La politique chôme, et pour suppléer aux faits qui font défaut, les
journaux en sont réduits à épiloguer sur ceux que chacun connaît déjà,
ou à en inventer d'imaginaires, sauf à les démentir le lendemain. C'est
toujours la fusion, ses chances d'avenir et les conséquences de son
succès ou de son avortement qui servent de thème aux polémistes et aux
lanceurs de nouvelles à sensation. Tantôt c'est le _Salut public_ de
Lyon qui, dans une correspondance affectant des allures officieuses,
nous annonce que lui seul sait la vérité sur les négociations entamées à
Frohsdorf, que l'homme politique chargé de ces négociations n'est aucun
de ceux dont on s'est plu à mettre le nom en avant, mais bien M. Lucien
Brun, député de l'Ain, et que les déclarations à lui faites par M. le
comte de Chambord ont anéanti toutes les espérances de la droite. Un
autre jour, c'est le _XIXe siècle_ qui se charge de nous dévoiler
l'avenir que réserverait à la France l'avènement de Henri V: guerre avec
l'Italie et la Prusse, nouvelle invasion, démembrement, etc. Inutile
d'ajouter que ces informations, entourées d'un luxe de détails de nature
à faire, pour un instant, illusion aux naïfs, étaient presque aussitôt
démenties que publiées. Au _Salut public_ on s'est contenté de répondre
en établissant que M. Lucien Brun n'avait pas quitté la France; et au
_XIXe siècle_ on a demandé quelle était la chancellerie qui livrait à
son rédacteur les secrets de la diplomatie européenne, sur quoi le _XIXe
siècle_ s'est jusqu'à présent abstenu de donner des éclaircissements.
Ce qui paraît mériter davantage d'être pris au sérieux, c'est une
correspondance adressée de Paris au _Times_ et contenant, sur les
sentiments du cabinet actuel à l'égard de la fusion, des indications
évidemment puisées à bonne source, car cette correspondance a été
reproduite par la plupart des feuilles ministérielles: «Si l'orléanisme
n'existe plus depuis la visite du comte de Paris à Frohsdorf, dit le
rédacteur du _Times_, il existe dans l'Assemblée et dans le pays un
parti constitutionnel dont le comte de Paris n'avait pas le droit de
disposer et qui ne pourra et ne voudra jamais abdiquer. C'est avec ce
parti que le comte de Chambord devra compter. Ce parti, qui compte parmi
ses membres les principaux ministres du cabinet lui-même, adjure le
comte de Chambord de ne pas sacrifier la politique de Henri IV à la
bannière de Jeanne d'Arc. Si donc, le comte de Chambord compte arriver
avec son programme et son drapeau, il trouvera dans le gouvernement,
actuel un adversaire résolu.» Passant ensuite à l'appréciation du
discours de M. le duc de Broglie au conseil général de l'Eure, le
correspondant du _Times_ conclut en ajoutant:
«Le discours du duc de Broglie a été un discours de précaution politique
qui rassurera les esprits, quant à la possibilité d'un insuccès
monarchique, en montrant que le chef actuel de l'exécutif est prêt à
sauvegarder la France contre ses propres excès, jusqu'à ce qu'un édifice
quelconque ait pu être érigé d'un commun accord, puisqu'il a été prouvé
que la République avait bien changé depuis le jour où M. Thiers la
déclarait être «le gouvernement qui nous divisait le moins».
Ainsi que nous le disions plus haut, cet article est d'autant plus
significatif qu'il a été reproduit par les journaux qui passent pour
recevoir les inspirations du ministère. Son insertion par ces journaux
pouvait passer pour une réponse aux questions que tout le monde se pose,
sur la véritable attitude du chef du cabinet, attitude que les uns
définissent en représentant le duc de Broglie comme un des membres les
plus actifs de la fusion, tandis que d'autres donnent à entendre que,
chef véritable du pouvoir, il n'a aucune envie de se donner un maître.
Aussi voit-on depuis quelques jours prendre de plus en plus de
consistance au bruit de la présentation prochaine d'un projet de loi
tendant à proroger pour trois ans les pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon.
Si ce bruit se confirmait, il faudrait s'attendre à voir la droite se
séparer du cabinet du 24 mai comme elle a été amenée à se séparer du
gouvernement de M. Thiers. Le ton des journaux légitimistes, lorsqu'ils
abordent cette question, ne peut laisser aucun doute à cet égard, et il
subit, pour en donner la preuve, de citer les lignes suivantes d'un
article de l'_Union_, qui rappelle à s'y méprendre les avertissements
qu'adressait le même journal à M. Thiers au lendemain du message de
novembre et pendant la campagne des Trente:
«Nous n'avons garde de prendre au sérieux un manège qui essaye de se
faire jour dans la presse de Paris et dans les correspondances de
Londres.
Il s'agirait tout simplement de reprendre la thèse qui avait pour but de
faire durer la République de M. Thiers. Le nom seul serait changé.
Mais ce qui est changé, ce n'est pas le nom tout seul, c'est l'homme, et
c'est aussi le temps.
Nous n'en sommes plus à des fictions de République accommodées à des
calculs de personnalité vaniteuse. Le manège qui se laisse entrevoir est
le dernier effort d'une intrigue aussi mesquine que désespérée.
S'il était permis de discuter la thèse en question, comme digne de
quelque attention, nous nous bornerions à demander à ceux qui essayent
de l'introduire, s'ils n'ont pas peur de blesser le sentiment universel
de respect qui couvre le nom du maréchal de Mac-Mahon. Le manège était
plausible avant le 24 mai; depuis il est plus qu'injurieux, il est
puéril.»
Quelle que soit la manière dont se posera devant l'Assemblée la question
de la restauration monarchique, il est certain que la majorité du 24 mai
verra se détacher d'elle un certain nombre de ses adhérents lorsqu'il
s'agira de la résoudre. Le groupe bonapartiste, notamment, paraît décidé
à se réunir à la gauche pour demander la dissolution et l'appel au
peuple. Voici quelques passages d'un article du _Pays_ qui ne laisse
aucun doute à cet égard, et qui contient des appréciations curieuses à
noter sur les sentiments des bonapartistes à l'égard de leurs nouveaux
alliés dans cette étrange association:
«Rien en effet ne saurait plus nous répugner qu'un rapprochement avec
les républicains; un tel rapprochement paraît monstrueux et hors nature:
mais serait-ce une raison, par exemple, que nous abandonnions la
doctrine de l'appel au peuple, uniquement parce que les républicains
l'adoptent? Non.
«En pareil cas, nous combattrions isolément les uns et les autres, sans
appartenir pour cela à la même armée, au même chef; et cependant, des
deux côtés l'objectif serait le même.
«Reste pourtant à savoir si, poussés dans leurs derniers retranchements,
si, en présence d'un 4 septembre légitimiste, orléaniste ou fusionniste,
les républicains ne chercheront pas à risquer le tout pour le tout sur
l'appel au peuple. Car, dans ce cas, l'essentiel pour eux serait de
désarmer la fusion, de jeter le désordre dans ses rangs, quitte à
laisser les bonapartistes coucher sur le champ de bataille où aura
combattu la République.
«Y aurait-il dans ce fait une alliance entre les bonapartistes et les
républicains?
«Pas le moins du monde. Après la lutte contre l'ennemi commun, chacun
garderait ses positions, en attendant que la doctrine de l'appel au
peuple passe du domaine des idées dans le domaine du fait accompli.»
Tandis que les partis poursuivent sans trêve le cours de leurs
intrigues, nous voyons se dresser à l'horizon une question d'un tout
autre genre et devant laquelle sont venues plus d'une fois échouer les
combinaisons des plus profonds politiques. La récolte de 1873 a été
mauvaise, et le prix du blé s'est subitement élevé à un taux qu'il
n'avait pas atteint depuis bien des années. Hâtons-nous d'ajouter que
les affirmations des pessimistes qui nous menacent d'une disette sont
loin, jusqu'à présent, d'être confirmées par les faits; s'il est
malheureusement vrai que la production du blé ait été cette année
notablement inférieure à la moyenne ordinaire, on a lieu de penser que
cette infériorité sera corrigée, en partie, par un rendement supérieur
des épis; et quant à l'élévation actuelle des prix, il paraît avéré
qu'elle résulte en partie des spéculations qui, comme toujours en pareil
cas, exploitent les craintes exagérées de la première heure.
Quoi qu'il en soit, le gouvernement s'est ému de cet état de choses, et
il n'a même pas attendu les observations qui lui ont été présentées à ce
sujet par la commission de permanence, pour préparer les mesures
destinées à atténuer le mal. Déjà le _Journal officiel_ a publié un
décret exemptant les grains et farines importées des surtaxes d'entrepôt
et de pavillon; en même temps, le gouvernement entrait en pourparlers
avec les compagnies de chemins de fer dans le but d'obtenir un
abaissement de tarif dans le transport des céréales; et bien que ces
pourparlers n'aient pas encore abouti, tout fait espérer une heureuse
solution. En tous cas, si les récoltes sont en réalité très-inférieures
à la moyenne, elles le sont beaucoup moins que les alarmistes l'avaient
affirmé d'abord, et l'on peut être assuré dès à présent que les mesures
les plus larges seront prises pour favoriser les importations destinées
à combler le déficit.