Calumnia conturbat sapientem, et
perdet robur cordis illius.
La calomnie trouble le sage, et elle
abattra la fermeté de son coeur.
Eccli. VII, 8.
Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le
poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot
perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la
réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses.
Deux jours après le monologue du maître, la _Libre-Pensée_ publia ces
lignes:
"Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour
le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au
moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses
projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui
les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical,
veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il
possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les
donner nous-mêmes".
Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas
comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses
motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir.
--Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans
ses manoeuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait
pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes
précis.
--Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.
--Je te crois un peu pessimiste.
Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la
_Libre-Pensée_ porta formellement son accusation. Il affirma, avec un
grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où
la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception
chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son
appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la
promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout
était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un
juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La
conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était
retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait
tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais
voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé
maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de
parler.
Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on
ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent
foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état
de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une
dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément
sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il
s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa
stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu
suivant d'une _interview_ qu'un reporter avait eue avec le premier
ministre:
"M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé
Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant
du _Sun_ auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi
nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:
--Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée
par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation
formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier
de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.
--R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune
homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais
que j'admire beaucoup, tout de même.
--Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête?
--R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette
déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé
immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend
par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des
indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier
sont intolérables!
--Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une
indiscrétion?
--R. Vous devenez indiscret vous-même!
--Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet
de la position de consul à Paris ou à Washington?
--R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation
ait eu lieu.
--Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette
conversation?
--R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions
comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet
incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y
mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec
toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui
a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à
fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.
"Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry."
* * * * *
La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y
avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le
domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry
pour obtenir justice. Il raconta dans la _Nouvelle-France_ exactement
ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une
déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était
bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue.
Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans
rien préciser.
Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes
sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande,
furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse
calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection,
d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison
ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres,
profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le
chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait
réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant,
de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de
croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient
ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir
Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande
lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie
déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le
moment _psychologique_. Ils firent lancer les "brefs" et fixèrent les
élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers
jours de janvier 1946.