Pluet super peccatores laqueos.
Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs.
Ps. X, 7.
Leverdier vint rejoindre Lamirande au moment où celui-ci se préparait
à quitter l'hôtel du parlement.
--Mon cher Lamirande, dit-il, une lueur d'espérance!
--Qu'est-ce donc?
--Une dépêche dans la dernière édition de l'_Ottawa Herald_ annonce
que tous les évêques sont de nouveau réunis à Montréal. Si
monseigneur était revenu sur sa décision, tout serait sauvé!
--Quoi qu'il en soit, répliqua Lamirande, que la volonté de Dieu soit
faite!
* * * * *
Le lendemain matin, vers huit heures, Montarval était dans son
bureau particulier à l'hôtel du gouvernement. Duthier vint l'y
trouver.
--Maître, dit l'huissier, il y a du nouveau. Lamirande vient de
recevoir une dépêche de l'archevêque de Montréal et il se prépare à
partir par le train de neuf heures avec Leverdier.
--Très bien, suis-les jusqu'à l'évêché. Quand ils en sortiront,
observe-les attentivement. Tu es assez intelligent pour voir, au seul
aspect d'un homme, s'il est de bonne ou de mauvaise humeur, heureux
ou contrarié. Regarde surtout Leverdier. Plus facilement que
Lamirande il laissera lire sur ses traits l'état de son âme. Si
Leverdier, en sortant de l'évêché, a l'air joyeux, et si tous deux se
dirigent vers la gare du Pacifique pour prendre le train d'une heure,
télégraphie-moi immédiatement ces quatre mots, sans signature: _Beau
temps, une heure._ Si Leverdier a l'air triste et abattu, tu n'auras
pas besoin de télégraphier du tout.
--Mais s'il n'avait l'air ni triste ni joyeux?
--Cela ne se peut pas! Et maintenant, avant de partir pour Montréal
avertis tes deux compatriotes de se tenir à mes ordres, dès onze
heures.
* * * * *
Vers onze heures, Lamirande et Leverdier gravissaient le perron de
l'archevêché de Montréal. Tous deux étaient en proie à une vive
émotion et le coeur leur battait comme s'ils venaient de faire une
longue course. "Venez me voir au plus vite", voilà tout ce que disait
la dépêche de l'archevêque; mais c'était assez pour faire renaître
l'espoir dans le coeur des deux amis.
--Cela ne peut signifier qu'une chose, s'était écrié Leverdier:
monseigneur, cédant à la pression que les prêtres ont dû exercer sur
lui, est revenu sur sa décision et va te livrer les archives de
Ducoudray.
--Je le crois fermement, moi aussi, fît Lamirande; mais une crainte
m'obsède. J'ai peur que même cette preuve ne soit inefficace. J'ai
peur que les prévisions de monseigneur ne se réalisent et que la
majorité ne reste, malgré tout, du côté du gouvernement. Vaughan m'a
déclaré formellement, hier soir, que quand même mon accusation serait
prouvée, il n'en serait pas moins favorable au projet. Et, tu le
sais, sept ou huit députés ne jurent que par lui. Je comptais
particulièrement sur Vaughan parmi les députés non catholiques, et
voilà qu'il m'échappe. Tant il est vrai de dire que là où la foi
manque tout manque. Monseigneur me l'avait fait remarquer; je vois
maintenant jusqu'à quel point il avait raison.
--Mais au moins si nous avons ces pièces à conviction tu seras
réhabilité aux yeux de la Chambre et du pays!
--Hélas! que vaudra cette petite satisfaction personnelle si nous
manquons le but principal!
C'était en causant ainsi que les deux amis avaient fait leurs
préparatifs de départ pour Montréal.
Ce fut pour eux un moment de véritable angoisse que celui où ils
franchirent l'entrée du salon de l'archevêché. Tous les archevêques
et évêques y étaient réunis. L'archevêque de Montréal vint au devant
de ses visiteurs.
--Ce n'est pas en vain, mon cher monsieur Lamirande, dit-il, que vous
avez compté sur le dévouement et le patriotisme du clergé... Vous
l'emportez. Je vous ai fait venir pour vous remettre ce que je vous
ai refusé l'autre jour.
Lamirande ne put que balbutier quelques paroles à peine
intelligibles. L'archevêque continua:
--Je sais ce que vous avez fait. J'ai vu votre lettre au clergé. Elle
a produit tout l'effet que vous pouviez en attendre. Depuis plus
d'une semaine ma table est de nouveau encombrée de lettres, mais
celles-ci ne sont pas anonymes, et autant les premières me
désolaient, autant les dernières m'ont rempli de joie et de
consolation. Tous ont eu la même pensée. Tous m'ont écrit ou sont
venus me voir. Tous, jeunes et vieux, séculiers et réguliers, ont dit
la même chose: "Parlez, monseigneur; faites connaître les secrets que
vous possédez, ne songez pas à nous, à ce qui peut nous arriver, mais
à l'Église, mais au pays." Par un seul n'a tenu un autre langage. En
face de ce mouvement sublime je ne puis hésiter davantage. Je vais
tout vous mettre entre les mains, avec une lettre collective signée
par tous mes vénérables collègues. Aucun député catholique n'osera
voter le projet ministériel à la suite des révélations que vous allez
faire....
--Je suis vraiment ravi, monseigneur, reprit Lamirande. Je bénis et
je remercie Dieu de cette grande consolation. Cependant, un doute
affreux me poursuit. Je crains qu'après tout ces révélations ne
soient inutiles; je crains que la majorité ne reste quand même du
côté du gouvernement. Vous aviez raison, monseigneur, de dire que la
foi est la base de tout.
--Enfin, dit l'évêque, nous ferons tout ce que nous pourrons. Nous
accomplirons notre devoir jusqu'au bout. Dieu se chargera du reste.
Après tant de dévouement, Il fera, j'en suis persuadé, un véritable
miracle, s'il le faut, pour sauver la position, à la dernière minute.
Puis le prélat remit à Lamirande des copies photographiées de tous
les documents que Ducoudray lui avait laissés, ainsi qu'une lettre
signée par tous les évêques.
--Je garde, dit-il, les originaux, mais si quelqu'un veut les
consulter je les tiens à la disposition du public.
Les deux députés prirent ensuite congé des prélats. En sortant de
l'archevêché, la figure de Leverdier rayonnait. À la pensée qu'au
moins son ami ne serait plus un objet de mépris ou de pitié, son âme
se remplissait d'une joie indicible que l'observateur le moins
attentif aurait pu lire dans ses yeux et sur son front. Aussi Duthier
crut-il devoir ajouter un mot à la formule. Il télégraphia à
Montarval: _Très beau temps, une heure_.
--Imbécile! murmura le ministre en lisant cette dépêche. Puis il
sonna et fit entrer dans son bureau deux individus qui, depuis une
demi-heure, attendaient dans une antichambre.
--Vous avez parfaitement compris vos instructions? leur demanda-t-il.
--Oui, maître, répondit l'un d'eux.
--Eh bien! faites.
Ils se retirèrent, et Montarval ferma la porte à clé derrière eux.
Puis, il se mit à arpenter son cabinet en proie à une horrible
émotion, à un accès de rage satanique, les poings crispés, l'écume à
la bouche.
--Il triomphe! Il triomphe! répéta-t-il d'une voix étranglée.
S'exaltant de plus en plus, il apostropha ainsi l'Ange déchu:
--Eblis! Dieu puissant, te laisseras-tu toujours, vaincre par ton
éternel Ennemi! Nous touchions au succès, et voilà que tout menace de
s'écrouler.
Au moins, fais réussir cette dernière tentative que tu m'a inspirée.
Que le fanatique adorateur de notre Ennemi soit broyé de telle sorte
que sa mère elle-même ne pourrait le reconnaître!
Tout à coup il s'arrêta.
--Ah! quel oubli! s'écria-t-il. Ce malheureux Duthier prendra sans
doute le train avec eux. J'aurai encore besoin de lui.
Puis il écrivit un télégramme ainsi conçu:
"Au chef de la gare à Mile End, pour être remis à l'huissier Duthier
sur le train d'une heure de Montréal à Ottawa.
"Avis important. Ne pas prendre même train que prennent deux amis."
Il remit le télégramme à un commissionnaire avec ordre de l'expédier
immédiatement.
* * * * *
Lamirande et Leverdier avaient pris le train à une heure. Duthier
les suivait toujours. Ils n'en firent aucun cas, tant ils étaient
absorbés par l'examen des documents que l'archevêque de Montréal leur
avait remis. L'horrible complot dépassait tout ce qu'ils avaient pu
imaginer. C'était du satanisme pur et ouvertement déclaré.
Au Mile End, il y eut un arrêt de quelques minutes. Sur le quai de la
gare une foule d'ouvriers et d'oisifs faisait cercle autour d'un
homme d'équipe étendu par terre.
--Qu'a-t-il donc? demanda Lamirande en ouvrant une fenêtre.
Lamirande remit vivement à Leverdier les papiers qu'il examinait. Il
ne songea plus aux graves problèmes politiques qui le préoccupaient
tout à l'heure. Il n'était plus que médecin et n'avait plus qu'une
pensée: sauver la vie de ce malheureux. Dans un instant, il était sur
le quai. Il écarta la foule et examina le foudroyé.
--Il n'est peut-être pas mort, s'écria-t-il; mais faites de l'espace,
je vous en prie, donnez-lui de l'air.
La foule se recula un peu, et Lamirande se mit à pratiquer sur
l'ouvrier électrisé la respiration artificielle.
Pendant ce temps, le chef de la gare se mit à crier:
"Un télégramme pour M. Duthier, huissier. M. Duthier est-il ici?"
L'huissier qui était dans la foule se présenta et prit son
télégramme.
Leverdier vint rejoindre Lamirande. Il avait remis tous les documents
dans son sac de voyage qu'il tenait à la main.
--Nous allons manquer le train dit-il à Lamirande.
En effet, à ce même moment le cri: En voiture _All aboard!_ se fit
entendre.
--Je ne puis laisser mourir cet homme, dit Lamirande. Le devoir du
moment est ici. Du reste, dans une heure, il y aura un train pour
Ottawa par le Grand Atlantique.
Et il continua de prodiguer ses soins à l'ouvrier qui commençait à
donner quelques signes de vie.
Duthier, qui s'était approché, avait entendu les dernières paroles de
Lamirande.
--Mon télégramme m'avertit, se dit-il, de ne pas voyager avec ces
messieurs. Le maître ne veut pas, sans doute, pour une raison ou pour
une autre, que j'arrive à Ottawa en même temps qu'eux; mais
puisqu'ils vont prendre le train du Grand Atlantique je puis bien,
sans désobéir, continuer par ce train-ci.
Et au moment où le convoi s'ébranle, il saute sur le marchepied d'un
des wagons. Dans quelques instants le train file vers Ottawa à une
vitesse de quatre-vingt-dix milles à l'heure.
Duthier, qui était quelque peu philosophe, lia conversation avec un
autre voyageur.
--Ils ont beau dire, fit-il sentencieusement, le progrès est une
belle chose. Voyez comme nous filons! Il y a cinquante ans, on
croyait que la vapeur était le dernier mot du progrès. Un train qui
faisait régulièrement ses soixante milles à l'heure était presque une
merveille: on en parlait dans les journaux. Aujourd'hui que
l'électricité a remplacé la vapeur, soixante milles à l'heure, c'est
bon pour les trains de marchandises. Pour les voyageurs, c'est
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix milles qu'il faut. J'ai même lu
dernièrement qu'aux États-Unis et en Angleterre il y a des trains qui
font cent milles à l'heure. Nous sommes toujours un peu en retard en
ce pays-ci.
--Quand on déraille je trouve qu'une vitesse de quatre-vingts milles
à l'heure est amplement suffisante, fit son interlocuteur.
--Oui, mais grâce au progrès, au perfectionnement des voies ferrées,
les accidents sont bien moins fréquents qu'autrefois.
--Moins fréquents, peut-être, mais certainement plus désastreux.
C'est une vraie marmelade à chaque fois....
--Êtes-vous contre le progrès, monsieur?
--Je le suis, quand le progrès est contre moi.
Cette réponse quelque peu énigmatique figea le loquace huissier. Il
reprit la lecture de ses journaux interrompue par l'incident de Mile
End.
Le temps était bas et brumeux. On ne voyait pas à deux cents pieds
dans les champs. Le mécanicien ne devait pas voir davantage devant
lui.
On avait passé la dernière station avant d'arriver à Ottawa. Le train
filait toujours comme l'éclair. Tout à coup, une série d'horribles et
de rapides secousses, une oscillation formidable, un craquement
sinistre; puis un amas de débris en bas du remblai et un hideux
concert de cris agonisants qui déchiraient le brouillard.
La pauvre humanité venait d'offrir un nouvel holocauste au dieu
Progrès.