Au moment où Nicolas Makovlof se disposait à ouvrir la porte, il
s'arrêta; il venait d'entendre dans le vestibule un bruit de pas et une
voix qu'il n'avait pas reconnue, mais qui était celle d'une femme.
Cette femme ne pouvait être que celle que le jeune boyard attendait;
cette idée, en traversant son esprit, y produisit une révolution
singulière. A bout de résignation, sous la double influence de la
jalousie et du désespoir, le doux, le timide, le pacifique marchand
abjura tous les calculs de la prudence et de la ruse; aux prises avec
une sorte de rage vertigineuse, le mouton devint un tigre prêt à braver
la mort, pour assurer sa vengeance.
Il s'élança vers le bureau, y prit le premier poignard qui se trouva
sous sa main et se jeta derrière un rideau.
Il était temps: les plis soyeux frémissaient encore que le domestique
introduisait dans l'appartement la personne qu'il avait accompagnée.
--Monsieur le comte prie madame de l'attendre quelques instants, dit le
valet en s'inclinant respectueusement; il ne tardera pas à rentrer.
Il se retira en refermant la porte.
Nicolas haletait, suffoquait, étranglait dans son asile; il entendait le
frou-frou de la robe brodée de la visiteuse, les frôlements de ses
bottes sur le tapis, jusqu'aux bruits de sa respiration; il n'avait
qu'un geste à faire pour être certain que ses soupçons étaient fondés,
et ce geste il ne parvenait pas à l'accomplir. Il se passait en lui ce
qui se passe chez le malheureux qui, décidé à en finir avec l'existence,
dirige sur sa poitrine le canon d'un pistolet, et dont une force
latente, mais invincible, paralyse le coup de doigt suprême; il voulait
regarder, il n'y parvenait pas; les draperies, devenues de plomb,
résistaient à ses doigts inertes, un nuage obscurcissait ses yeux
convulsivement ouverts.
Alexandra, car c'était elle, était entrée du pas ferme de quelqu'un qui
cède à une résolution implacable. Elle était vêtue de ses plus riches
habits, coiffée d'un magnifique kakoschnik tout étincelant de
pierreries; le calme extraordinaire de sa physionomie contrastait avec
sa pâleur, qui était excessive; c'était à peine si le pli de ses
sourcils, si les légers frémissements de ses narines et de ses lèvres
témoignaient de l'agitation de son âme. Elle promena un regard distrait
autour de l'appartement et, n'apercevant rien qui fixât son attention,
elle s'assit et resta pendant quelques instants plongée dans ses
méditations; puis, soit qu'elle cédât au besoin de fortifier son coeur
contre une défaillance redoutée, soit que, décidée à punir celui qui
l'avait outragée, elle voulût, à l'avance, implorer le pardon du Ciel
pour l'action qu'elle allait commettre, elle se laissa glisser de son
fauteuil, s'agenouilla sur le tapis et se mit à prier.