riquet sortant brusquement de sa rêverie, que tu
connaissais tous les détours de la montagne et les sources ou ruisseaux
qui en découlent?
—Oui, monsieur Riquet, depuis mon enfance, je cours dans ces bois, il
n'est pas un coin qui me soit inconnu.
—Veux-tu me servir de guide? Voyons, ta fortune est là peut-être?
—La fortune, fit l'ouvrier insouciant, en haussant les épaules et
riant; on dit qu'il faut l'attendre chez soi, j'ai toujours trop aimé
courir pour la rencontrer; mais je vous suivrai, monsieur Riquet, sans
l'espoir de saisir son cheveu qui me glisserait entre les doigts. Je
vous guiderai avec bonheur, continua sérieusement l'ouvrier, je vous
suivrai toujours, je suis si heureux que vous vouliez bien m'associer à
une si grande œuvre.
—Eh bien! ami Pierre, dit Riquet joyeusement, partons, retournons à
Bonrepos, je compte sur toi, tu ne me quittes plus. A bientôt notre
première excursion dans la montagne Noire. Au revoir, petite source,
d'où sortira mon canal!