CHAPITRE DEUXIÈME

Des flancs granitiques et des antiques forêts de la montagne Noire, qui

va s'abaissant par le coteau de Saint-Félix jusqu'au col de Naurouze,

la vue embrasse une étendue considérable.

Ce sont d'abord les petits sentiers des chevriers qui descendent aux

rochers de Naurouze; puis les cultures de seigle et les beaux pâturages

qui entourent les villages de Bonrepos et de Mont-Ferrand, nichés tous

deux sur les derniers mamelons de la montagne; puis enfin la riche et

fertile plaine qui fait une ceinture luxuriante à la petite ville de

Revel. A quelque distance de ces pierres de Naurouze, immenses roches

de granit presque noires, qui semblent, posées debout en travers de la

montagne, les génies de ce lieu sauvage, immobilisés par un brusque

enchantement, le paysage s'adoucit; de sévère et grandiose, il se fait

tout-à-coup idyllique; le contraste est saisissant:

Là un entassement de blocs monstrueux, de coulées de lave, d'aiguilles

de granit se mêlant s'enchevêtrant dans un désordre singulier, semble

défendre l'accès de la montagne. Ici, sous un couvert de hêtres et de

châtaigniers, bruit la fontaine de la Grave. D'un tertre moussu, sort

une fraîche source qui s'épanche dans un bassin naturel; les bords sont

garnis d'une herbe fine et fournie, douce aux pieds comme du velours.

Le jour où nous reprenons ce récit, au printemps de l'année 1659, le

soleil, filtrant à travers les branches, faisait scintiller entre les

verts cressons et les nénuphars laiteux quelques diamants de cette

eau tranquille et ignorée. Le chant d'une rainette troublait seul le

profond silence de ce joli coin de forêt.

Un homme assis sur la mousse du tertre regardait, sans la voir, l'eau

couler à ses pieds. Il paraissait perdu dans une réflexion profonde;

le sourcil froncé par une contention d'esprit qui lui enlevait la

perception des choses extérieures, il ne voyait rien, n'entendait rien,

ne sentait rien que sa pensée qui bouillonnait en lui-même.

Il était de taille haute, un peu lourde; le visage ovale avait un grand

air de noblesse et de bonté; les yeux noirs, largement ouverts, étaient

profonds et doux. Le nez un peu fort s'attachait puissamment à un front

développé, aux tempes renflées des prodigues ou des aventureux. Une

fine moustache noire à peine indiquée estompait des lèvres légèrement

épaisses, mais bien dessinées. Son menton rond avait, au milieu, cette

fossette, signe ordinaire d'une volonté opiniâtre. Quelques rides

petites et fines, cerclaient les yeux, plissaient le front de ce

rêveur et donnaient seules à son mâle visage les cinquante ans qu'il

avait.

Sa perruque brune, qu'il portait longue et fournie selon la mode du

temps, s'étalait en boucles nombreuses sur un col de dentelles, en

forme de rabat. Un grand manteau de drap gris s'attachait aux épaules

et couvrait un costume de velours marron, d'une simplicité sévère et

élégante. Un chapeau de feutre, orné d'un large galon, gisait à ses

pieds.

Le coude sur le genou, le menton dans sa main, il restait immobile,

depuis de longues heures peut-être, n'entendant même pas son cheval

attaché dans le fourré qui hennissait d'impatience.

Un chant éclata brusquement sous la hêtrée: c'était une chanson naïve,

dans ce patois du Languedoc, si doux à l'oreille.

Ce chant tira le penseur de sa méditation; il murmura avec un soupir:

—Allons! je ne trouve point.

Dérangé dans sa rêverie, il leva la tête et considéra le chanteur qui

apparaissait sur la clairière.

C'était un homme d'une trentaine d'années, un pauvre homme, selon toute

apparence, qui descendait de la montagne, les bras chargés de plantes

médicinales.

Des chausses de toile, des bas bleus, de gros souliers, une veste de

ratine, formaient tout son costume; la tête nue, les cheveux au vent,

il avait une allure franche et honnête, son visage avait le profil

accentué, le nez fin en arête, les yeux vifs de l'homme du Midi.

Il fit une grande révérence en s'avançant vers la fontaine, et dit avec

une familiarité respectueuse:

—Un beau temps, monsieur le baron, quoique nous soyons menacés

de sécheresse. Les ruisseaux de là haut commencent à baisser,

continua-t-il en désignant du geste la montagne, la fontaine est encore

aussi abondante qu'en hiver.

Il déchargea sa brassée, et la mit tremper dans le bassin.

—Tu connais les sources de la montagne? lui demanda vivement celui

qu'il appelait M. le baron.

—C'est un peu mon métier de les connaître, répondit le nouveau venu,

je suis fontainier. Si je ne connaissais pas les fontaines naturelles

alors! qui les connaîtrait? dit en riant à pleines dents l'ouvrier. Je

suis Pierre le fils du fontainier de Revel.

—Est-ce pour nettoyer tes fontaines, Pierre, lui demanda en souriant

son interlocuteur, toutes ces plantes?

—Non, monsieur de Riquet; non, elles ne nettoyeront ni ne

raccommoderont les fontaines, les pauvres; mais elles serviront

peut-être à guérir quelques membres foulés ou à soulager quelques malades.

—Tu es rebouteur, en même temps que fontainier, alors?

—Non plus, monsieur le baron; je me connais un peu aux plantes de mon

pays et à leurs propriétés, voilà tout. Je rêve quelquefois tout comme

un autre, répondit Pierre, regardant en dessous le baron qui sourit,

comprenant l'allusion. Je rêve, je cherche, et en cherchant on trouve,

pas vrai?

—Si tu as trouvé ce que tu cherchais, toi, tu es bien heureux, fit le

baron avec un soupir.

—C'est que mes rêves sont modestes aussi, monsieur Riquet, dit Pierre.

Je cherche seulement à être utile à ceux de nos villages qui sont trop

pauvres pour consulter un médecin et trop ignorants pour se soigner

eux-mêmes.

—Et moi, dit le baron de Riquet rêveusement, comme se parlant à

lui-même, je cherche le moyen d'être utile à tout un peuple. Puis

revenant à lui, il ajouta:

—Mais tu me connais? paraît-il; je ne me souviens cependant pas t'avoir

jamais employé?

—C'est vrai, jamais. Mais je sais bien qui vous êtes. Nous regardons

les étoiles, nous les admirons de loin, mais il n'est pas sûr qu'elles

nous voient et nous distinguent, elles! Mes courses m'amènent souvent

près de votre château de Bonrepos, ou à Mont-Ferrand, vers vos fermes

de Pierre et de Paul; partout l'on m'a parlé de la bonté du seigneur

Riquet de Bonrepos, intendant du roi Louis XIV, pour ces contrées.

Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, car c'est lui que nous retrouvons,

écoutait en souriant ce paysan qui avait un air de franchise qui lui

plaisait.

—Puis, monsieur de Riquet, continua Pierre, je vous ai vu souvent

depuis quelques années, là-bas, près des roches de Naurouze, prendre

des mesures avec un petit compas de fer, ou rêver ainsi que vous le

faisiez tout à l'heure.

—Oui, s'écria Riquet, je réfléchis, j'étudie, j'y mets tout mon esprit,

et je ne trouve pas. Cependant je suis sûr que c'est possible, que

j'y arriverai, mais quand? disait-il nerveusement; lorsque je serai

trop vieux pour exécuter mon projet, peut être, acheva-t-il avec

découragement.

—C'est donc bien difficile ce que vous cherchez? lui demanda, avec une

audace respectueuse, l'ouvrier.

—Je cherche le point de partage des eaux de cette montagne, s'écria

Riquet emporté par l'idée fixe qui le dominait. S'apercevant que

l'artisan ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas, il ajouta:

—Écoute, Pierre, sur les hautes montagnes, les eaux produites soit

par la fonte des neiges, soit par les pluies, soit par les sources

naturelles, lorsqu'elles sont trop refoulées dans le bassin qu'elles se

sont creusé sourdent de terre et, se traçant un lit en suivant la pente

de la montagne, descendent dans les vallées, les unes à droite, les

autres à gauche, ou s'éparpillent en ruisselets et se perdent chemin

faisant.

Ainsi, pour cette montagne Noire, les ruisseaux coulent à l'ouest vers

la Garonne, au midi vers la Méditerranée.

Or il y a toujours un endroit, point culminant, où se réunissent les

eaux et où se fait le partage. La séparation a lieu naturellement, par

la distribution des pentes.

C'est ce point que je cherche; comprends-tu?

—Oui, monsieur Riquet, oui. Mais à quoi cela vous servirait-il de

trouver ce point de partage? demanda Pierre.

—A quoi? à quoi? à unir deux mers, s'écria Riquet avec orgueil.

Et comme les yeux de Pierre tout surpris interrogeaient:

—Les gens d'ici disent que je suis un rêveur, répondit-il à cette

question muette. Eh bien! oui! j'ai rêvé de créer un canal qui ira

s'amorçant à la Garonne aux portes de Toulouse, traversera tout notre

pauvre pays si sec, si aride et ira rejoindre la mer Méditerranée par

l'étang de Thau, près de Cette, créant ainsi par le fleuve et le canal

une communication constante entre les deux mers.

L'eau, c'est la richesse d'un pays.

J'ai rêvé de remplacer les marais, les terrains incultes qui couvrent

une partie du Languedoc par des cultures qui enrichiront cette

province. J'ai rêvé d'amener l'abondance avec le commerce.

J'ai rêvé que le détroit de Gibraltar cesserait d'être un passage forcé

pour les marchandises françaises, et qu'elles ne payeront plus tribut

au roi d'Espagne, mais au roi de France! N'est-ce pas une grande idée,

Pierre?

—Oh! monsieur Riquet, c'est grand ce que vous voulez faire là! s'écria

Pierre avec admiration. Et personne avant vous ne s'était avisé de ça?

—Si, Pierre, si; d'autres, avant moi, avaient fait des projets de

canaux, mais ces projets, mal digérés, mal compris, n'ont jamais été

réalisés.

Sous le roi Charles IX, sous Henri IV aussi,—mon père m'en parlait

souvent,—un ingénieur voulait faire un canal de quatorze lieues

seulement pour unir la Garonne à la rivière de l'Aude. Il y a quelques

années, en 1634, Pierre Petit proposait de creuser un canal à travers

la plaine de Revel, en coupant la montagne au col de Graissens, au

point où les eaux s'en vont les unes à Narbonne, les autres à Bordeaux.

Moi, je comprends autrement ce vaste et magnifique projet. Je veux

créer un canal d'une étendue de soixante lieues qui unisse directement

l'Océan à la Méditerranée.

—Oui, je comprends, disait Pierre, ce grand chemin par eau donnera le

mouvement et la vie à toutes ces contrées où le commerce est nul, faute

de débouché; il fera revivre l'agriculture qui languit faute d'eau sur

certains points, par trop de marais stagnants sur d'autres, et puis

vous supprimez le hasard des trajets par mer, et forcez les transports

par terre, toujours si coûteux, à abaisser leurs prix pour soutenir la

concurrence!

—Mon canal, dit Riquet, rendra tout facile. On paiera tant par quintal

de marchandises embarquées. Ce droit serait donc perçu avec équité,

puisqu'il le serait d'après les quantités transportées.

—Oh! monsieur le baron, cherchez encore, s'écria Pierre, cherchez ce

point de partage, c'est si beau, votre projet!

—Je trouverai, dit Riquet, retombant dans ses pensées.

Pierre ne voulut pas le troubler davantage, il s'agenouilla devant le

petit bassin pour y reprendre ses plantes et s'éloigner sans bruit.

Riquet le regardait faire distraitement, sans plus parler.

La petite source de la Grave coulait du tertre à flots pressés; depuis

quelques instants, le bassin débordait sur l'herbe à leurs pieds.

Tout à coup l'eau se sépara visiblement en deux petites rigoles qui

coulèrent l'une d'un côté du versant de la montagne et l'autre du côté

opposé, suivant naturellement la pente qu'elles côtoyaient.

—J'ai trouvé, s'écria Riquet, se levant d'un bond; regarde, Pierre,

voici le point de partage, fit-il, montrant à l'ouvrier d'un doigt

tremblant les filets d'eau.

Puis il se tut, immobile, réfléchissant.

Pierre considérait le penseur sans oser l'interroger davantage.

—Tu m'as dit, demanda Riquet sortant brusquement de sa rêverie, que tu

connaissais tous les détours de la montagne et les sources ou ruisseaux

qui en découlent?

—Oui, monsieur Riquet, depuis mon enfance, je cours dans ces bois, il

n'est pas un coin qui me soit inconnu.

—Veux-tu me servir de guide? Voyons, ta fortune est là peut-être?

—La fortune, fit l'ouvrier insouciant, en haussant les épaules et

riant; on dit qu'il faut l'attendre chez soi, j'ai toujours trop aimé

courir pour la rencontrer; mais je vous suivrai, monsieur Riquet, sans

l'espoir de saisir son cheveu qui me glisserait entre les doigts. Je

vous guiderai avec bonheur, continua sérieusement l'ouvrier, je vous

suivrai toujours, je suis si heureux que vous vouliez bien m'associer à

une si grande œuvre.

—Eh bien! ami Pierre, dit Riquet joyeusement, partons, retournons à

Bonrepos, je compte sur toi, tu ne me quittes plus. A bientôt notre

première excursion dans la montagne Noire. Au revoir, petite source,

d'où sortira mon canal!

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 4 / 46 题