Chapitre XIII

Calumnia conturbat sapientem, et

perdet robur cordis illius.

La calomnie trouble le sage, et elle

abattra la fermeté de son coeur.

Eccli. VII, 8.

Redoutable puissance de la calomnie! Les ruines de l'univers, dit le

poète latin, écraseraient le juste sans l'effrayer. Mais un mot

perfide, un simple geste, même le silence peut, en flétrissant la

réputation d'un homme, remplir son âme d'indicibles angoisses.

Deux jours après le monologue du maître, la _Libre-Pensée_ publia ces

lignes:

"Nos lecteurs le savent, nous n'avons aucune sympathie politique pour

le gouvernement et son chef, sir Henry Marwood. Mais celui-ci, au

moins, est un gentilhomme qui a droit au respect. Nous combattons ses

projets, mais c'est par conviction. Nous connaissons quelqu'un qui

les combat uniquement par dépit. M. Lamirande le grand clérical,

veut-il, bien nous donner quelques renseignements, très précis, qu'il

possède à ce sujet? S'il ne veut pas, nous serons obligé de les

donner nous-mêmes".

Lamirande dédaigna cette vague insinuation. Il ne pouvait même pas

comprendre à quoi le journal sectaire faisait allusion, tant ses

motifs étaient purs. Leverdier eut un soupçon de ce qui allait venir.

--Mais ce n'est pas possible! Du reste, si peu franc qu'il soit dans

ses manoeuvres politiques, sir Henry, qui est un gentilhomme, nierait

pareille accusation si elle venait à se formuler contre moi en termes

précis.

--Ces gens-là peuvent faire n'importe quoi pour te ruiner.

--Je te crois un peu pessimiste.

Leverdier ne l'était pourtant pas. Deux ou trois jours plus tard, la

_Libre-Pensée_ porta formellement son accusation. Il affirma, avec un

grand luxe de détails, en indiquant le jour, l'heure et l'endroit où

la conversation avait eu lieu, que Lamirande, pendant une réception

chez sir Henry, avait dit au premier ministre qu'il donnerait son

appui au projet ministériel, mais qu'en retour il voulait avoir la

promesse d'une position de consul à Paris ou à Washington. Le tout

était appuyé par la déclaration solennelle, dûment attestée devant un

juge de paix, d'un domestique de sir Henry, nommé Duthier. La

conversation avait eu lieu près d'une fenêtre où Duthier s'était

retiré pour se reposer un instant. Caché par les rideaux il avait

tout entendu sans être vu. Il avait d'abord gardé le silence, mais

voyant la guerre injuste que M. Lamirande faisait à son bien aimé

maître, il avait cru que c'était un véritable devoir pour lui de

parler.

Ce Duthier était un inconnu, arrivé depuis peu de temps au pays, on

ne savait trop d'où. Tout d'abord, bien peu de personnes ajoutèrent

foi à ce récit, absolument invraisemblable, vu le caractère et l'état

de fortune de Lamirande. Celui-ci, naturellement, opposa une

dénégation formelle à cette atroce accusation, et invita privément

sir Henry à mettre fin à la calomnie. Au moment même où il

s'attendait à recevoir un mot de réponse, quelle ne fut sa

stupéfaction de lire, dans un journal d'Ottawa, le compte-rendu

suivant d'une _interview_ qu'un reporter avait eue avec le premier

ministre:

"M. Lamirande ayant nié l'accusation portée contre lui par le nommé

Duthier, domestique chez sir Henry, nous avons envoyé un représentant

du _Sun_ auprès du premier ministre pour savoir exactement à quoi

nous en tenir à ce sujet. Voici la conversation qui a eu lieu:

--Q. Vous avez sans doute lu, sir Henry, l'accusation portée

par un de vos domestiques contre M. Lamirande et la dénégation

formelle de celui-ci. Dans l'intérêt de la vérité je viens vous prier

de vouloir bien dire au public ce qu'il en est.

--R. Je regrette infiniment cet incident. M. Lamirande est un jeune

homme d'un grand talent qui a bien tort de me faire la guerre, mais

que j'admire beaucoup, tout de même.

--Q. Vous a-t-il tenu le langage que Duthier lui prête?

--R. Ah! ces domestiques! Duthier a eu bien tort de faire cette

déclaration. Je regrette beaucoup cet incident. Aussi ai-je renvoyé

immédiatement cet homme de mon service. Quand un domestique entend

par hasard quelque chose, c'est son devoir de se taire. Des

indiscrétions comme celle que vient de faire ce malheureux Duthier

sont intolérables!

--Q. Dois-je donc conclure que Duthier n'est coupable que d'une

indiscrétion?

--R. Vous devenez indiscret vous-même!

--Q. Il y a donc eu conversation entre vous et M. Lamirande au sujet

de la position de consul à Paris ou à Washington?

--R. M. Lamirande lui-même ne nie pas qu'une telle conversation

ait eu lieu.

--Q. Vous ne voulez pas me dire quelle était la nature de cette

conversation?

--R. Pensez-vous, par hasard, que je vais commettre des indiscrétions

comme un domestique? Je vous le répète, je déplore profondément cet

incident, et ma ferme détermination c'est de ne pas l'aggraver en m'y

mêlant d'aucune façon. Vous pouvez clore votre interview, car, avec

toute votre habileté, vous ne réussirez pas à me faire révéler ce qui

a pu se passer entre M. Lamirande et moi dans une conversation tout à

fait confidentielle. C'est inutile d'insister davantage.

"Là-dessus notre représentant prit congé de sir Henry."

* * * * *

La perfidie de ces paroles atterra Lamirande. Il comprit qu'il y

avait conspiration contre lui entre le premier ministre et le

domestique, et que ce serait inutile d'insister auprès de sir Henry

pour obtenir justice. Il raconta dans la _Nouvelle-France_ exactement

ce qui s'était passé entre sir Henry et lui. Il appuya son dire d'une

déclaration de Leverdier et de Vaughan qui affirmaient que c'était

bien là ce que Lamirande leur avait confié aussitôt après l'entrevue.

Sir Henry se fit interroger de nouveau et nia perfidement, mais sans

rien préciser.

Dans la province de Québec l'opinion se partagea. Tous les hommes

sincères, surtout ceux qui connaissaient personnellement Lamirande,

furent convaincus que le jeune député était la victime d'une affreuse

calomnie, et ils n'en conçurent pour lui que plus d'affection,

d'estime et de sympathie. Cependant, tous ceux qui, pour une raison

ou pour une autre, voulaient se remettre à la remorque des ministres,

profitèrent de ce prétexte pour se déclarer ouvertement contre le

chef du mouvement séparatiste. Pas un sur cent, toutefois, ne croyait

réellement à l'accusation; mais il n'y a rien de plus intransigeant,

de plus farouche que l'homme qui, par intérêt, fait semblant de

croire à une calomnie. Aussi l'ardeur de ceux qui prétendaient

ajouter foi à l'histoire de Duthier et aux habiles réticences de sir

Henry fut-elle extraordinaire. Elle atteignit non seulement Lamirande

lui-même, mais les principes qu'il défendait. C'était une vraie

déroute pour la cause nationale. Les ministres virent que c'était le

moment _psychologique_. Ils firent lancer les "brefs" et fixèrent les

élections à une date aussi rapprochée que possible, dans les derniers

jours de janvier 1946.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 18 / 48 题