CHAPITRE PREMIER

Un matin de juillet 1604, la ville de Béziers s'éveillait à peine, déjà

toute dorée par le soleil levant; cinq heures n'avaient pas encore

sonné aux horloges de l'antique petite cité; et déjà au milieu de la

ville, dans une étroite rue où la haute tour de la cathédrale projetait

une ombre éternelle; dans un vieux logis aristocratique, tout était en

mouvement.

Les servantes allaient et venaient se bousculant à toutes les portes

tant leur hâte était grande; des serviteurs, dans la cour qui précédait

la vieille maison, s'empressaient à nettoyer les écuries, fourbissaient

les cuivreries des portes et les ferrures des anneaux qui servaient à

attacher les montures.

Il n'est pas jusqu'au gigantesque éteignoir à torches placé dans

le coin, auprès du perron d'entrée, qui ne reçût aussi son coup

d'époussette et un lustre inaccoutumé.

Dans la maison on entendait une voix d'homme, la voix du maître

sans doute, car les réponses qu'on faisait à ses questions étaient

respectueuses. Partout où elle retentissait, cette voix semblait

communiquer une énergie et une vitesse nouvelles.

La porte de la maison s'ouvrit bruyamment et un homme parut sur le

perron qui descendait par trois marches dans la cour.

Il était grand, bien pris, le corps serré dans un justaucorps de

velours grenat; des chausses de satin gris et de grandes bottes de

peau d'Espagne, montant jusqu'aux genoux, lui faisaient un ajustement

élégant et harmonieux de ton; une grosse fraise godronnée entourait son

cou et sa barbe, le forçant à tenir élevée sa tête fine et énergique.

Des cheveux frisés qui sentaient même un peu le roussi, tant la

barbière qui achevait à peine sa coiffure avait mis de conscience à son

œuvre, complétaient une toilette de grand air.

Ainsi posé sur le perron, le poing sur la hanche, le maître du logis

ressemblait à un de ces portraits du roi Henri, dont Rubens devait

embellir le palais du Luxembourg, quelques années plus tard.

—Eh bien! Cadichou? fit-il d'une voix sonore à un serviteur,

avançons-nous? l'écurie est-elle convenable?

—Tout est prêt, messire, répondit respectueusement l'homme interpellé.

—Alors, Cadichou, va donner un coup de main à la cuisine. Ces femmes,

là dedans, perdent la tête; mène-les comme un reître; sans cela rien ne

sera terminé à l'heure du repas.

Comme il achevait ses instructions, un pas paisible de mules se fit

entendre dans la petite rue, puis cessa devant la maison, et le marteau

soulevé retomba avec bruit.

Cadichou se précipita, ouvrit toute grande la porte cochère, un

cavalier entra, suivi d'un serviteur, montés l'un et l'autre sur des

mules de prix, superbement harnachées.

—Est-ce ici le logis de messire Riquet, seigneur de Bonrepos? demanda

le cavalier.

—Oui, monsieur le président, s'écria le maître du logis, vous êtes ici

chez moi, et vous me voyez très honoré et plus enchanté encore de vous

y recevoir.

Messire de Riquet descendit les marches du perron, vint vers son

visiteur, et lui donna l'accolade de bienvenue.

—Suis-je un homme de parole? lui demanda celui-ci, qu'à son costume

entièrement noir on reconnaissait en effet pour un magistrat. Il était

président à mortier au parlement de Toulouse. Suis-je de parole?

continua-t-il, ne vous avais-je pas promis, à la dernière visite que

vous me fites à Toulouse, de venir au baptême de votre fils, si Dieu

vous en accordait un; et n'est-ce pas aujourd'hui la cérémonie, messire.

—Oui, président, c'est aujourd'hui. Vous avez reçu à temps, je le vois,

mon message qui vous annonçait la naissance de mon fils, le 29 juin,

fête de saint Pierre et saint Paul. Je craignais que vous ne puissiez

pas vous absenter.

—J'ai pris le temps, voilà tout, messire. Je voulais vous féliciter

et embrasser ma cousine, votre femme, et aussi le nouveau poupon. A

propos, est-il beau?

—Superbe, fit le père avec orgueil.

Tout en parlant, les deux hommes entrèrent dans la maison.

Le président tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil, en

s'écriant:

—Ouf! je n'en puis plus, j'ai marché une partie de la nuit, tant

j'avais hâte d'arriver; mais, vive Dieu! mon cousin, quelle route!

quelles fondrières! j'ai manqué vingt fois me rompre le cou.

—Reposez-vous, cousin, répondit messire de Riquet; nous tâcherons

ici de vous faire oublier tout cela. C'est presque un voyage, en ce

temps-ci, que de venir de Toulouse à Béziers.

Holà! une pinte et deux coupes de vin aux épices, continua-t-il,

frappant dans ses mains, selon l'usage du temps, pour appeler les

servantes.

La grande pièce dans laquelle messire de Riquet avait introduit son

visiteur ressemblait à une de celles qu'on montre de nos jours encore

dans les vieux châteaux du Béarn en disant: Voici la chambre de parade

où Henri IV a couché.

Les murailles étaient couvertes de belles tapisseries de verdure,

encadrées de bois de noyer, dont les sculptures un peu lourdes étaient

noircies par le temps. Au plafond, les solives formaient des caissons,

dont les rentrants, plus sombres, prenaient des tons de vieux chêne.

Ces décorations sévères réfléchissaient à peine la lumière que

tamisaient du reste avec avarice deux hautes et étroites fenêtres

aux petits carreaux verdâtres, cerclés de plomb. A côté d'une vaste

cheminée, était placé un meuble de marqueterie, espèce de cabinet

italien; les ferrures d'argent des portes, les délicates colonnettes de

la façade en indiquaient clairement l'origine.

Comme pendant à ce meuble précieux, il y avait une haute crédence

de noyer chargée de pièces d'argenterie, de drageoirs pleins de

dragées parfumées, de sacs en peau d'Espagne également remplis de cet

accessoire obligé de tout baptême.

D'antiques fauteuils en cuir, une lourde table au-dessus de laquelle

pendait du plafond un lustre de Hollande en cuivre brillant, une

mandoline espagnole et un grand miroir de Venise, accrochés en face des

fenêtres, complétaient l'ameublement de cette pièce, la plus vaste et

la plus belle du logis.

—Et ma cousine, demanda le président, lorsqu'il fut reposé et

rafraîchi, la verrons-nous aujourd'hui?

—Mais certainement, elle doit être prête à l'heure qu'il est. Oh!

déjà sept heures! fit messire de Riquet jetant les yeux sur un cartel

placé entre les fenêtres, vous me permettrez, cher cousin, de vaquer à

quelques soins, de donner quelques ordres. Je reviens bientôt, vous

ramenant madame de Riquet. Et il s'élança dans une pièce voisine.

—Ma mie, êtes-vous prête? disait-il fiévreusement. Voici nos invités

qui vont arriver.

Des vagissements d'enfant qui ressemblaient à des miaulements de jeune

chat lui répondirent.

Il y eut un grand remue-ménage; la porte se referma, et le président,

laissé seul, s'étendit voluptueusement dans son fauteuil, où il

s'assoupit doucement en murmurant:

—Un fils, un premier né! ils perdent tous la tête.

Il dormait consciencieusement, sans souvenir et sans souci de la fête

à laquelle il venait assister, lorsque tout à coup il se réveilla

brusquement, et se leva en sursaut; messire de Riquet rentrait, tenant

par la main sa femme en grande parure. Une robe de velours de Gênes

vert émeraude l'enveloppait de ses longs plis raides; elle portait un

corselet en pointe, si chargé de broderies d'argent que la couleur

disparaissait sous les arabesques. Le corsage moulait les épaules, le

dos, la taille avec la netteté d'un dessin fait par un artiste, et se

terminait autour du cou par une immense collerette raide et si large

que son mignon visage rose paraissait ainsi posé sur ces dentelles,

comme une fraise sur un bol de lait.

Un petit bonnet de velours vert, pointu devant, couvrait sa tête,

laissant voir ses cheveux châtains, crêpés et relevés sur les tempes.

Elle était charmante ainsi, dans ses beaux ajustements; et ce fut avec

un compliment mérité que le président accueillit son entrée.

—Mordious, ma belle cousine, je ne vous eusse point reconnue! La

dernière fois que je vous vis, au couvent des dames de Toulouse, vous

n'étiez encore qu'un bouton tout verdoyant; aujourd'hui, je salue une

belle dame dont la vive fraîcheur ferait honte aux roses.

Mme Riquet répondit à ce compliment un peu suranné par un plongeon dans

ses jupes, selon la mode d'alors.

Cependant le heurtoir retentissait incessamment: messire de Riquet,

tout à ses devoirs de maître de maison, s'était rendu sur le perron.

Là il accueillait les amis, les parents ou les voisins de campagne

des propriétés qu'il possédait près de la petite ville de Revel. Les

uns arrivaient à cheval, leur femme en croupe; d'autres dames étaient

montées sur de paisibles mules, menées à la main par un écuyer.

Tout le monde entrait avec de grandes révérences, et chacun

s'empressait autour de la maîtresse du logis pour lui offrir ses

hommages ou ses félicitations.

—Riquet, vos cousins de Provence viendront-ils, ainsi qu'ils l'avaient

promis? demanda un invité à son hôte.

—Je n'en sais vraiment rien, répondit messire de Riquet. La Provence

est si loin de nous, quoique si près.

A ce moment, Cadichou parut à la porte et fit de loin des signes à son

maître.

—Messire, lui dit-il, lorsqu'il l'eut joint, une troupe entre à

l'hôtel, quatre maîtres et six domestiques, sans compter les mulets

de bât; c'est tout un monde. Où logerons-nous tout cela? fit Cadichou

ahuri.

—Bah! en se serrant un peu, il y aura place pour tous. Ne te tourmente

pas, mon vieux serviteur, répondit messire de Riquet en riant.

Il descendit rapidement le perron, et arriva assez à temps pour offrir

le poing à une dame, qui couverte d'un grand manteau de serge brune,

son touret de nez sur le visage, sautait lestement à terre.

—Merci, mon cousin, lui dit-elle joyeusement, et ôtant le petit masque

dont l'usage était aussi indispensable aux dames de ce temps dans la

rue ou en voyage, que le sont de nos jours les gants ou les voiles,

elle lui montra deux yeux de velours noir, gais et pleins de feu.

Riquet la considérait tout étonné: Elle se mit à rire, et dit à son

mari:

—Honoré, présentez-moi donc à notre cousin.

—Madame la marquise Riquetti de Mirabeau d'Aix, cousin Riquet, fit un

gentilhomme s'avançant, et voici nos deux fils.

—Ah! mon cousin, quelle joie de vous recevoir! s'écria messire de

Riquet, en s'inclinant devant la marquise et tendant la main aux deux

jeunes gens.

Mme Riquet se présenta sur le perron, et, avec mille souhaits de

bienvenue, introduisit les nouveaux arrivés.

—Par ici, leur dit-elle, voici les chambres qui vous attendent, et où

j'espère vous garder longtemps, car on ne fait pas un voyage si long,

si périlleux, pour repartir de suite.

Elle appela les filles de chambre, les mit aux ordres de sa belle

cousine et, tandis que son mari s'occupait de ses cousins de Provence,

elle assista à l'ouverture des coffres contenant les costumes de gala

qu'avaient apportés les mules de bât.

Le marquis Riquetti de Mirabeau, deuxième du nom, sa femme et leurs

fils furent présentés en grand apparat aux parents et aux amis de

messire de Riquet.

Les fonctions du marquis à Aix, ses fréquents séjours à la cour lui

donnèrent le prestige d'un mérite et d'une autorité indiscutables

auprès des hobereaux qui l'entouraient.

—J'osais à peine, mon cousin, lui dit messire de Riquet, espérer votre

venue.

—Il est de fait, mon cousin, que vos chemins sont diaboliques, et qu'il

a fallu notre grand désir de vous voir pour continuer notre voyage à

travers des fondrières sans nombre, des précipices assez effrayants et

des rivières à peine guéables.

—Vous oubliez les rencontres inquiétantes, mon ami, continua sa

femme, et les couchées dans des auberges qui avaient tout l'air de

coupe-gorges.

—Moi qui ne viens que de Toulouse, madame, dit le président, je n'ai

pas trouvé de meilleurs chemins, je vous assure. Qui donc nous créera

enfin une route praticable, entre mon pays et le vôtre, madame?

celui-là sera salué par les bénédictions de tout un peuple.

—Qui sait? répondit, avec son fin sourire de provençale, la marquise

de Mirabeau, qui sait, nous allons peut-être le baptiser aujourd'hui,

celui-là.

La conversation fut amenée ainsi sur l'acteur principal de la journée

qui commençait: on s'informa du poupon et, malgré les plus vives

instances, Mme de Riquet ne consentit pas à le laisser voir.

—Songez donc, disait-elle, le pauvre enfantelet, on ne l'habillera

qu'au moment de la cérémonie. Il sera temps alors de le présenter à sa

famille et de lui faire effectuer sa présentation officielle dans le

monde.

En ce moment, les valets, ouvrant toutes grandes les portes de la salle

du festin, annoncèrent que le dîner était servi (car alors on dînait à

dix heures).

Chacun prit sa femme par la main, et les dames toutes raides dans leur

corps de velours et leur vertugadin, faisaient de grandes révérences à

leur cavalier, avant de prendre place.

Le dîner fut magnifique et si long!

Quinze services se succédant, à la mode de ce temps en Languedoc.

On commençait par des potages, on suivait l'ordre ordinaire, et quand

le dîner semblait achevé, moins le dessert, on recommençait à servir

les potages, les entrées, les rôts et cela ainsi jusqu'à trois fois.

Quand enfin on daigna apporter le fruit, les compotes, les confitures

et les bonbons, il y avait quatre heures que les invités étaient à

table.

Les vins de Roussillon avaient enflammé ces cervelles méridionales, et

la plus franche gaieté animait tous les convives.

[Illustration: VUE DE BÉZIERS.]

Peu à peu, tout le monde parla à la fois. Les hommes causaient de leurs

chasses, du revenu de leurs terres; mais ce qui primait toujours comme

un refrain, c'étaient des plaintes sur le mauvais entretien des routes

soit communales, soit royales, c'est-à-dire appartenant à l'État; et

sur le peu de sécurité des unes et des autres.

—Enfin, c'est à un point, dit messire de Riquet, que pour aller

seulement à Revel, nous sommes obligés de partir en troupe avec des

amis! Aussi je ne saurais trop exprimer ma reconnaissance au président

et à mes cousins Riquetti d'avoir bravé la poussière, les fondrières et

les voleurs pour venir jusqu'à nous.

—J'ai entendu souvent mon père assurer que dans la haute Italie, où

nous avons encore des parents, les chemins de communications sont

bien plus faciles, dit le marquis de Mirabeau. Un artiste célèbre, un

peintre de talent, qui était en même temps un ingénieur de mérite,

Léonard de Vinci, a refait dans ce pays les travaux hydrauliques des

anciens Romains. Il a construit des canaux, des aqueducs qui amènent

l'eau des montagnes. En facilitant les transports, il a donné à toute

cette contrée une grande richesse en même temps qu'une grande fertilité.

—Vive Dieu! c'était un grand homme, s'écria messire de Riquet. Je

souhaite que mon fils lui ressemble.

—Qui sait? répondit encore la marquise.

—N'êtes-vous pas un peu italien, monsieur le marquis, demanda le

président.

—D'origine, oui, monsieur le président, et messire de Riquet aussi.

—Vous plairait-il nous dire comment?

—Volontiers; nous descendons tous deux d'un noble Florentin nommé

Gherardo Arrighetti, banni de Florence par les Guelfes en 1268.

Arrighetti vint s'établir en Provence avec sa famille. Son petit-fils,

Pierre, fut premier consul de la Seyne, et, dans l'acte qui en fut

dressé, on le nomma Riquetti pour Arrighetti. Antoine Riquetti,

sixième du nom, mort en 1508, eut sept enfants. L'ainé, Honoré, fut

l'auteur de la branche des marquis de Mirabeau à laquelle j'appartiens.

Le quatrième fils, Régnier, se maria en Languedoc, s'y établit, et

francisant son nom, s'appela Riquet de Bonrepos. C'était votre

grand-père, mon cousin, acheva le marquis, saluant courtoisement son parent.

—Riquetti ou Riquet; marquis de Mirabeau, ou seigneurs de Bonrepos,

j'espère, cousin, que nos petits-fils ne laisseront pas tomber ce vieux

nom, répondit gravement messire de Riquet.

Les cloches de la cathédrale sonnaient à toute volée, depuis quelques

instants.

Mme de Riquet, qui s'était éclipsée, reparut, escortant triomphalement

le personnage important du baptême.

Le poupon, porté par une robuste paysanne comme elle aurait tenu un

vase de verre précieux, était si pomponné, si serré dans sa longue

robe, si enseveli sous les rubans, si emmailloté dans ses langes, qu'il

était littéralement cramoisi de chaleur et d'impatience.

Il serrait ses petits poings, fronçait le nez et manifestait sa

mauvaise humeur par des grognements expressifs.

Il fut remis entre les mains de la marquise, qui le baisa, lui

prédisant, comme souhait de marraine, qu'un jour il rendrait illustre

le nom de Riquet.

Puis le cortège se forma pour se rendre solennellement à l'église, où

fut baptisé le fils de messire de Riquet.

C'est ce Pierre-Paul de Riquet qui, soixante ans plus tard, créait le

Canal du Midi, une des plus grandes œuvres du XVIIe siècle.

Il y a des hommes dont la vie s'illustre par une seule action.

Lorsqu'elle est grande et utile à l'humanité, cette action suffit à

leur assurer dans l'avenir un nom qui bravera l'oubli et l'indifférence

de la postérité. Et si leurs descendants ont le droit d'être fiers

de la gloire de leur ancêtre, n'est-ce pas un bonheur et un devoir

de faire connaître à ceux qui nous suivent les œuvres de ces hommes

célèbres de notre pays, et d'exciter ainsi, dans les jeunes cœurs, les

sentiments de noble émulation qui font les grands citoyens.

C'est dans l'espoir de rendre populaire cette grande figure de

Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, que nous avons écrit ce livre, bien

modeste, mais que nous croyons utile.

Un grand français du XVIIme siècle : Pierre Paul Riquet et le canal du Midi · 第 3 / 46 题