Ce lundi-là, Barbe s'était levée de grand matin, plus tôt encore
que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la
matinée pour parer la demeure avant le passage de la procession.
Elle se rendit à la première messe, à cinq heures et demie,
communia avec ferveur, puis, dès son retour, commença les
préparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des
armoires, de petits vases en vermeil, des réchauds où fumerait de
l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu'à en rendre le
métal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines
pour en juponner de petites tables qu'elle plaça devant chaque
fenêtre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie,
avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la
Vierge...
Il fallait aussi songer à l'ornementation extérieure, car chacun,
ce jour-là, rivalise de zèle pieux. Or on avait déjà fixé sur la
façade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert
que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long
des rues, un double rang d'arbres faisant la haie.
Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des
étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et
venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect
ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la
sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints
chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés.
Elle se semblait à elle-même dans une sacristie.
Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs
coupées--mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante,
devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe
se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands
lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des
roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait
dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de
corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes.
Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des
cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient.
Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les
nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de
cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une
gaîté s'en propageait jusqu'à elle; et les cloches âgées, les
exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des
vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui
restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le
jour de la procession du Saint-Sang--toutes semblaient, par
dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis
blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les
sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait
qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le
silence... Et aussi toutes les clochettes des plus proches
tourelles--émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans
le ciel s'organiser aussi en cortège...
La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une
ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le
bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes
invisibles, un passage d'anges.
Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle
sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée
à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein
orbe au centre duquel elle voyait un visage.
La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était
vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le
ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces.
Cependant son maître l'avait sonnée; c'était l'heure de son
déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait
quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence.
Barbe fut stupéfaite; jamais il n'avait reçu personne! Cela lui
parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse
l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne
songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver? Elle devine...
oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parlé, qui
va venir peut-être?...
Barbe sentit tout son sang se figer... Dans ce cas, son parti
était pris, son devoir net: ouvrir à cette créature, la servir à
table, être à ses ordres, s'associer au péché--son confesseur le
lui avait clairement défendu. Et à pareil jour! Un jour où le Sang
même de Jésus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait
communié ce matin!... Oh! non! c'était impossible! Il lui faudrait
quitter son service sur l'heure.
Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes
provinces les servantes exercent vite dans les ménages de vieux
garçons ou de veufs, elle insinua:
--Qui monsieur a-t-il invité à dîner?
Hugues lui répondit qu'elle était un peu osée de l'interroger
ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait.
Mais Barbe, dominée par son idée qui de plus en plus lui
paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique
maintenant, se décida à tout risquer pour n'être pas prise au
dépourvu, et elle reprit:
--N'est-ce pas une dame peut-être que monsieur attend?
--Barbe! fit, d'un air étonné et un peu sévère, Hugues, en la
regardant.
Mais elle, sans broncher:
--C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une
dame que monsieur attend, je dois prévenir monsieur que je ne
pourrai pas servir son dîner.
Hugues fut abasourdi: est-ce qu'il rêvait? est-ce qu'elle devenait
folle?
Mais Barbe, énergique, répéta qu'elle allait partir; elle ne
pouvait pas; on l'avait déjà prévenue; son confesseur le lui avait
commandé. Elle n'allait pas désobéir, apparemment, se mettre en
état de péché mortel--pour mourir de mort subite et tomber dans
l'enfer.
Hugues d'abord ne comprenait rien; peu à peu il démêla la trame
obscure, les racontars probables, l'aventure ébruitée. Donc, Barbe
aussi savait? Et elle menaçait de s'en aller parce que Jane allait
venir? Elle était donc bien méprisée, cette femme, pour que
l'humble servante, liée à lui depuis des années par l'habitude,
son intérêt, les mille fils que chaque jour dévide et tisse entre
deux existences côte à côte, préférât tout rompre et le quitter
que de la servir un jour?
Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cassé devant ce
brusque ennui qui ruinait d'une façon si imprévue le projet riant
de cette journée et, d'un air résigné, il dit simplement:
--Eh bien! Barbe, vous pouvez partir tout de suite.
La vieille servante le considéra et soudain, bonne âme populaire,
tout apitoyée, comprenant qu'il souffrait--avec, dans la voix, ce
chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir--
elle murmura, en branlant la tète:
--Oh! Jésus! mon pauvre monsieur!... Et pour une pareille femme,
une mauvaise femme... qui vous trompe...
Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait été
maternelle, anoblie par la pitié divine, en un cri jailli comme
une source qui lotionne et peut guérir...
Mais Hugues la fit taire, énervé, humilié de cette ingérence, de
cette audace à lui parler de Jane, et en quels termes! C'est lui
qui lui donnait son congé, et sans sursis. Elle viendrait le
lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte,
qu'elle parte tout de suite!
L'irritation de son maître enleva à Barbe les derniers scrupules
qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revêtit sa
belle mante noire à capuchon, contente d'elle-même et de s'être
sacrifiée au devoir, à Jésus qui était en elle...
Puis calme, sans émotion, elle sortit de cette demeure où elle
avait vécu cinq ans; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant,
le contenu des corbeilles qu'elle avait vidées dans son tablier
pour ne pas que la rue, à cette place seule, fût sans corolles
sous les pas de la procession.