[Illustration: La jetée.]
[Illustration: La Tour de Kirkbraddon.]
[Illustration: Le pont de Glenfabba.]
[Illustration: Tynwald.]
[Illustration: Le cap Douglas.]
[Illustration: La cascade de Rhenass.]
[Illustration: Ruines scandinaves.]
Chaudet est mort quelques mois après la mise en place de sa statue. Il
n'avait que quarante-sept ans. On attribue cette fin prématurée au
violent chagrin qu'il éprouva de n'avoir pas été choisi pour exécuter le
buste de Marie-Louise. Cette hypothèse nous paraît supposer une
faiblesse de caractère bien peu compatible avec l'énergie, la décision
et--tranchons le mot--la dignité dont le sculpteur avait fait preuve,
lors du conflit d'opinions provoqué par le costume de la statue. Aussi
n'insistons-nous pas.
1814
Nous avons dit que la colonne devait être comme un gigantesque point
d'admiration se dressant au bout de la merveilleuse période militaire
écrite par Napoléon. La première campagne entreprise après
l'inauguration du monument fut celle de 1812. Là commencent les revers.
L'étoile a pâli. La période de gloire était close!
Arrivons au 31 mars 1814.
Paris a capitulé la veille. Les troupes alliées font leur entrée
triomphale dans la capitale. Elles suivent les grands boulevards pour se
rendre aux Champs-Élysées. On arrive à la hauteur de la rue de la Paix.
Là se produit un incident dont les détails sont assez mal connus et
l'importance assez vaguement définie.
La plupart des historiens, même parmi ceux qui se sont occupés
exclusivement de la Restauration, y consacrent à peine quelques lignes
ou n'en parlent pas du tout.
Ainsi Thiers, Capefigue, Vieil-Castel, Lamartine, etc.
N'ont-ils considéré le fait que comme tout personnel à ses auteurs, et,
par suite, n'intéressant pas directement l'histoire des partis? C'est
probable. Disons que telle est aussi notre manière de voir. Sans doute
l'épisode auquel nous faisons allusion emprunte aux circonstances dans
lesquelles il s'est produit, un caractère particulièrement déplorable;
mais il ne nous paraîtrait pas plus juste d'en faire remonter la
responsabilité aux légitimistes que de rendre les républicains
comptables des actes de la Commune.
Cela dit, recherchons la vérité sur cet incident, dans les écrivains qui
se sont montrés le plus explicites:
*
* *
Voici le récit de M. de Vaulabelle:
Le grand-duc Constantin, entré dans Paris depuis quelques heures, ne
s'était pas mêlé à l'état-major général. Placé sur un des bas-côtés du
boulevard, il regardait le défilé et causait avec quelques étrangers,
lorsque M. Sosthènes de La Rochefoucauld,--dont la famille, ruinée par
la Révolution, avait été comblée des bienfaits de l'Empereur, qui
s'était empressé de lui restituer tous ses biens non vendus,--s'approcha
du grand-duc et lui adressa quelques mots que ce dernier accueillit avec
une froideur marquée. M. Sosthènes parut insister; un geste de hauteur
dédaigneuse, accompagné de ces paroles prononcées assez haut: «_Cela ne
me regarde pas!_» mit fin à l'incident. Voici ce qui se passait:
Lorsque la tête de la colonne alliée était arrivée en face de la rue de
la Paix, quelques-uns des cavaliers royalistes qui la précédaient,
voyant les regards des souverains se diriger curieusement vers la
colonne de la place Vendôme, avaient eu aussitôt la pensée de fêter
l'entrée triomphale de l'ennemi, en abattant, sous ses yeux, et pendant
le défilé de ses masses sur les boulevards, la statue placée au sommet
de ce monument. MM. Sosthènes de La Rochefoucauld et de Maubreuil, entre
autres, suivis par un groupe de leurs compagnons, s'étaient
immédiatement détachés du cortège et mis en devoir de faire tomber
Napoléon de son glorieux piédestal. Des cordes avaient été placées au
cou de la statue, et MM. Maubreuil, Sosthènes, ainsi que leurs amis, se
faisant aider par quelques misérables auxquels ils jetaient quelques
pièces de cinq francs, s'étaient eux-mêmes attelés aux cordes; mais
c'est à peine s'ils étaient parvenus à les tenir tendues. Ils avaient
alors eu recours à leurs montures. Les chevaux, parmi lesquels figurait
celui de M. de Maubreuil, ayant la croix de la Légion d'honneur de son
cavalier suspendue à la queue, n'avaient pas fait mieux que les hommes.
Ce peu de succès fut attribué à l'insuffisance des forces dont on
pouvait disposer. M. Sosthènes de la Rochefoucauld se chargea d'aller
demander du renfort aux chefs de l'armée alliée. Il s'adressa au
grand-duc Constantin. Nous venons de dire l'impression que produisit son
indigne requête, même sur ce Tartare.......
Pour compléter la relation, il nous suffira d'y ajouter ce passage de M.
Nettement:
.... Toute la satisfaction que l'on put donner à la passion du moment,
ce fut de briser dans la main de la statue une figurine de la Victoire A
l'aide d'une échelle placée dans la galerie au-dessus du chapiteau, et
qui avait servi à ceux qui avaient cherché à _détacher la statue à coups
de marteaux_, un homme monta sur l'acrotérium, puis sur les épaules de
la statue, fit entendre le cri de «Vive le Roi»! et déploya le drapeau
blanc. Ce fut la fin de cette espèce d'émeute; la nuit qui commençait à
tomber dispersa la foule................
*
* *
Le de Maubreuil, futur marquis d'Orvault, dont il est ci-dessus
question, n'est autre que cet aventurier politique qui, quelques
semaines plus tard, se prétendra chargé par M. de Talleyrand de la
triple mission:--1º d'assassiner Napoléon, ses frères Joseph et Jérôme;
2° d'enlever le roi de Rome; 3° de saisir les diamants et trésors de
l'ex-reine de Westphalie, Catherine, femme de Jérôme. Et de fait, la
réalité de cette mission ne semble pas dénuée de toute vraisemblance.
Toujours est-il que notre homme se contenta d'exécuter, avec l'aide des
soldats du gouvernement provisoire, la partie la moins périlleuse et la
plus lucrative du programme. Le 20 avril 1814, il arrêtait, sur la
grand'route, la reine Catherine, enlevait toutes ses caisses et les
expédiait sur Paris. L'empereur de Russie, indigné du procédé, voulut
tout restituer à la souveraine déchue; mais il se trouva manquer, dans
les coffres, quatre-vingt mille francs d'or, sur lesquels il fut
impossible de remettre la main.
Après des fortunes diverses,--prison, fuite, exil, etc,--le marquis
d'Orvault se fit condamner, en 1827, à cinq ans de réclusion et dix ans
de surveillance pour avoir «souffleté et renversé», en pleine basilique
de Saint-Denis, le prince de Bénévent, cause première,--disait-il,--de
tous ses malheurs.
De Maubreuil, qui fit ses premières armes à la cour du roi dont il
devait dévaliser la femme, avait pris part à la campagne d'Espagne, dans
la division du général Lasalle, comme capitaine de la cavalerie
westphalienne. C'est là qu'il avait gagné sa croix de chevalier. Ruiné,
plus tard, dans une entreprise des fournitures de l'armée de Catalogne,
il avait un instant compté se refaire avec l'approvisionnement de
Barcelone, qui promettait de beaux bénéfices et qu'on lui offrait. Déjà
le ministre de l'administration de la guerre avait signé le traité;
Napoléon refusa de le ratifier. D'où la haine du marquis.
Cet étrange personnage, qui n'avait que trente-deux ans en 1814, est
mort en 1855.
*
* *
Quant à M. Sosthènes, vicomte de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville,
qui joint à la célébrité d'avoir, à vingt-neuf ans, accompli l'exploit
dont nous venons de parler, celle d'avoir, à trente-neuf, allongé les
jupes de l'Opéra et _enfeuillé_ les marbres du Louvre,--il est trop
connu pour qu'il soit intéressant d'esquisser ici sa biographie.
Contentons-nous de lui demander comment il a pu concevoir cette pensée
de faire, à des chevaux cosaques, litière de la gloire française?--Une
page de ses Mémoires nous répondra pour lui:
Que faudrait-il donc, dis-je, à l'un de ces officiers généraux de la
suite de l'Empereur (Alexandre), pour déterminer ce prince à nous rendre
le roi de France?
--Il faudrait, me dit-il vaincu par mon émotion, que le peuple le
demandât lui-même, et que, par quelque acte authentique, il prouvât son
aversion pour l'usurpateur.
--Le peuple, lui dis-je, est glaré de terreur, et s'il était certain
qu'on ne fît jamais la paix avec l'usurpateur, vous verriez alors
éclater son élan comprimé. Je lui proposerais de marcher à la place
Vendôme pour abattre la statue de Buonaparte, et il n'hésiterait pas à
nous suivre.
--Tout serait décidé par là, me dit-il en me saisissant les bras avec
force.
Je me retournai aussitôt vers le peuple que je haranguai.... Il ne fut
pas sourd à ma voix. Je vois la foule s'ébranler et je m'élance, suivi
de deux ou trois mille personnes.... Je revins vers la colonne. Chacun
voulait me seconder. Des coups redoublés firent tomber la porte d'en
bas; celle d'en haut finit aussi par céder Je savais très-bien que la
statue était impossible à abattre C'était uniquement une démonstration
énergique qu'il était nécessaire d'obtenir; aussi, une fois donnée, je
ne mêlai plus mes efforts à ceux qui redoublaient à chaque instant.....
Cette confession,-qui s'attache si soigneusement à faire disparaître le
côté ridicule de l'entreprise,--n'infirme en rien, on le remarquera, les
détails contenus dans notre double citation.
Passons donc.
*
* *
La tentative des deux jeunes gens a piteusement échoué. Mais n'importe.
L'idée est semée. Elle portera ses fruits. Déjà quelques zélateurs,
jaloux d'avoir été devancés dans la conception d'un acte qui prouve un
si pur royalisme, s'ingénient pour croquer le marron que d'autres ont,
non sans se brûler les doigts, tiré du feu. L'incident de la place
Vendôme est à l'ordre du jour. On en cause partout. Quelqu'un vient à
parler incidemment de Launay, le fondeur. M. de Montbadon,--un des
soixante-six membres du fameux comité royaliste de la rue de
l'Échiquier, nº 36,--s'empare du nom: «C'est cet homme, se dit-il, qui a
mis la statue en place; c'est lui qui, seul, peut la descendre.» Or,
voilà dès le 3 avril M. de Montbadon relançant Launay de tous côtés.
Celui-ci se récuse de son mieux. Mais M. de Montbadon tient à son
projet. Et le lendemain, au matin, le gentilhomme apporte à l'industriel
un ordre formel émanant de «l'autorité supérieure». Launay l'examine. Il
n'y est pas nominativement désigné; par conséquent, il n'en tiendra pas
compte. Montbadon le pousse dans une voiture qui les conduit chez un
officier général, M. Charles de Geslin, rue Taitbout. Là des pourparlers
s'engagent. M. de Geslin est très-roide; Launay très-ferme, bien que
tremblant. N'a-t-on pas parlé de le fusiller, tout bonnement, s'il
résiste plus longtemps? Notre pauvre fondeur tient bon néanmoins. Il ne
fera ce qu'on lui demande que contraint par la force, et encore «avec
tout le respect dû au malheur». Dans tous les cas, il veut être bien en
règle. Il lui faut un acte constatant la violence à laquelle il obéit.
Qu'à cela ne tienne! Et M. de Montbadon l'entraîne à l'état-major de
l'empereur de Russie. Immédiatement on lui remet l'injonction officielle
dont ci-dessous copie:
En exécution de l'autorisation donnée par nous à M. de Montbadon de
faire descendre _à ses frais_ la statue de Bonaparte, et sur la
déclaration de M. de Montbadon que M. Launay, demeurant à Paris, nº 6,
place Saint-Laurent, faubourg Saint-Denis, et auteur de la fonte des
bronzes du monument de la colonne, est seul capable de faire réussir la
descente de cette statue, ordonnons audit M. Launay, sous peine
d'_exécution militaire_, de procéder sur le champ à ladite opération,
qui devra être terminée mercredi 6 avril, à minuit.
Au quartier général de la place, ce 4 avril 1814.
Le colonel aide de camp de S. M. l'Empereur de Russie,
Commandant, de la place (de Paris),
Signé: De Rochechouart.
Comment ne pas se rendre? Il cherche néanmoins une dernière échappatoire
ou un nouveau répondant. Si le brillant ex-officier d'ordonnance de
l'empereur des Français n'a pas craint de risquer pareil ordre,
peut-être l'ancien conseiller au parlement, devenu, sous Napoléon,
procureur-général, puis baron de l'empire, puis préfet de police,
n'osera pas le contre-signer. Launay court à la préfecture, force les
consignes, traverse la cohue des personnages de marque qui se sont
entassés là et, montrant l'ordre au préfet:--«Que faut-il faire?» Mais
le fonctionnaire, sans plus s'émouvoir, écrit au haut de la pièce:
A exécuter sur le champ.
Signé: Pasquier.
Il fallait bien cette fois en prendre son parti. Quand Launay revint sur
la place Vendôme, il remarqua que la garde nationale qui, quelques
instants auparavant, faisait encore le service du monument, venait
d'être remplacée par des soldats russes!
Jules Dementhe.
(_A suivre._)
[Illustration: UN HÉROS DU SIÈGE DE PARIS.--Pigeon voyageur ayant forcé
cinq fois le blocus prussien.]
Les bibliothèques.
Nous profitons des progrès accomplis; nous en connaissons trop rarement
les promoteurs.
On nous a raconté que, fort jeune, M. Arthur de Rothschild avait eu un
goût très-vif pour les timbres-poste. Cette innocente passion l'a
conduit à former de ces petites estampes la plus belle et peut-être la
plus complète collection qui existe. Mais avec sa haute position sociale
il ne pouvait rester un collectionneur vulgaire. De là ce livre qui,
lui-même, sera plus tard recherché pour compléter mainte collection de
bibliophile. Car il est imprimé avec grand soin, sur beau papier de
Hollande, et fait honneur, aux presses artistiques de M. Jouaust. Nous y
signalerons cependant deux fautes typographiques, page 38 et page 43.
Que les amateurs recherchent ces taches; désormais cela les regarde.
Georges Bell.
_Récits californiens_, de Bret-Harte, traduits par Th. Bentzon (l vol.
in-18. Michel Lévy).--L'Amérique possède toute une littérature, et en
particulier une littérature d'_humouristes_, que nous ne connaissons
pas. Des esprits érudits s'attachent cependant à nous présenter ces
nouveaux venus, et M. Émile Blémont, par exemple, a publié dans un
journal littéraire, _la Renaissance_, une suite d'études fort
attrayantes sur les écrivains nouveaux d'Amérique; les études
deviendront un livre sans doute, et des plus curieux. En attendant, M.
Th. Bentzon, romancier lui-même, auteur de deux livres tout à fait
remarquables, _la Vocation de Louise_ et _Un divorce_, sans compter le
_Roman d'un muet_, vient de traduire pour le public français un volume
de _Récits californiens._ L'auteur américain M. Bret-Harte n'est guère
célébré, en son pays, que depuis quatre ans; mais sa réputation, en peu
de mois, est devenue très-grande, non-seulement aux États-Unis, mais en
Angleterre, où Dickens mourant a salué l'avènement de cette jeune
gloire.
Les _Récits californiens_ de Bret-Harte ont, en effet, des qualités tout
à fait rares et ce parfum de sapins qu'on leur trouve parmi les
compatriotes de leur auteur. Cela est à la fois très-recherché et
très-sauvage. La vie en pleine sève des mineurs, non pas des premiers
venus, mais de ceux dont les moeurs continent déjà à la civilisation,
cette existence hardie à travers les buvettes et les tripots est
dramatisée d'une façon très-vive. On voit réellement ces rouges
paysages,-ce sable rouge, cette terre rouge,--que l'auteur évoque. Tous
ses personnages ont une originalité particulière, et je ne saurais
comparer cet humouriste américain qu'à Ch. Dickens lui-même. Comme
Dickens, Bret-Harte donne, dans ses récits, un rôle non-seulement aux
hommes, mais aux animaux et aux choses. Si deux amoureux parlent tout
bas, il nous montrera les merles se penchant pour les écouter. Voici
encore comment il décrit un coin de terre où vient de se dérouler un
crime: «L'aurore de Noël se leva doucement, effleurant les pics
lointains d'une teinte chaude et rosée _pleine d'amour ineffable_; elle
contempla si tendrement Simpson Bar que toute la montagne, comme si _on
l'eût surprise dans une bonne action, rougit jusqu'aux cieux._» Quelle
ironie charmante et triste!--Et il y a cent de ces traits dans ce volume
de Bret-Harte. Il faut louer M. Th. Bentzon de l'avoir si bien traduit,
et se féliciter de pouvoir connaître du la sorte un auteur si original
et si savoureux.
Jules Claretie.