Omnia excelsa tua et fluctus tui
super me transierunt.
Toutes vos eaux élevées comme des
montagnes, et tous vos flots ont
passé sur moi.
Ps. XLI, 8.
Atrocement calomnié, accusé de vénalité, lui qui était le
désintéressement même; soupçonné de ne combattre le gouvernement que
par dépit, lui qui ne connaissait que des sentiments nobles, qui
repoussait la politique ministérielle pour obéir aux inspirations du
plus sublime patriotisme, Lamirande était accablé, submergé par un
dégoût immense. Avec la grâce de Dieu, obtenue par la prière et la
communion fréquente, il put éloigner de son âme la haine, le désir de
vengeance, toute passion mauvaise; mais il ne put échapper à une
indicible tristesse qui l'enveloppait et le pénétrait comme un épais
et froid nuage.
Pour comble de malheur, sa douce Marguerite tomba gravement malade,
en proie à la fièvre mystérieuse qui, depuis plusieurs années, avait
fait son apparition sur divers points du globe. La docte faculté
avait réussi à lui donner un nom savant tiré du grec, et à décrire
très minutieusement la forme et les moeurs du microbe qui en était
l'incontestable auteur. Mais le moyen de détruire cette _petite vie_
qui donnait la mort, elle ne l'avait pas encore trouvé. Comme ses
confrères, dont il consulta plusieurs, Lamirande était réduit à
l'impuissance en face de cet infiniment petit. On ne pouvait même pas
s'imaginer où madame Lamirande avait contracté cette maladie dont il
n'existait pas, en ce moment, un seul autre cas dans tout le Canada.
Retenu presque jour et nuit auprès de sa femme qui empirait toujours,
Lamirande ne peut prendre qu'une part fort restreinte à la lutte
suprême. Leverdier se multipliait. Il avait posé sa candidature dans
un comté voisin de Québec. Puis, parcourant les campagnes de tout le
district, il essayait de ranimer l'ardeur des, patriotes. Il brochait
des articles pour son journal au beau milieu des comités des
patriotes. Il brochait des articles pour son journal au beau milieu
des comités, électoraux, tandis que cinquante personnes parlaient à
tue-tête autour de lui et l'interrompaient à chaque instant. Il
écrivait une phrase, puis il fallait répondre à une question; au
milieu d'une période, il était obligé de s'arrêter pour régler une
dispute, ou donner une direction.
Pendant ce temps, Lamirande était condamné à une inactivité relative
qui le torturait. Malgré l'angoisse qui lui tenaillait le coeur à la
vue de sa bien aimée Marguerite qui s'en allait vers la tombe, il ne
se laissa ni absorber ni dominer par la douleur. Le patriotisme
l'emporta chez lui même sur l'amour conjugal. Il ne pouvait pas se
résoudre à quitter sa femme pour longtemps; mais il dirigeait les
travaux du comité central, aidait à la rédaction de la
_Nouvelle-France_ et allait parler aux assemblées convoquées à Québec
et dans les environs. Quant à sa propre élection, il n'avait guère
besoin de s'en occuper; car ses commettants, qui le connaissaient
depuis des années et qui l'aimaient, lui étaient restés fidèles.
C'était là sa seule consolation au milieu des épreuves, des déboires,
des inquiétudes poignantes dont il était accablé.