LES THÉÂTRES

Gymnase dramatique.--_Un Beau-frère_, pièce en cinq actes, tirée du

roman de M. Hector Malot, par M. Adolphe Belot.

Le Code n'a qu'à bien se tenir. S'il a pour lui le législateur, le

romancier et les auteurs dramatiques le battent en brèche de tous côtés;

ils ont depuis longtemps commencé l'assaut en s'introduisant par les

interstices laissés ouverts sur le côté moral. Les questions de divorce,

de paternité, d'hérédité leur appartiennent, il les débattent, les

portent devant le public et leur donnent leur solution à leur manière,

c'est-à-dire par l'émotion et le sentiment; ce qui n'est peut-être pas

la façon la plus logique de traiter de si délicates matières. M. Adolphe

Belot s'est fait particulièrement l'avocat de ces causes laissées

indécises entre le légiste et l'auteur.

M. Belot écrit en toge et en bonnet carré; nous lui devons un plaidoyer

sous forme de roman et de drame sur l'article 47, relatif à la

surveillance des condamnés. Voici qu'il s'attaque aujourd'hui, avec un

roman de M. Hector Malot pour dossier, à la loi du 30 juin 1838 sur les

aliénés. C'est la jurisprudence du théâtre à côté de celle des

tribunaux; je doute fort que les juges en tiennent compte. Ce procès

porté sur la scène, aidé de toutes les complaisances de l'imagination,

les ferait un peu sourire, et je crois que M. Hector Malot et son

collaborateur n'ont prouvé qu'une seule chose: qu'ils sont gens de

talent et que ce _Beau-frère_, pour être une piètre thèse judiciaire,

n'en est pas moins un excellent drame.

M. le comte d'Eturquerais, un ancien magistrat, a porté devant le

tribunal civil de Coudé une demande d'interdiction contre son fils, le

vicomte Cénéri d'Eturquerais. Sur quels faits s'appuie la demande du

comte et de son gendre, le baron Friardel? Cénéri a un caractère des

plus violents. Cet homme, d'humeur bizarre, fait atteler sur ses terres,

qu'il cultive lui-même, des hommes à des voitures de charroi; enfin ce

vicomte d'Eturquerais vit dans son château du Camp-Hérout avec une

demoiselle Cyprienne, dont il a un fils et qu'il va épouser. C'est sur

de tels actes qu'on va interdire Cénéri! Ce n'est pas admissible. M.

Belot le sent bien, puisque pour surcharger la prévention le baron

Friardel tourne habilement un accident de chasse en tentative de meurtre

contre sa propre personne. Mais un meurtre n'est pas un acte de folie,

c'est un crime; il relève non d'un conseil de famille, mais de la

justice. M. Belot demande donc un trop grand crédit pour sa thèse.

Qui donc est la cause de ces persécutions? _Is fecit cui prodest_, dit

le législateur romain; celui auquel doit revenir le bénéfice de cette

odieuse machination contre un beau-frère, c'est le baron Friardel; il a

hâte d'arriver à ses fins, car Cénéri touche dans quelques jours à sa

vingt-cinquième année; le moment est proche où il peut se marier sans le

consentement de son père, et à défaut de Cénéri une femme et un enfant

légitime pourraient demander des comptes au baron Friardel,

l'administrateur de la fortune des d'Eturquerais. Tous ces considérants

relèvent plus d'une étude d'avoué que du théâtre, et jusque-là la pièce

se traîne dans une procédure des plus ennuyeuses. Il est temps de sortir

de cette toile de basoche ourdie par le Friardel autour d'un pauvre

diable. Cénéri se décide donc et vient voir son père pour lui prouver sa

lucidité et obtenir le désistement du vieillard. Hélas! le pauvre homme

ne s'appartient plus; il est gardé à vue par Friardel, par mistress

Forster, une Anglaise qui, sous le prétexte d'élever les enfants de

Friardel, n'est que la maîtresse du baron, sous le toit conjugal; le

comte est sous la puissance d'un domestique, et cette incarcération

morale et physique est si grande que le père, reconnaissant sa cruelle

injustice envers son fils, ne peut même pas la réparer. O misère! Voilà

donc ce que Friardel a fait de ce vieillard! Et Cénéri exaspéré fait

alors une scène terrible, une scène habilement attendue par Friardel,

qui a aposté six témoins qui attestent l'état de démence de ce

malheureux.

Ce n'est pas tout, il faut le certificat d'un médecin. Un certain

docteur Gilet bâcle complaisamment la chose en échange de la promesse

d'une croix d'honneur, et sans autre forme de procès Cénéri est conduit

dans la maison d'aliénés du docteur Masure. «Laissez toute espérance,

vous qui avez franchi le seuil de cette porte.» Ici la parole et le

silence sont taxés de folie, folie loquace, folie muette; la soumission

un abrutissement, la révolte une folie furieuse, la prière pour la

liberté la monomanie du départ. Ce tableau de l'aliénation mentale est

des plus pénibles; et le spectateur peu rassuré pour le bon sens de

Cénéri, pour le pensionnaire du docteur Masure, pour le docteur, finit

par être inquiet de lui-même. Il a passé alors comme du frisson de

malaise et d'effroi sur toute la salle. Il était temps que ce drame, qui

n'était jusque-là sorti d'une étude d'avoué que pour entrer dans une

maison de fous, se relevât énergiquement.

Par bonheur, le quatrième acte est là pour tout sauver. Il est fort bien

fait ce quatrième acte, très-émouvant, très-sympathique, et il a eu un

prodigieux succès; il était temps de faire passer dans ce cauchemar un

courant d'âme humaine. Cyprienne au désespoir n'a plus qu'un recours;

elle va droit à Mme Friardel; c'est à la soeur de sauver le frère, et

Mme Friardel, jusque-là soumise et vaincue par le baron, ce tyran

domestique, se révolte en entendant de telles infamies, s'indigne à de

telles cupidités. Son parti est pris; elle exigera la mise en liberté

immédiate de Cénéri, et quelle que soit la lutte, elle la soutiendra,

dût-elle en mourir.

Forte d'une telle résolution, elle livre à l'avoué Hélouys, à l'ami

d'enfance de Cénéri, quatre lettres écrites par le baron à mistress

Forster. Cette correspondance amoureuse suffit; elle établit l'entretien

d'une concubine au domicile conjugal. Que Cénéri soit donc mis en

liberté, sinon le procès commence, ôtant la fortune de la baronne des

mains de Friardel pour la rendre à sa famille. Tout ceci est affaire

d'avocat. Le Friardel, serré à la gorge par cet ambassadeur de la loi,

se débat de son mieux et cède enfin, espérant obtenir de sa femme, ou

par force ou par ruse, ce qu'il s'est vu obligé de céder à l'avoué

Hélouys. Mais c'est fini, la baronne a reconquis sa liberté, son âme lui

appartient maintenant; ni les promesses ni les menaces de Friardel ne

pourront avoir action sur elle. Ce que veut cette femme, c'est la

liberté de son frère; et le baron vaincu s'exécute de bonne grâce, en

homme qui sait encore tirer parti de sa mauvaise action et qui, en

demandant au préfet et au tribunal la mise en liberté de son beau-frère,

attire à lui toutes les sympathies des honnêtes gens du pays: chose

toujours utile.

Cénéri est donc de retour parmi les siens. Mais, hélas! sa raison a

succombé dans ce séjour parmi les aliénés. La joie des amis retrouvés,

le bonheur de la famille réunie lui feraient peut-être oublier, ne

serait-ce que quelques instants, un passé horrible, si la maladresse

d'un visiteur ne venait le lui rappeler. La folie éclate de nouveau dans

ce cerveau qu'a atteint la séquestration arbitraire. Il se croit encore

et toujours poursuivi par Friardel. Le malheureux a la manie de la

persécution: manie qui ne finit qu'avec la mort du persécuteur. La

famille est en prière. Pour lui, moitié sur le rebord d'un balcon, il

cherche Friardel d'un oeil hagard; il l'aperçoit l'épée à la main se

défendant contre Hélouys; il raconte toutes les péripéties de cette

lutte, puis il pousse un cri de triomphe, Friardel est mort, Hélouys l'a

tué, et ce n'est point une vision, car l'avoué a positivement tué en

duel Friardel, sous les yeux mêmes de Cénéri. Le persécuteur est mort,

la folie de la persécution est finie.

Ce drame est des plus émouvants en ces deux derniers actes; il est

nettement, vigoureusement fait; il vous serre le coeur, il vous étreint

l'esprit, et c'est là le grand défaut de sa première partie; mais il se

dégage de cette atmosphère monotone des trois premiers actes par de

très-pathétiques situations, et je crois à un réel succès, d'autant plus

qu'il est joué à merveille et dans un ensemble qui fait le plus grand

honneur au théâtre du Gymnase. Tous les interprètes de cette pièce, tous

sans exception, sont grandement à louer. Mme Fromentin lui doit à coup

sûr le meilleur et le plus franc succès de sa carrière dramatique.

Villeroy a trouvé entre le drame et la comédie ce personnage du baron

Friardel, dont il a fait une saisissante création. Pujol donne avec une

nature nerveuse et enjouée le rôle difficile de Cénéri. Duval, Landrol,

Pradeau, Francès et Blaisot, excellent dans le personnage du docteur

Masure, complètent un ensemble des plus remarquables.

Théâtre de La Gaîté.--_Le Gascon_, drame en 9 tableaux, de MM. Théodore

Barrière et Poupart-Davyl.

Voici le théâtre de la Gaîté tout battant neuf et étincelant de dorures

prêt à recevoir le nouveau répertoire que lui réserve son directeur, M.

Offenbach; il touche à tout ce théâtre; à l'opéra, à l'opéra-comique, à

l'opérette, à la féerie, à la comédie et au drame. Il va des _Ruines

d'Athènes_ au _Roi Carotte_; d'_Armide_ à _Orphée aux enfers._ Il

prépare une _Jeanne d'Arc_ de Gomiod, en concurrence avec la _Jeanne

d'Arc_ de Meret à l'Opéra. Il emmagasine tous les genres scéniques. Il

se dédouble, il se multiplie: vous diriez les Docks de la littérature

dramatique. En attendant qu'il déballe toutes ses richesses, il a joué

hier mardi son premier drame, _le Gascon_, drame à grand spectacle, à

grands tableaux, plein de coups d'épées, d'escalades, de guet-à-pens,

tout vivant des foules, des ballets, des chansons; le tout sous la

protection de ce doux nom aimé de la France, Marie Stuart. Le drame

va-t-il donc recommencer une fois encore le procès historique de la

reine d'Écosse? Non; il laisse cette question soulevée depuis près de

trois siècles se débattre encore aujourd'hui par les historiens, et ne

prend de tout cela que la poétique légende. Quelle qu'ait été Marie

d'Écosse par delà la mer, coupable ou non, le coeur de la France est

encore à elle: Marie lui a envoyé dans quelques vers ses derniers

adieux, et ce pays de France, se souvenant de ces poétiques regrets, lui

a été reconnaissant de cette royale amitié, et a idéalisé son souvenir.

Dans cette terre chevaleresque où Marie Stuart a été élevée, on ne

touche pas à la reine. MM. Théodore Barrière et Poupart-Davyl ont fait

ainsi que leurs devanciers, et le poème d'amour de Marie Stuart reste,

comme par le passé, toujours intact.

Ce «Gascon» qui la suivra partout et toujours, qui la conduit

triomphante parmi les embûches de ses ennemis à travers les flots et la

populace d'Édimbourg jusqu'à son palais de Holyrood, me semble fort être

de la famille de d'Artagnan, qui fit tant de merveilles; il en a la

désinvolture, la fanfaronnade et l'audace; comme le premier héros de

cette race qui faillit sauver le roi Charles Ier et qui affermit Louis

XIV sur son trône, il est au service des Majestés, tombées et tombantes.

Il n'a au début que la cape et l'épée, et encore n'est-il pas bien sûr

de son courage, s'il est plus sûr de sa langue; mais au premier duel le

coeur lui vient au ventre et le voilà lancé dans les aventures. La reine

n'a qu'à se fier à lui, et par la _mordioux!_ Artaban de Puycerdac n'est

qu'un simple Gascon ou il rétablira, en dépit de lord Maxwell et de la

reine Elisabeth, la reine d'Écosse sur son trône. A cette entreprise, il

recevra bien quelques horions, quelques coups de dague, on le laissera

plus d'une fois pour mort, mais de tels personnages ne meurent pas,

fussent-ils cloués par terre, l'épée laissée dans le corps sous six

pieds de neige: c'est la féerie dans l'histoire. Et puis, il faut que de

tels dévouements soient couronnés au milieu des flammes de Bengale du

tableau final, et que le Gascon, parti sans sou ni maille de son castel

douteux des bords de la Garonne, soit nommé prince par la reine

elle-même, à la grande confusion de ses ennemis. C'est ce qui arrive à

Artaban de Puycerdac, dont je ne puis vous raconter par le menu toutes

les magnifiques prouesses.

Vous verrez le drame; pour moi, je le résume rapidement au sortir du

théâtre, après le grand succès qu'il a obtenu: on l'a fort applaudi, et

dans cet acte du départ de la reine, et dans ce tableau de l'émeute au

milieu des rues d'Édimbourg, et dans cette scène de la neige où

Puycerdac, frappé par l'épée des assassins, sauve encore l'honneur de la

reine. La chanson béarnaise, le ballet, écrits par Offenbach, ont été

chaleureusement accueillis. Les acteurs ont été également fêtés.

Lafontaine joue avec une verve endiablée et une finesse toute

méridionale ce rôle de Gascon; Clément Just fait avec son talent

habituel le traître Maxwell; Alexandre le comique égaye ce drame par un

amusant personnage de domestique; et Mme Lafontaine prête le charme de

son talent ému au personnage de Marie Stuart. Une charmante personne,

Mme Tessendier, a eu les débuts les plus heureux dans le rôle un peu

effaré de Stella Roselli.

La semaine dramatique a été des plus chargées, aussi me reste-t-il

très-peu d'espace pour signaler la reprise de la _Tour de Londres_ au

Châtelet, et de la _Timbale d'argent_ aux Bouffe-Parisiens, où Mlles

Judie et Peschard ont donné comme un renouveau à cet interminable

succès.

L'Illustration, No. 1593, 6 Septembre 1873 · 第 22 / 30 题