Et dabo vobis pastores juxta cor meum.
Je vous donnerai des pasteurs selon mon coeur.
Jérem. III, 15.
À trois heures la Chambre s'était réunie. Presque au début de la
séance, le président du comité d'enquête donna lecture du rapport
constatant que Lamirande n'avait produit aucune preuve à l'appui de
son accusation et qu'il avait cependant refusé de la retirer. Un
député ministériel anglais se lève et propose que le député de
Charlevoix soit invité par le président de la Chambre à retirer son
accusation et à faire amende honorable au secrétaire d'État. Vaughan
et Houghton interviennent et demandent que l'on retarde l'adoption de
cette proposition jusqu'au retour de Lamirande.
--J'ai une dépêche de lui, dit Houghton, m'annonçant qu'il partait de
Montréal par le train d'une heure et qu'à son arrivée ici il aurait
des explications à donner à la Chambre. Il peut arriver d'une minute
à l'autre. À ce moment on remet un télégramme à Montarval. Par un
effort suprême, il réussit à prendre un air grave et consterné en
lisant la dépêche.
--Malheureusement, dit-il, nous n'entendrons jamais les explications
de notre collègue. Je viens de recevoir une dépêche qui annonce une
affreuse nouvelle que la Chambre apprendra avec une profonde douleur.
Puis, il donna lecture du télégramme.
"Pointe Gatineau, 12 mars, 3 heures de l'après-midi.
"Il vient de se produire, à deux milles d'ici, une terrible
catastrophe. Le train numéro 9, parti de Montréal à 1 heure, a
déraillé pendant qu'il marchait à une vitesse de quatre-vingts milles
à l'heure. Le convoi est tombé d'une hauteur considérable et a été
mis en pièces. Impossible en ce moment de donner la liste des tués et
des blessés, mais le nombre des victimes est très considérable. Sept
personnes seulement n'ont pas été blessées ou n'ont reçu que des
contusions relativement légères. Ce sont Michel Panneton et Georges
Bouliane, d'Aylmer, Pierre Fortin, de Hull, John McManus et James
Woodbridge, d'Ottawa, Thomas Miller, de Toronto et Andrew King, de
Montréal."
--Comme vous voyez, monsieur le président, continua Montarval, le nom
de notre collègue n'est pas sur cette liste. Il y a donc tout lieu de
craindre qu'il ne soit parmi les morts ou les blessés. C'est vraiment
terrible, et je ne trouve pas d'expression pour rendre la douleur que
j'éprouve. Notre collègue, il est vrai, s'était mis dans une fausse
position, mais je l'ai toujours cru de bonne foi, j'étais convaincu
qu'il avait été cruellement mystifié et qu'il finirait par
reconnaître loyalement son erreur. Personne plus que moi ne regrette
sa mort prématurée, si réellement il est mort; personne plus que moi
n'a pour lui de plus vives sympathies s'il est blessé.
En parlant ainsi ce comédien accompli avait des larmes dans la voix.
On aurait juré que son chagrin était sincère.
La séance fut suspendue pour donner à l'émotion le temps de se
calmer. De nouvelles dépêches ne firent que confirmer la première.
Houghton, Vaughan et quelques autres députés partirent pour le lieu
du sinistre. Vers quatre heures, le président reprit son siège et la
séance continua. Le premier ministre demanda que la deuxième lecture
du projet de constitution fût votée. Nous lèverons ensuite la séance,
dit-il.
Le président mettait la question aux voix, lorsqu'une rumeur, des
exclamations de surprise l'interrompirent. Montarval devint livide.
Lamirande et Leverdier venaient d'entrer.
Rendu à son siège, Lamirande prit aussitôt la parole.
--Monsieur le président, avant que vous mettiez la question aux voix
je demande la permission de faire quelques observations. Ou plutôt,
pour avoir le droit de les faire, je propose que le débat sur la
deuxième lecture du _bill_ soit ajournée. Et d'abord, monsieur le
président, on a paru surpris de nous voir en vie, le député de
Portneuf et moi. Je m'explique cette surprise, car je viens
d'apprendre l'épouvantable catastrophe arrivée au train sur lequel on
nous croyait et sur lequel nous étions effectivement en partant de
Montréal. Si nous ne sommes pas parmi les morts et les blessés
là-bas, au lieu d'être sains et saufs ici, c'est que saint Michel,
quoi qu'en pensent les lucifériens, est plus fort que Satan. Un
incident providentiel nous a fait quitter, à Mile End, le train qui
devait périr. La terrible calamité qui vient d'arriver me désole
d'autant plus que j'en suis en quelque sorte la cause involontaire.
En effet, cette calamité n'est pas le fruit d'un accident, mais d'un
crime. Les dernières dépêches, que j'ai lues au moment d'entrer dans
cette enceinte, disent que l'on a découvert que l'accident a été
causé par le déplacement d'un rail et que l'on est sur la piste de
deux individus à mine suspecte que l'on a vus sur la voie non loin de
l'endroit où le déraillement s'est produit. Les dépêches ajoutent que
parmi les morts est un nommé Duthier, huissier de cette Chambre. Sur
lui on a trouvé une dépêche, sans signature, mais datée d'Ottawa et
ainsi conçue:
"Au chef de la gare à Mile End pour être remis à l'huissier Duthier
sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa." "Avis important. Ne
pas prendre même train que prennent deux amis."
--Ce qui indique clairement, continua Lamirande, que quelqu'un à
Ottawa avait des raisons de croire que le train sur lequel se
trouvaient les deux amis n'était pas très sûr. Évidemment, le pauvre
Duthier a mal compris l'avertissement. Voyant les deux amis quitter
le train à Mile End, il crut pouvoir continuer sa route sans
inconvénient. Son manque de perspicacité lui a coûté la vie. Ces deux
amis, avec lesquels il ne faisait pas bon voyager, c'étaient, sans
aucun doute, le député de Portneuf et votre humble serviteur. Depuis
la mort de M. Ducoudray, j'étais constamment suivi par ce malheureux
Duthier. Je ne pouvais faire un pas sans l'avoir à mes trousses.
Maintenant, pourquoi ne faisait-il pas bon de voyager en compagnie de
ces deux amis? Quand vous connaîtrez, monsieur le président, les
documents qu'ils portaient, vous comprendrez pour quelle cause le
train qu'ils avaient pris ne devait pas se rendre à destination. Vous
comprendrez aussi à quelle inspiration ont dû obéir les deux
malfaiteurs qui ont déplacé le rail.
Les députés et les spectateurs qui remplissaient les tribunes
respiraient à peine. On aurait pu entendre voler une mouche ou courir
une souris, tant le silence était absolu. Lamirande continua:
--Maintenant, monsieur le président, toujours a l'appui de ma motion
que ce débat soit ajourné, permettez que je donne lecture à cette
Chambre d'une lettre collective des archevêques et évêques des
provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, lettre
que S. G. l'archevêque de Montréal m'a remise aujourd'hui même.
"Archevêché de Montréal, ce 11 mars 1946.
"monsieur Joseph Lamirande, député à la Chambre des Communes d'Ottawa
et aux autres députés de cette Chambre.
"Messieurs les députés,
"La Chambre des Communes est actuellement saisie d'un projet de
constitution destiné, s'il devient loi, à établir une nouvelle
confédération de toutes les provinces canadiennes. Beaucoup de
personnes sont d'avis que cette constitution projetée est bien trop
centralisatrice; qu'elle cache des pièges nombreux; qu'elle serait
désastreuse pour la liberté religieuse des catholiques et la
nationalité canadienne-française à cause des pouvoirs exorbitants
qu'elle accorde au gouvernement central. Nous n'avons pas l'intention
de discuter ce projet de constitution en tant quoeuvre politique;
mais nous avons un devoir plus grave à remplir. Nous avons le devoir
de vous déclarer que cette constitution que vous étudiez a été
élaborée, clause par clause, non pas au sein du cabinet, comme vous
et le public le supposez, mais au fond des loges maçonniques. Cette
affirmation, si invraisemblable qu'elle puisse vous paraître, nous
sommes en état de l'établir par des preuves irrécusables.
"Vous savez tous que le jury du coroner, qui a fait une enquête sur
la mort du journaliste Ducoudray, a déclaré que ce malheureux avait
été assassiné par ordre de quelque société occulte dont il avait
révélé les secrets à l'archevêque de Montréal. En effet, la veille de
sa mort, frappé par la grâce et sincèrement converti, M. Ducoudray a
remis entre les mains de l'archevêque de Montréal toutes les archives
de la société dont il avait été, depuis plusieurs années, le
secrétaire. Nous n'avons pas besoin de vous dire le sublime courage
dont ce sectaire converti a fait preuve: le récit en a été fait à
l'enquête. Mais ce qui n'est pas encore connu du public, c'est la
nature des secrets qu'il a confiés à l'autorité religieuse. Eh bien!
les documents qu'il a remis à l'archevêque de Montréal, et dont
l'authenticité ne saurait être révoquée en doute, établissent qu'il
existe en cette province une société horrible, une société de
satanistes; d'hommes qui invoquent et adorent Satan et qui ont juré
une haine à mort à Notre-Seigneur Jésus-Christ et à Son Église. C'est
au sein de cette société qu'a été discuté, élaboré et adopté, ligne
par ligne, paragraphe par paragraphe, le projet de constitution qui
vous est soumis. Et cette société infernale a adopté ce projet parce
qu'elle y voyait le moyen le plus efficace possible de détruire la
religion catholique en ce pays, ainsi que la nationalité
canadienne-française, principal rempart de l'Église au Canada.
"Tout cela, nous le savons, vous paraîtra incroyable. Nous avons
confié à monsieur Lamirande des copies photographiées de ces
documents. Examinez-les. Vous y trouverez la preuve de ce que nous
affirmons. Les originaux sont déposés à l'archevêché de Montréal où
vous pouvez les consulter. Parmi les documents, il y en a un que
monsieur Ducoudray a préparé à l'archevêché de Montréal: c'est une
liste des principaux membres de la société satanique. En tête de
cette liste se trouvent les noms de monsieur Aristide Montarval et de
sir Henry Marwood.
"Au nombre des manuscrits remis à l'archevêque de Montréal il y en a
qui portent cette signature: "Le Grand Maître". L'archevêque a fait
examiner ces manuscrits par trois experts qui les ont comparés avec
des lettres de monsieur Montarval et qui déclarent que l'écriture de
ces papiers de la société secrète est identiquement la même que
l'écriture des lettres. On trouvera l'attestation des experts parmi
les pièces justificatives confiées à monsieur Lamirande.
"Enfin, monsieur Ducoudray a déclaré à l'archevêque de Montréal, de
la manière la plus solennelle, que le récit mis en circulation par
son journal, la _Libre-Pensée_, d'une prétendue tentative que
monsieur Lamirande aurait faite de vendre son influence au
gouvernement, est une noire et abominable calomnie, inventée par le
chef de la société, monsieur Montarval; que c'est, au contraire, le
premier ministre qui a voulu corrompre monsieur Lamirande.
"Maintenant, messieurs, vous vous demanderez, sans doute, comment il
se fait que nous ayons gardé si longtemps le silence. La raison, la
voici. À peine monsieur Ducoudray fut-il assassiné que l'archevêque
de Montréal a commencé à recevoir des lettres anonymes menaçant de
mort tous les prêtres du pays si les secrets de la société étaient
révélés. Dans ces lettres, on avait soin de ne pas menacer
l'archevêque de Montréal lui-même. Il était décidé, tout d'abord, à
garder le silence, n'osant pas exposer la vie de ses prêtres et des
prêtres des autres diocèses; car le meurtre de Ducoudray était une
preuve que ces menaces n'étaient pas vaines. Les prêtres, mis au
courant de la situation, ont prié, ont supplié, d'une voix unanime,
l'archevêque de Montréal de faire connaître le complot ourdi contre
l'Église et la nationalité française, quelles que puissent être, pour
le clergé, les conséquences de cette révélation. En face de cette
abnégation, l'archevêque de Montréal n'a pas cru devoir se taire plus
longtemps. Il réunit ses collègues et leur communiqua toutes les
pièces à lui confiées par Ducoudray. Après avoir mûrement examiné
toutes choses, nous sommes tous d'avis que ces documents sont d'une
authenticité incontestable.
"Voilà, messieurs les députés, la situation exposée aussi simplement
que possible. Nous avons à peine besoin de vous conjurer de mettre de
côté tout esprit de parti, toute considération personnelle ou
politique et de vous unir étroitement, afin de repousser cette
législation satanique qu'on vous soumet. Vous comprendrez, nous en
sommes convaincus, qu'aucun député catholique ne peut, en conscience,
voter un projet de constitution élaborée par une société impie,
expressément en vue de détruire la religion catholique en ce pays.
Votre devoir impérieux est de rejeter une telle législation. Nous
croirions insulter à votre intelligence, à votre foi et à votre
patriotisme en insistant davantage sur ce qu'il convient de faire.
Aucun de vous, nous en sommes persuadés, ne sera traître à son rôle
de député, de catholique et de Canadien français. Aucun de vous ne se
laissera duper par des sophismes qui, quelque spécieux qu'ils
puissent être, ne sauraient vous faire oublier qu'on vous invite à
sanctionner une législation préparée par le satanisme en vue de
détruire parmi nous le règne social de Jésus-Christ."
--Ce document, continua Lamirande, porte, je le répète, les
signatures de tous les archevêques et évêques du Canada français.
Ajouter à cette lettre le moindre commentaire ce serait l'affaiblir.
Je me contente donc de proposer que le débat soit maintenant ajourné.
Au silence absolu qui avait régné pendant la lecture de la lettre
épiscopale succède, tout à coup, une véritable tempête
d'exclamations, d'interpellations, de cris de colère. Tous les
députés catholiques quittent leurs sièges et se précipitent vers
Lamirande. Ils l'entourent, ils lui serrent les mains, ils le
félicitent, ils lui demandent pardon. Celui qu'ils étaient disposés,
il y a une demi-heure à peine, à chasser de l'enceinte parlementaire,
tous le reconnaissent et l'acclament maintenant comme leur chef. Les
quatre ministres catholiques laissent leurs collègues, traversent la
Chambre et vont se joindre au groupe qui entoure Lamirande. C'est une
scène indescriptible. Le président, voyant qu'il lui est impossible
de maintenir l'ordre, déclare la séance suspendue jusqu'à huit heures
et abandonne le fauteuil. À ce moment, rentrent Houghton, Vaughan et
les autres députés qui s'étaient rendus au lieu de l'accident. En
quelques instants on les met au courant de ce qui vient de se passer.
--Eh bien! mon cher Vaughan, s'écrie Lamirande, tu me disais l'autre
jour que tu ne me comprenais pas. Me comprends-tu maintenant?
--Oui, je te comprends et je t'admire!
--J'ai prouvé tout ce que j'ai avancé, n'est-ce pas?
--Même davantage!
--Et maintenant, en face de cette preuve, vas-tu me répéter,
sérieusement, que tu es prêt à voter quand même cette constitution?
--Oui, parce que, malgré son origine exécrable, pour moi, cette
constitution est bonne.
--Alors, cher ami, c'est à mon tour de dire: je ne te comprends pas!
J'ajoute que tu m'aurais causé infiniment moins de peine en votant
mon expulsion de la Chambre, qu'en donnant ton appui à cette oeuvre
d'iniquité.
Vaughan fut visiblement ému et embarrassé.
--C'est toujours la même réponse, dit-il. Tu as la foi, je ne l'ai
pas. Tu crois que la religion est le bien suprême de l'homme, et moi
je me demande toujours si la vie humaine, comme la vie animale, ne
finit pas à la mort. Pour toi, l'au-delà est une certitude, pour moi,
c'est un problème que je ne puis résoudre.
Et le jeune Anglais s'en alla pensif et triste.
Les députés français et catholiques, ainsi que Houghton et ses
partisans, se réunirent dans le bureau de l'opposition pour examiner
les documents que Lamirande avait en sa possession et pour discuter
la situation. Aucun d'eux ne songeait à aller dîner.
--Personne ne manque à l'appel, dit l'un des ministres, ou plutôt
ex-ministres, car les collègues catholiques de sir Henry avaient
démissionné séance tenante.
On fit l'appel nominal d'après une liste des députés qu'on s'était
procurée. Pas un député de l'opposition, pas un député catholique ne
manquait... excepté Saint-Simon.
--Je suis prêt à mettre ma main dans le feu si ce misérable n'est pas
en ce moment avec Montarval, s'écria Leverdier.