II Tim. IV, 7.

Le surlendemain, de grand matin, Lamirande, Leverdier et Vaughan,

arrivés d'Ottawa par le train de nuit, se dirigent vers le couvent

de Beauvoir. Le temps est ravissant. La triste pluie a cessé, les

brouillards ont disparu, le vent ne gémit plus dans les grands pins.

Il a gelé pendant la nuit, et les arbres, couverts de frimas,

ressemblent à de gigantesques panaches qui, tranchant sur le bleu

foncé du ciel, forment un tableau d'une beauté tellement bizarre que

le peintre le plus hardi n'oserait tenter de le reproduire.

Bien qu'en ce moment leur présence à Ottawa soit nécessaire,

Leverdier et Vaughan n'ont pas voulu laisser leur ami venir seul

rendre à son enfant les derniers devoirs. Houghton aurait vivement

désiré les accompagner; mais, pour lui, quitter la capitale, c'était

impossible.

La chute du gouvernement, la mort misérable de Montarval ont produit

une révolution dans tous les esprits. Le mauvais génie du pays étant

disparu, les intrigues cessent et les choses politiques prennent leur

cours naturel. La politique de la séparation qui naguère paraissait à

tant de personnes un rêve, une chimère, s'empare maintenant de tout

le inonde. Même ceux qui ne l'approuvent pas encore l'acceptent comme

une chose inévitable. Il ne s'agit plus que de mettre cette politique

à exécution, le plus promptement possible. Houghton est chargé de

cette tâche, et il travaille à former un cabinet pour liquider la

situation. Il s'était adressé tout d'abord à Lamirande. Celui-ci,

sans refuser d'entrer dans le gouvernement qui ne devait exister que

le temps nécessaire pour effectuer la séparation, avait demandé trois

jours de grâce.

--Quand mon enfant sera dans sa dernière demeure, dit-il, je vous

donnerai ma réponse définitive. En attendant, travaillez, avec

Leverdier et Vaughan, à la formation de votre cabinet, comme si je

n'existais pas.

--C'est difficile, répliqua Houghton, de ne pas tenir compte de

l'existence d'un homme qui a été l'instrument dont la Providence

s'est servie pour créer le mouvement actuel qui entraîne le pays vers

de nouvelles destinées.

--Cependant, reprend Lamirande, il faut vous habituer à cette pensée.

Les uns sont appelés à commencer une oeuvre, tandis que d'autres

doivent la terminer. Celui qui sème ne récolte pas toujours. Moïse

fit sortir le peuple de Dieu de la terre d'Égypte, mais c'est Josué

qui l'introduisit dans la terre de Chanaan.

--Moïse avait eu un moment d'hésitation; c'est pour cela qu'il ne lui

a pas été donné de traverser le Jourdain à la tête de son peuple.

--Et qui vous dit que je n'ai pas douté, comme Moïse dans le désert

de Sinaï?

* * * * *

Les religieuses du couvent de Beauvoir avaient demandé à

Lamirande, comme une insigne faveur, que la épouille mortelle de

Marie leur fût confiée. On la déposa donc dans le caveau de leur

chapelle.

Longtemps Lamirande resta agenouillé sur les froides dalles. Ses deux

amis auraient voulu demeurer auprès de lui, mais il leur fit signe de

se retirer. Il voulait être seul avec Dieu et son enfant... Quand

enfin il vint rejoindre ses deux compagnons, ceux-ci remarquèrent sur

ses traits, dans ses yeux, avec la trace de larmes abondantes, un

reflet céleste, une lumière indéfinissable qu'ils n'y avaient jamais

vue.

Ensemble, ils reprirent le chemin de la ville et de la gare; mais

lorsqu'ils furent rendus près du chemin de fer, Lamirande s'arrêta

soudain comme quelqu'un qui se souvient tout à coup d'une affaire

importante.

--Partez, vous deux, dit-il, par le premier train Houghton a besoin

de vous au plus tôt. Quant à moi, j'ai quelques courses à faire,

quelques personnes à voir ici. Je prendrai un autre train.

Puis, serrant les mains de ses deux amis avec effusion, il s'éloigna

rapidement. Eux, tout surpris, ne songèrent ni à le questionner ni à

l'arrêter. Lorsqu'ils furent un peu revenus de leur étonnement, il

était déjà loin.

--Devons-nous le suivre? dit Vaughan.

--Je crois qu'il vaut mieux faire ce qu'il nous a dit, reprit

Leverdier.

--Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange dans sa conduite?

--Oui, quelque chose d'étrange, ou plutôt quelque chose de nouveau;

mais ce quelque chose n'a rien d'inquiétant. Allons!

Et les deux amis partirent pour Ottawa, fermement convaincus que

Lamirande les y rejoindrait bientôt. Mais ils ne le virent plus

jamais, ni à Ottawa ni ailleurs.

Le cinquième jour après les funérailles, l'inquiétude causée par la

disparition de Lamirande était devenue très vive. On songeait

sérieusement à descendre à Québec pour y commencer des recherches,

lorsque Leverdier reçut la lettre suivante:

"New York, le 2 avril 1946.

"Bien cher ami,--Vous devez être tous dans l'inquiétude à mon sujet.

Soyez rassurés, il ne m'est advenu rien de fâcheux. Je suis en

parfaite santé et sain d'esprit.

"Je quitte le monde pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait

inutile. Je saurai bien m'ensevelir de telle sorte que personne ne me

trouvera jamais.

"Cher ami, ce n'est pas un sentiment d'amertume, rien qui ressemble à

la misanthropie qui me fait prendre cette détermination. Mon coeur

n'a pas cessé d'aimer les choses terrestres. Le bonheur légitime

d'ici-bas a toujours pour moi un attrait puissant. J'entrevois un

avenir qui me sourit: une position élevée dans la patrie; la

confiance, l'estime, la reconnaissance de mes concitoyens; de

nouveaux liens domestiques qui m'uniraient plus étroitement encore à

toi; une femme admirable; de blondes têtes d'enfants... Ah! ne

t'imagine pas que ce doux rêve me laisse indifférent, et qu'il ne

m'en coûte pas d'y renoncer! Mais lorsque tu auras appris du père

Grandmont certains événements que je t'ai cachés, tu admettras que

celui qui a été l'objet de faveurs si extraordinaires ne doit pas

rester dans le monde. Quand un homme a vu ce que j'ai vu, entendu ce

que j'ai entendu, souffert ce que j'ai souffert, il ne lui reste plus

qu'une chose à faire ici bas: prier, en attendant que Dieu l'appelle

à Lui.

"Si je ne vous ai pas fait connaître d'avance ma détermination, à

toi, à Vaughan et à Houghton, c'est que je voulais nous éviter des

discussions qui auraient été probablement pénibles et certainement

inutiles. J'ai consulté le père Grandmont qui m'approuve entièrement.

Ne le questionne pas sur ma destination, il l'ignore.

"Et maintenant, avant de te dire adieu, un mot, un dernier mot de

politique, et un mot d'affaires. Le père Grandmont te remettra ce que

j'appelle mon testament politique. Tu en donneras communication aux

amis, particulièrement à Houghton et à Vaughan. Vous y trouverez tout

ce que j'aurais pu faire pour vous aider dans la tâche qui reste à

accomplir: la séparation des provinces et l'organisation de la

Nouvelle France. Je suis entré, ce me semble, dans tous les détails

de ces deux grandes questions. Pesez le tout devant Dieu et prenez en

ce qui vous paraîtra utile. Quand même je serais resté au milieu de

vous, je n'aurais pu vous rien dire de plus. J'ai mis dans ce

document tout mon petit bagage de savoir, d'expérience et de vues sur

l'avenir. D'ailleurs, ce qui est surtout nécessaire, c'est, avec

l'intégrité de la foi catholique, l'union intime de nos compatriotes.

Or cette union, je le sens, se fera plus facilement autour de mon

souvenir qu'autour de ma personne.

"Avec mon testament politique le père Grandmont te remettra une

procuration qui t'autorise à disposer de tout ce qui m'appartient.

Je n'ai qu'un objet vraiment précieux: la statue miraculeuse de

saint Joseph. J'aurais voulu te la donner: le père Grandmont

me l'a demandée avec tant d'instance pour la chapelle de

Notre-Dame-du-Chemin que je n'ai pu la lui refuser. À toi je donne

la feuille de lis qui en a été détachée par saint Joseph lui-même.

"Après avoir donné quelques souvenirs, à leur choix, à mes chers amis

Vaughan et Houghton, tu feras de mes biens trois parts égales: une

pour les pauvres, une pour ta soeur Hélène afin qu'elle puisse faire

l'aumône en priant pour moi, une pour le développement de loeuvre que

tu diriges.

"Enfin, saluez affectueusement pour moi tous les amis.

"Ami! Frère! adieu à tout jamais dans ce monde, et au revoir dans le

beau ciel que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a conquis au prix de

son très précieux sang. Ainsi soit-il."

Joseph Lamirande.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 47 / 48 题