Épilogue

Expectans expectavi Dominum.

J'ai attendu, et je ne me suis point

lassé d'attendre le Seigneur.

Ps. XXXIX, 2.

Dans son numéro du 15 février, la _Croix_, de Grenoble, France,

publia la communication suivante:

Saint-Laurent-du-Pont, ce 13 février 1977.

Monsieur le rédacteur,

Il vient de s'éteindre, non loin d'ici, à la Grande Chartreuse, une

vie bien humble, bien cachée, bien mystérieuse, mais qui a dû être

grande et glorieuse aux yeux de Dieu; puisque le passage de cette âme

du temps à l'éternité a été accompagné de phénomènes célestes

vraiment extraordinaires.

Le frère Jean n'est plus de ce monde. Vous n'avez peut-être jamais

entendu parler du frère Jean. Peu de personnes, en France, l'ont vu,

encore moins l'ont remarqué.

Il y a plus de trente ans, arrivait un jour, à la Grande Chartreuse,

un homme âgé d'une quarantaine d'années, bien mis, à l'air distingué,

parlant le français, mais évidemment étranger à notre pays. Il

demanda à voir le père abbé qui était alors dom Augustin, de sainte

mémoire. Il resta plusieurs heures avec lui, dit la tradition. Ce qui

se passa entre eux, nul ne l'a jamais su. Les moines et les frères

qui vivaient alors se rappellent qu'au sortir de cette entrevue le

père et l'étranger étaient singulièrement émus. Tous deux avaient

beaucoup pleuré, mais d'émotion plutôt que de peine; car leurs

visages, tout en gardant la trace des larmes, étaient rayonnants

d'une grande joie. Le même jour, l'étranger prit l'habit de frère et

le nom de Jean, et depuis lors il n'est jamais sorti du couvent, si

ce n'est, dans ces dernières années, pour faire des commissions au

laboratoire, à Fourvoirie, à Currière, à Saint-Pierre. Il descendait

même parfois à Saint-Laurent, et aussi conduisait les voyageurs sur

le Grand Som. Monter sur ce sommet des Alpes paraissait être sa seule

passion, si l'on peut s'exprimer ainsi. Tous les autres ordres de ses

supérieurs, il les exécutait ponctuellement, avec empressement, avec

une obéissance parfaite; mais quand le père procureur lui disait

d'accompagner des visiteurs au Grand Som, on voyait passer sur son

humble visage et éclater dans ses yeux si doux une lueur de joie

enfantine. On lui demanda, un jour, pourquoi il aimait tant à

escalader ce pic. Il répondit: "C'est si beau là-haut et l'on s'y

trouve si près du ciel!"

Nul n'a jamais su au monastère à part dom Augustin, qui il était ni

d'où il venait. Possédant une éducation évidemment supérieure, il n'a

jamais voulu être autre chose que simple frère. Pendant longtemps,

avec la permission de l'autorité, il n'a pas mis les pieds hors du

couvent et il ne venait jamais en contact avec aucun étranger.

Lorsque, il y a quinze ans, dom Augustin était sur son lit de mort,

il fit venir autour de lui tous les moines et leur enjoignit de dire

à celui qui le remplacerait bientôt de respecter le secret du frère

Jean, comme lui-même l'avait si longtemps respecté. À l'heure qu'il

est, le successeur actuel de saint Bruno, dom François, ne sait pas

plus que vous et moi qui était ce modeste frère qui a certainement

joué un grand rôle quelque part dans le monde. Et ce rôle a dû être

aussi bienfaisant que remarquable; car le frère Jean n'était

certainement pas quelque grand pécheur réfugié dans cette solitude

pour faire pénitence. Il suffisait de regarder dans ses yeux si

limpides, si calmes pour convaincre que jamais l'âme dont ils étaient

le miroir n'avait été souillée par le crime, bouleversée par le

remords. On aurait dit quelqu'un dont le rôle dans le monde, pour une

raison ou pour une autre, était accompli, et qui était venu ici, sur

ces hauteurs sereines, attendre son entrée dans la céleste Patrie.

J'ai dit que personne, à part dom Augustin, n'a jamais su qui il

était. Personne ne l'a jamais su, mais moi, je l'ai soupçonné, et

voici comment j'ai cru saisir le secret du frère Jean.

L'été dernier, au mois d'août, j'accompagnai à la Grande Chartreuse

deux amis de Paris, dont l'un, M. G., a beaucoup voyagé,

particulièrement en Amérique. Il a passé plusieurs mois dans la

Nouvelle France. Comme le temps était beau, nous voulions monter sur

le Grand Som. On nous donna pour guide et compagnon le frère Jean

qui, malgré ses soixante-dix ans, nous devançait facilement. À chaque

instant, il lui fallait ralentir le pas pour nous attendre.

Nous étions sur le sommet depuis une vingtaine de minutes, jouissant

en silence du spectacle grandiose qui se déroulait sous nos regards

ravis, lorsque le son de deux voix, parlant avec animation, vint

frapper nos oreilles. Deux jeunes gens de vingt-cinq à trente ans

s'approchaient du rocher où nous étions tous les quatre assis, sans

nous apercevoir. L'un d'eux cria à l'autre qui s'était un peu éloigné

de lui: "Par ici, Leverdier, voici un point de vue superbe!" Je vis

le frère Jean tressaillir et pâlir au nom de Leverdier; tandis que

mon ami M. G. poussa un petit cri de joie et de surprise. Il se leva,

et adressa la parole aux deux jeunes gens qui étaient maintenant tout

près de nous:

--J'ai entendu, dans votre conversation, le nom de Leverdier. J'ai

bien connu autrefois, M. Paul Leverdier, qui a été président de la

Nouvelle France. Celui de vous deux qui s'appelle Leverdier serait-il

son parent, par hasard?

--Oui, monsieur, fit l'un des jeunes gens, en nous faisant un salut

plein de courtoisie, celui que vous avez connu est mon père.

Naturellement, les deux voyageurs vinrent se joindre à notre groupe,

et la conversation s'engagea. Mon ami G. interrogea vivement le jeune

Leverdier sur son père et sur sa patrie.

--Quelles heures charmantes, dit-il, j'ai passées avec votre père! Il

m'a raconté, par le menu, les événements vraiment extraordinaires,

pénibles et touchants, qui ont marqué l'établissement de la

république de la Nouvelle France, aujourd'hui si florissante. Je ne

connais rien de plus beau; vous n'ignorez pas, sans doute, cette

glorieuse épopée?

--En effet, répondit le jeune étranger, j'ai souvent entendu mon père

faire ce récit merveilleux.

--Et la disparition de son ami Lamirande, celui qui, disait votre

père, avait sauvé le pays par son sublime sacrifice, est-elle

toujours restée enveloppée de mystère.

--Toujours, monsieur. Nous sommes convaincus qu'il s'est renfermé

dans quelque monastère de l'Europe, mais nous n'avons jamais eu de

ses nouvelles. Mon père a dû vous parler de M. Vaughan, cet ami de M.

Lamirande qui était présent au miracle du couvent de Beauvoir. Vous

le savez, peut-être, M. Vaughan, aussitôt que les affaires politiques

de cette époque furent un peu réglées, a voyagé pendant deux ans en

Europe, visitant tous les monastères, couvents et lieux de retraite

imaginables. Il est allé même jusqu'en Terre Sainte. Je l'ai souvent

entendu parler de ce voyage à mon père. Toutes ses recherches furent

vaines; le mystère est resté insondable.

--Et ce misérable journaliste--son nom m'échappe--qui avait joué le

rôle si odieux, qui s'était vendu corps et âme au grand chef du

satanisme, qu'est-il devenu?

--Vous voulez parler de Saint-Simon, sans doute. Il a eu une bien

triste fin. Il est mort fou, l'an dernier, après avoir passé je ne

sais combien d'années dans une maison de santé. Il était possédé de

la folie de la richesse. Il croyait toujours avoir autour de lui des

monceaux d'or. Je l'ai vu une fois, c'était un spectacle navrant.

--Revenons plutôt à ce bon Lamirande. Votre pays lui est-il

reconnaissant? A-t-il au moins conservé son souvenir?

--Oui, son nom est béni par tout notre peuple. Il est révéré comme un

saint et comme le père de la patrie. Nombre de jeunes gens

s'appellent Joseph en souvenir de lui. Moi-même je me nomme Joseph

Lamirande Leverdier. Mon père a dû vous parler de la statue

miraculeuse de saint Joseph. Elle est toujours dans la chapelle de

Notre-Dame-du-Chemin que vous avez sans doute visitée. Cette chapelle

est devenue un lieu de pèlerinage national, et aux pieds de cette

statue des milliers d'âmes trouvent des grâces de choix, surtout

l'esprit de sacrifice et de dévouement, la force de s'immoler,

d'accomplir les devoirs pénibles.

--Et parlez-moi de votre bonne tante Hélène. Vit-elle encore?

attend-elle toujours le retour de M. Lamirande?

--Hélas! elle croit encore que M. Lamirande reviendra. C'est le seul

point sur lequel cette chère tante... comment dirai-je?... n'entend

pas les choses comme les autres. Elle est la providence des pauvres;

toujours douce, toujours bonne. Dans tout ce bel épisode, les peines

du coeur qu'elle a éprouvées sont les seules ombres au tableau. Il me

semble que M. Lamirande, au lieu de s'enfermer dans un couvent,

aurait dû....

Le jeune voyageur ne put terminer sa phrase. Le frère Jean, portant

la main au coeur, tomba évanoui. Nous nous empressâmes autour de lui.

Bientôt il reprit connaissance.

--Ce n'est rien, dit-il. Chez moi, sans doute, le coeur ne vaut pas

les jambes; il se trouble dans cette atmosphère.

Il alla s'asseoir un peu plus loin. Au bout de quelques minutes, il

se dit assez remis pour pouvoir descendre. Sur mes compagnons et sur

les deux jeunes voyageurs, cet incident ne créa aucune impression

extraordinaire. Ils croyaient simplement à un évanouissement causé

par la fatigue. Moi qui connaissais le mystère qui entourait le frère

Jean, moi qui l'avais vu tressaillir et pâlir en entendant prononcer

le nom de Leverdier, j'étais fermement convaincu que l'émotion seule

avait déterminé cette défaillance du coeur. J'étais entièrement

persuadé que nous descendions la montagne en compagnie du héros de la

Nouvelle France; et j'étais fortement tenté, je l'avoue, de faire

part de ma conviction à mes compagnons de route. Mais je résistai à

la tentation. Pourquoi, me disais-je, arracher à ce bon frère le

secret que Dieu lui a permis de garder si longtemps? Ne serait-ce pas

une sorte de profanation? J'eus la force de retenir ma langue.

Mais il faut en finir. Dans les derniers jours de janvier, le frère

Jean tomba gravement malade. Il se prépara admirablement à la mort et

fit preuve d'une résignation héroïque. Bien que ses souffrances

fussent sans doutes atroces, jamais la moindre plainte ne lui

échappa, jamais il n'eut le plus léger mouvement d'impatience. Une

certaine contraction musculaire, et tout involontaire, indiquait

seule les douleurs qu'il éprouvait. Les moines étaient dans

l'admiration. Ils voyaient que c'était un véritable saint qui les

quittait. Aussi entouraient-ils son lit d'agonie d'un profond

respect. Au moment suprême, le chef de la maison et plusieurs des

pères étaient auprès du frère mourant, récitant les prières des

agonisants et répétant, pour lui, les noms de Jésus, de Marie et de

Joseph. Ses yeux étaient fermés, il respirait à peine, mais ses

traits crispés par la souffrance disaient que la vie n'était pas

éteinte. Tout à coup, une harmonie angélique et un parfum non moins

céleste, qu'aucun langage humain ne saurait décrire, remplirent la

modeste cellule.

Nous savions tout de suite, m'ont raconté les moines, que cette

harmonie et ce parfum venaient du ciel, parce que c'était notre âme

qui les percevait d'abord, les communiquant ensuite à nos sens, au

contraire de ce qui se produit ordinairement. C'était quelque chose

de vraiment indéfinissable et indescriptible. Puis--je laisse la

parole aux pères--puis, cette harmonie et ce parfum augmentant

toujours, non d'intensité mais de suavité, nous vîmes, d'abord

intérieurement pour ainsi dire, puis des yeux de notre corps, se

former au-dessus du lit comme des nuages d'une blancheur éclatante,

et, au milieu des nuages, la figure d'une enfant de huit à dix ans,

figure bien humaine par ses traits, mais portant un reflet de la

lumière de gloire. Et l'enfant parla, ses paroles parvenant à nos

oreilles, d'une manière mystérieuse, par notre âme: "Père, dit-elle,

l'Enfant-Jésus m'a envoyée vous chercher. Venez!" Et le frère Jean,

ouvrant les yeux, se soulevant à demi, étendant ses bras vers la

céleste apparition, s'écria: "Ma fille! Enfin! Merci, mon Dieu!" Et

comme un souffle lumineux son âme quitta son corps qui retomba sur la

couche. Longtemps nous restâmes abîmés dans la prière. Lorsque nous

nous relevâmes, il n'y avait de surnaturel dans la cellule que le

sourire qui illuminait les traits du frère Jean.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 48 / 48 题